La vieille télévision se meurt (et les monstres surgissent)

À la suite de la récente et énième séquence homophobe de Touche Pas à Mon Poste !, on peut se demander si à l’ère d’Internet, les émissions de plateau tels Touche Pas à Mon Poste !, On n’est pas couché ou Salut Les Terriens ne sont pas devenus des monstres. La persistance de ces émissions (et leur propension à l’excès autant qu’à la vacuité) n’illustre-t-elle pas la célèbre citation de Gramsci : « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » ?

Le vieux monde, c’est la télévision d’aujourd’hui, celle des animateurs-producteurs soumis à l’audimat, une télévision poujadiste qui ne dit pas son nom et qui ne voit pas qu’elle vit ses derniers moments en ne se remettant pas en question, voire en cause. Le clair-obscur, c’est cet entre-deux dans lequel prospèrent les avatars de la télé-réalité, miroirs (aux alouettes) déformants d’un monde sur-informé, où tout est médiatisé, du plus insignifiant jusqu’au moins intéressant, occultant de fait les vraies questions sociétales. Au cœur de cette frange, Touche Pas à Mon Poste !, On n’est pas couché et Salut Les Terriens font figure d’ancêtres avec leur longévité que l’on peut commencer à qualifier de record, quand on pense aux récentes tentatives plus ou moins innovantes qui ont duré parfois moins d’une saison, sacrifiées sur l’autel de l’audience. Les monstres, enfin, ce sont ces professionnels du divertissement et les émissions qu’ils présentent, devenus les produits et les artisans d’une société du spectacle comme du commentaire. Qu’importe le fond, du moment que dehors, « tout le monde en parle »…

Dans un appel à témoignages publié le 26 mai, le site du Monde interroge le spectateur de Touche Pas à Mon Poste ! : « Vous regardez l’émission « Touche pas à mon poste », animée par Cyril Hanouna sur C8. Pourquoi appréciez-vous ce programme et ses chroniqueurs ? Est-ce une émission que vous regardez en famille, entre amis, seul ? Est-ce un rendez-vous régulier dans votre quotidien ou une émission que vous regardez seulement de temps en temps ? Comment réagissez-vous à la dernière polémique liée à un canular homophobe ? »

Cet appel à témoignages conduit à une autre interrogation, jusqu’au vertige. On demande à des spectateurs de dire pourquoi et comment ils regardent une émission dont la vocation est de regarder et critiquer d’autres programmes en délivrant (à l’occasion) des satisfécits, en critiquant jusqu’à l’hallali, souvent en se posant comme le gardien d’une morale de classe (reste à savoir laquelle), en usant le concept du show populaire jusqu’à en devenir populiste. Et dans le cas du « canular homophobe », jusqu’à créer une monstruosité (soit un acte, un comportement, un fait qui suscite la réprobation, l’indignation).

Dire que le divertissement télévisuel en 2017 ressemble désormais davantage à sa caricature que ce qu’il entend caricaturer – surtout dans le cas d’un programme tel que TPMP – n’est même pas un postulat, c’est une évidence. Par on ne sait quel sens aigu de la mise en abyme qui confine au nombrilisme, TPMP est donc ce programme télé qui, sous la forme d’un talk-show avec animateur vedette au centre du plateau et de l’attention, entend analyser, décortiquer, pointer, soumettre à la vox populi de ses chroniqueurs (choisis et rétribués à cet effet) ce que les autres chaînes (rarement celle sur laquelle ils officient) proposent. Cette mise en cène est édifiante à bien des égards : entouré de ses acolytes qui lui servent alternativement de faire-valoir, de passeurs de plats, de répétiteurs ou de cautions, Cyril Hanouna orchestre, assène et sanctionne, distribue la parole comme les bons comme les mauvais points, coupe parfois court, tranche souvent, démiurge cathodique à la fois gourou, maître qui tance ses élèves, employeur, responsable du casting, inquisiteur, juge, partie, bourreau, etc.

Dans un extrait de Touche pas à mon poste du jeudi 11 septembre 2014 visible sur le site Télé-Loisirs, Bertrand Chameroy est la cible de son hôte et ne peut cacher son agacement. Pris à partie au sujet d’une interview accordée à GQ dans laquelle le magazine annonce qu’il a été approchée par une chaîne concurrente, le jeune chroniqueur subit l’avanie des commentaires dégradants de la part de Cyril Hanouna : « Le gars se la pète grave », « qui a accordé ce cachet ? »… Ni plus ni moins qu’une humiliation en bonne et due forme et en prime time. Un an et demi plus tard, le 8 mars 2016, Bertrand Chameroy annonce en direct dans Touche pas à mon poste ! son intention
d’« arrêter provisoirement l’émission »…

Autre cas de figure avec cette séquence du 17 septembre 2015 dans laquelle les téléspectateurs apprenaient qu’une des concurrentes du Bonheur est dans le pré avait fait la promotion d’une soirée coquine en juin 2014 (plus d’un an auparavant), « l’enquête » dévoilant (pour reprendre le terme du site Public.fr) la « vie sulfureuse » de la candidate. Là encore, la performance atteint un niveau de surréalisme assez étonnant : non seulement l’émission met sur la place publique ce qui relève a priori de l’espace privé mais elle embarque un des chroniqueurs en plateau (Jean-Michel Maire) suspecté d’après un autre chroniqueur (Gilles Verdez) d’avoir été présent lors de cette soirée et d’avoir rencontré la candidate. Sentence de Cyril Hanouna : « je pense qu’il a raison, dites la vérité ! ».

