Valérian et la cité des mille planètes : le « Grand rien » de Luc Besson

Adapter une œuvre n’est jamais une mince affaire, qui plus est quand il s’agit de concentrer quarante années d’aventures de papier en en deux heures dix-huit de pellicule, fût-elle numérique : en portant Valérian de Christin et Mézières à l’écran, Luc Besson a réussi à son corps défendant à faire voyager son film aux confins du Grand rien. Décryptage et critique aux frontières de la bande dessinée, du cinéma et de la mauvaise foi.

Même si Valérian et la Cité des Mille Planètes n’est pas le plus mauvais film de Luc Besson et encore moins le pire long métrage de science-fiction que la terre, Arrakis ou Tatooine aient connu, le passage du format 48 pages à l’écran géant ne s’est pas fait pas sans occasionner quelques dommages collatéraux : séquences dispensables, scénario erratique, vision manichéenne du monde digne d’un discours de Miss ou de Donald Trump déclarant que le racisme c’est mal et la guerre pas bien, psychologie des personnages écrite au gros feutre et surlignée en fluo pour que tout le monde comprenne qui sont les bons et qui ne sont pas les méchants, le tout emballé dans une bande-son signée Alexandre Desplat qui ferait presque regretter que la partition de La Soupe aux choux ne soit pas éditée par Deutsche Grammophon pour en capter toutes les subtilités symphoniques…

La série de Christin et Mézières est une œuvre-monde et 138 minutes ne suffisent pas pour embrasser l’univers originel, restituer sa complexité, assumer les références et encore moins poser les bases d’une franchise Marvelienne. Qui plus est en choisissant L’Ambassadeur des Ombres comme trame principale pour en faire un western galactique (certes, visuellement d’excellente facture) qui tend à faire du personnage de Valérian un Luke Skywalker sous Red Bull tandis que Laureline était le centre et le cœur de l’album inspirateur. Au passage, si l’on devait un instant s’arrêter au seul titre du film, en faisant mine de ne pas comprendre comment et pourquoi Valerian and the City of a Thousand Planets ne s’est pas tout simplement appelé Ambassador of the Shadows, l’histoire retiendra que Luc Besson a finalement recyclé deux autres albums (La cité des eaux mouvantes et L’Empire des mille planètes). Délaissant en chemin son tropisme pour les titres (pré)nominatifs tels Lucy, Léon, Nikita ou Taxi

Loin de vouloir passer pour un «zéro flappi» qui se permettrait de « penser que le labeur du clown se fait sans la sueur de l’homme » (Pierre Desproges), il faut tout de même admettre que Valérian est un film de divertissement qui n’a pas à rougir d’une quelconque comparaison avec la crème du must see SF (Blade Runner, Star Wars, Star Trek ou… Les Muppets dans l’espace). Les effets spéciaux sont tout bonnement bluffants et la séquence pendant laquelle Valérian et Laureline évoluent en quatre dimensions au moyen de Google Glass enfin opérationnelles est diablement efficace et vaut son pesant de «transmuteurs grognons de Bluxte» (charmant petit animal qui multiplie par son séant tout ce qu’il ingère par la bouche, l’exact contraire de «l’animateur gesticulant de C8» quand il s’agit de faire proliférer les sorties homophobes sur le plateau de Touche Pas à Mon Poste).

