Les mille voyages de Valérian

Valérian et la cité des mille planètes est en salles depuis le 26 juillet 2017, soit précisément cinquante ans après la création par Pierre Christin et Jean-Claude Mézières de la bande dessinée dont le film est inspiré. Adaptation ou produit dérivé, la livraison de Luc Besson intervient sept après l’ultime voyage de l’agent spatio-temporel : L’OuvreTemps. Retour sur une œuvre monde et son final en forme d’oxymore.

Nées dans les pages du journal Pilote, à raison de deux planches par semaine, la première aventure de Valérian n’est éditée en album par Dargaud qu’en 1970, point de départ d’une série que les amateurs séparent en deux cycles distincts, le cycle temporel et le cycle spatial. Jusqu’à L’OuvreTemps, qui a bouclé (au sens propre et au sens figuré) quarante années terriennes de découvertes de mondes étranges, de pérégrinations et de réflexions sur le passé, le présent et le futur. En 2010, Christin et Mézières avaient mis un terme à quatre décennies d’aventures à l’influence indéniable sur des générations d’auteurs, dessinateurs et cinéastes contemporains et à venir.

L’œuvre de Christin et Mézières est aujourd’hui un classique de la BD de science-fiction. Créée dans les années soixante, la série vite avait conquis un large public, tout d’abord grâce à un dessin semi-réaliste et des histoires plutôt manichéennes baignées d’un humour bon-enfant rendant la série accessible à tous (Les Mauvais rêves, La Cité des eaux mouvantes et Terres en flammes). Puis, avec des albums fondateurs à plus d’un titre (L’Empire des mille planètes, Bienvenue sur Alflolol, Les Oiseaux du Maître), la série a mûri, évoluant graphiquement, se faisant plus sombre (voire introspective, puisant dans le réel pour nourrir son imaginaire foisonnant), abordant des thèmes de plus en plus politiques. Jusqu’à parvenir à l’âge adulte avec Métro Chatelet Direction Cassiopée et Brooklyn Station Terminus Cosmos à la veine bilalienne (Christin est l’auteur de La Croisière des oubliés, des Phalanges de l’Ordre Noir et de Partie de chasse avec Enki Bilal au dessin).

En 1967, René Goscinny avait détecté le potentiel d’une telle série, résolument moderne et aux nombreuses qualités scénaristiques et humoristiques. Avec Jean-Claude Forrest (Barbarella) et Philippe Druillet (Lone Sloane), Christin et Mézières ont été des précurseurs, Valérian et Laureline ont ouvert de nouvelles voies. Dès les débuts, le dessin de Mézières (souligné par les couleurs magnifiques d’Evelyne Tranlé depuis Terres en flammes) marque un tournant pour la bande dessinée franco-belge dans la représentation du futur, des personnages extraterrestres, des décors, des véhicules, des vaisseaux spatiaux. Plus encore, soulignons l’emprise du réel sur l’imaginé : après quelques albums (que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de jeunesse), les aventures de Valérian et Laureline ont acquis une dimension autre, avec un réalisme social, une perméabilité avec le contemporain qui a dépassé le « simple » cadre de la bande dessinée SF.

Les scénarios de Pierre Christin, précis, denses, complexes sont d’une fluidité sans égal : malgré les distorsions temporelles, les imbrications historiques, les personnages vivent des aventures extraordinaires dans un macrocosme ouvert. D’album en album, le lecteur est porté, embarqué, suivant les protagonistes dans les arcanes de ces planètes, mondes, peuplades qui forment non pas un univers, mais des univers en plusieurs dimensions. 

Les cycles et les histoires se coupent et se recoupent, sauveurs de mondes et de Galaxity, Valérian et Laureline ont sillonné le temps et l’espace, créant parfois des futurs et des passés alternatifs, des mondes parallèles. A la fin de L’Ordre des Pierres, tome précédent L’OuvreTemps, Valérian et Laureline erraient au bord du « Grand Rien » en proie au doute sur leur avenir et sur celui de l’humanité tout entière. Une fin de cycle comme la fin d’une époque tandis que Valérian est à jamais une bande dessinée incontournable nourrie de thématiques universelles : quête du sens, spiritualité, oppressions et révolutions, quête des origines et de la filiation, technologie et écologie, peurs de l’avenir… au long de mille voyages guidés par un indéfectible espoir, celui de mondes meilleurs.

Lire les premières pages de L’OuvreTemps

Tous les albums de Valérian et Laurelin de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, sont disponibles aux éditions Dargaud (21 tomes parus).

A l’occasion de la sortie du film de Luc Besson, Dargaud a réédité l’intégrale de Valérian (sept volumes parus).