Le dialogue qui suit vaut son pesant de lettres découpées dans un journal pour confectionner une lettre anonyme :
Jean-Michel Maire : non mais, je connais cet endroit…
Cyril Hanouna (coupant la parole) : non, non, non, y a pas de non, y a pas de oui. Dites la vérité !
Jean-Michel Maire : je connais cet endroit, je ne peux pas vous dire mieux. C’était une soirée très respectueuse, une soirée comme il y en a tant à Paris.
Cyril Hanouna : Une soirée très respectueuse ? (hilarité générale) Non, non, s’il vous plaît, arrêtez de mentir (…) Vous y étiez ?

Dans les deux séquences, les mêmes ressorts : manipulation, humiliation, mise au ban, perversion déguisée en performance télévisuelle. Que dire également des « sketchs » intitulés « Radio Corbeau » (sic) au cours desquels « Cyril déforme sa voix et déballe toute la vie de la personne qu’il appelle » ?
Doit-on enfin redire comment l’animateur, après « avoir posté une annonce (…) afin de recevoir des coups de fils d’hommes potentiellement intéressés », a piégé des jeunes hommes qui s’étaient inscrits en toute liberté sur un site de rencontres  ? Doit-on rappeler que la pratique de la dénonciation renvoie invariablement à des heures sombres et qu’appeler des homosexuels (ou leur donner rendez-vous) pour leur tendre un piège s’est déjà révélé n’être ni un «sketch», ni un «canular», mais le préalable d’actes violents et invariablement homophobes ? Et surtout, doit-on redire qu’invoquer le droit à la caricature n’est pas recevable pour se défendre d’être homophobe et éteindre une polémique naissante ? « Rien ne ressemble plus à quelque chose que sa caricature » disait le polémologue Gaston Bouthoul.

Au-delà de Cyril Hanouna et de ses chroniqueurs – on aurait tort d’oublier au passage les séides appointés qui rigolent autant si ce n’est plus que les spectateurs aux outrances répétées de leur chef –, TPMP n’est qu’une manifestation parmi d’autres de ce qu’est devenue la télévision : un produit qui s’autoalimente et ne vit que pour lui, par lui et en lui.

Il serait trop facile de ne pointer que TPMP. Le programme phare de C8 n’est pas le seul exemple d’émission qui parle de « choses futiles » qui ont en réalité « une importance cruciale », pour reprendre les termes de Bourdieu dans Sur la télévision. Si l’on parle ainsi de choses futiles, c’est parce que d’un point de vue économique, cela fait vendre et d’un point de vue politique, on ne parle pas d’autres choses plus importantes.

Au-delà de leur longévité commune et de leurs présentateurs emblématiques respectifs, ONPC, SLT et TPMP (remarquons au passage comment ces émissions se sont acronymisées avec le temps et l’avènement des réseaux sociaux) ont en commun d’avoir fait ou de faire régulièrement le buzz, qui par l’intermédiaire d’un chroniqueur sulfureux (par exemple et au hasard Eric Brunet déclarant qu’à l’instar de Napoléon, Emmanuel Macron est gérontophile), qui par le biais d’un invité équivoque (le mentor des frères Kouachi, Farid Benyettou, invité par Thierry Ardisson le samedi 7 janvier 2017, deux ans jour pour jour après le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo), qui par la compétence suspecte d’une journaliste (Vanessa Burggraf) qui fonde son argumentation et son interview sur des intox avérées, allant jusqu’à demander à l’invitée (Najat Valaud-Belkacem) si l’ex-ministre était favorable à une réforme qui n’a jamais existé que dans les fantasmes et les mensonges de l’extrême-droite.

Qu’il est loin le temps où le programme était une fin en soi, où le contenu et la qualité étaient plus importants que le commentaire qui la suit : c’était la télévision d’avant le vieux monde. Avec ses travers et ses limites : on n’ira pas jusqu’à regretter l’obséquiosité, la censure, le carré blanc, le Ministre de l’Information et l’ORTF, il ne faudrait pas regarder la télévision berlusconienne avec un œil mouillé de nostalgie hypocrite, tout au plus peut-on regretter le temps où l’on avait à cœur d’éduquer, d’instruire tout en divertissant, dans le respect de tous les spectateurs. Un respect définitivement absent de la séquence de TPMP, qui est qu’une stigmatisation veule et coupable bien à l’abri dans des studios d’enregistrement alors qu’à quelques heures d’avion de Paris, un gouvernement procède par dénonciation ou grâce à des appels anonymes à des purges contre les homosexuels.

Les monstres sont là car l’important est ailleurs, dans ce que l’on retiendra de telle ou telle performance télévisée… sur Internet, sur les réseaux sociaux, dans les rédactions des autres chaînes de télévision, dans les pages des quotidiens et des magazines. Il est primordial d’être repris, rediffusé, relayé, pour asseoir le programme indépendamment de sa qualité intrinsèque. On peut raisonnablement se demander si la télévision en 2017 n’est pas devenue un générateur de vide qui viendrait emplir de sa stérilité cet autre médium qu’est Internet. Dès lors, la vocation de tels programmes ne serait plus de toucher les cerveaux disponibles d’un éventuel téléspectatorat ni de faire vendre par le biais de coupures publicitaires et encore moins d’informer – parce que les chaînes d’informations en continu sont tout autant soumises à ce nouveau diktat – mais bel et bien de faire parler, de commenter, d’inciter à visiter les sites des chaînes, d’aller voir les replays, de faire du clic… Tout cela en dehors de la télévision, de sorte que ce qu’il se passe, se dit, se fait à la télévision, ou du moins dans ces talk-shows vieillissants, ne soit plus qu’un prétexte, qu’un moyen, qu’un artifice.