Toutefois, petit florilège des reproches à adresser au film en miroir de la bande dessinée qui lui a donné corps :

  • La séquence musicale dans laquelle Rihanna réalise une performance de transformisme express pour introduire l’arrivée et l’utilité du personnage du Sufuss est très discutable, resucée du tour de chant de Maïwen dans Le cinquième élément.
  • Le complot ourdi par le Commandeur et sa garde rapprochée de cyborgs donne lieu à des scènes d’actions pan-pan t’es mort qu’on n’aurait pas vues chez Christin et Mézières.
  • Les motivations du militaire sont très éloignées de celle de l’ambassadeur initial qui entendait préserver la terre plutôt que de la détruire par ambition personnelle.
  • L’antimilitarisme forcené des auteurs de la BD (et des personnages, Laureline en tête, au fil des albums) semble avoir été remisé au profit de fins guerrières justifiées par des moyens non moins batailleurs.
  • De grands bonshommes bleutés pacifiques qui subissent un destin inique de la part d’une pseudo humanité qui ne fait rien qu’à s’autodétruire depuis des millénaires, on a déjà vu ça quelque part. Chez Lucas et Spielberg, notamment.
  • Côté interprétation, on regrette dès les premières minutes le choix de Dane DeHaan, qui n’a ni l’épaisseur ni les failles du Valérian de la BD, ce dernier possédant autant de défauts que de qualités (maladresse, fatalisme, propension à être dépassé par les événements) tandis que Luc Besson en fait par moments un Universal Soldier sauveur de monde intrépide et lisse comme une toile cirée. En Laureline et en VOST, Cara Delevigne est malgré tout une relative bonne surprise, grâce à son interprétation plutôt convaincante de l’héroïne au caractère rebelle et à la plastique parfaite voulue par Christin à une époque où les figures féminines et féministes ne courraient pas les cases…

Pour rester dans le sujet, le casting pléthorique et international frôle quand même sévèrement la surdose (Clive Owen, Ethan Hawke, Kris Wu, Rihanna, Alain Chabat, Herbie Hancock, Rutger Hauer, la voix de John Goodman…), voire tutoie l’entre-soi et le népotisme (Mathieu Kassowitz, Thalia Besson, Eric Rochant, Gérard Krawczyk, Louis Leterrier). Tant et si bien que l’on en viendrait perfidement à questionner la méthode et les motivations d’une telle distribution. Avec des acteurs hexagonaux, allemands, néerlandais, anglais, américains, sino-canadiens, Luc Besson ratisse large jusque sur les podiums des fashion weeks. Le réalisateur a-t-il souhaité marier le label exception culturelle française avec des produits d’appel qui parlent à tous ? De la résurrection de l’emblématique répliquant de Ridley Scott ou de l’enfant au génome imparfait de Gattaca, en passant par le docteur toxicomane de The Knick ou le rappeur en vogue Kris Wu et la sculpturale Rihanna, on serait tenté de penser que Luc Besson a souhaité s’assurer sinon des recettes potentielles du moins une visibilité sur les marchés du film planétaires.

Largement traité dans les médias avant, le jour même et après la sortie du film, le sujet de la rentabilité ne devrait d’ailleurs pas être l’épicentre de la critique. On peut même se moquer grassement (un peu de chauvinisme ne nuit pas) du public américain qui a boudé Valérian pour de très mauvaises raisons. George Lucas doit énormément à Christin et Mézières, le Faucon Millénaire, la tenue de prisonnière de la princesse Leia, Han Solo cryogénisé ou Watto ressemblant étrangement à un Shingouz qui aurait été fils unique, le cinéphile américain moyen (pléonasme) a la mémoire courte. Et détester Valérian est dès lors un crime de lèse-empire à rebours.

Alors que les critiques n’avaient pas été tendres envers Le Cinquième élément, si une adaptation cinématographique est toujours une trahison (pour les puristes comme pour les auteurs consentants), Valérian et la Cité des mille planètes n’est pas le moins bon film de Luc Besson. Mais pas le meilleur non plus… Il suffit parfois d’un rien. Un grand rien en l’occurrence.

Valérian et la Cité des mille planètes, de Luc Besson, avec Dane DeHaan, Cara Delevingne, Clive Owen, Ethan Hawke, Kris Wu, Rihanna, Alain Chabat, Herbie Hancock, Rutger Hauer, John Goodman (voix en VO)… EuropaCorp Distribution, 26 juillet 2017.