Christophe Honoré : « J’écris dans une sorte de terreur qui à la fois me paralyse, me fixe, et me révèle » (Le grand entretien)

Christophe Honoré (DR)

Après presque douze ans d’absence de la scène littéraire, Christophe Honoré revient en cette rentrée de septembre avec sans doute l’un de ses plus beaux livres : l’inquiet et mélancolique Ton père qui paraît dans « Traits et portraits », la collection de Colette Fellous au Mercure de France. S’ouvrant sur la découverte par sa fille un matin d’un mot malveillant l’accusant d’être un mauvais père, Ton père dévoile un récit des filiations démultipliées où, à la narration policière qui entend bientôt trouver le calomniateur répond la splendide autobiographie en pièces détachées d’une jeunesse bretonne.
Diacritik a rencontré Christophe Honoré le temps d’un grand entretien afin d’évoquer avec lui ce livre qui s’affirme comme l’un des plus remarquables de l’année.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre nouveau livre : comment est né Ton père ? S’agit-il d’un projet de longue date ou bien existe-t-il un événement qui a éveillé en vous le désir de vous consacrer de nouveau à un récit pour « adultes » alors que votre dernier roman en la matière date de 2005 à la parution du Livre pour enfants ? Quelles sont ainsi les circonstances exactes à l’origine de ce récit qui s’ouvre sur la révélation d’un mot malveillant punaisé sur la porte de votre appartement « Guerre et paix : contrepèterie douteuse » où on vous accuse d’être un mauvais père, d’être « père douteux » comme vous le dites ?

Les circonstances exactes, je crains de vous mentir, quoi que je vous réponde. La mémoire s’arrange toujours pour faire exister un récit, là où il n’y a que des heures perdues et des  petites victoires d’après-midi ou de soirées, quand péniblement des choses adviennent. Mais bon, disons que depuis 2005, je travaille sur un roman que je ne sais pas écrire. J’y ai consacré un nombre exubérant de journées, rêvé à des phrases qui me séduiraient sans parvenir à en construire une seule. Et dès que l’opportunité d’un film s’est présentée, une pièce ou un opéra,  je me suis précipité, réfugié, me persuadant lâchement qu’il était bon de laisser passer un peu de temps. Puis j’ai commencé ce livre, quelques semaines après qu’on a punaisé ce billet anonyme sur la porte de mon appartement. J’ai écrit rapidement le premier chapitre, j’avais un titre  La porte d’entrée, c’était au moment des débats autour du mariage pour tous. Et j’ai laissé tomber. Tous les six mois, je relisais ces premières pages, et je trouvais toujours d’excellentes raisons pour ne pas y donner suite.

Peut-être deux ans après, j’ai été contacté par Colette Fellous… Elle m’a proposé d’écrire pour sa collection « Traits et Portraits ». Il m’a semblé que c’était à ma portée, que le principe de cette collection me permettrait d’échapper au roman et à l’idée orgueilleuse et vaine que je me fais d’un bon roman. Colette elle-même n’a cessé durant ces quatre années (tout de même !) qui me furent nécessaires pour reprendre La porte d’entrée, de me répéter que je pouvais tout me permettre, que je pouvais écrire sans m’inquiéter de l’ensemble, d’une manière parcellaire. Elle a participé pleinement et avec tendresse à la réalisation de ce livre qui est devenue Ton père.

Et puis, je crois que je me suis dit qu’il « était temps ». Je n’avais plus publié depuis la naissance de ma fille (exceptés des livres pour enfants), comme si cette nouvelle présence à mes côtés sinon interdisait, en tout cas avait anéanti mon désir de publier, et je suis embarrassé et agacé par ce que je vous dis là, je doute que ce soit la vérité… Ce qui est certain, la vérité, c’est que je refuse que ma paternité m’empêche d’écrire,  voilà, il était temps pour moi de me débarrasser de cette idée complaisante et mesquine, et complètement conne et peut-être que Ton père est une expression de ce refus.

Pour en venir au cœur de votre récit, vous présentez dans Ton père l’insidieux cheminement d’une calomnie et d’attaques homophobes qui, s’en prenant violemment à votre fille de 10 ans et à vous-même, entendent vous signifier, dites-vous, « voilà l’enfant que je mérite, couvert de merde aux yeux de certains. » L’histoire d’une telle cabale et de ses réactions en chaine paraît reprendre pour la réinterpréter une question qui vous taraude depuis votre premier roman et qui lui a donné son titre : l’infamille.
Peut-on parler de Ton père comme d’un récit de l’infamille ? À savoir, avez-vous, de fait, désiré raconter ici l’histoire d’une nouvelle infamille, celle, tout d’abord, à entendre comme l’infamie subie contre la famille que vous formez avec votre fille ? S’agissait-il, ensuite, en donnant un sens nouveau au terme d’infamille, différent de celui de votre premier roman, de raconter, au quotidien, l’histoire de votre un-famille, à savoir d’une nouvelle famille aux prises avec le regard des autres ?

Lorsque j’ai publié ce premier roman, je m’étais inventé une définition pour ce mot « Infamille » : Ensemble de personnes qui nuit à la réputation des liens du sang. Alors oui, vous avez raison, Ton père est dans un sens un nouvel exemple accordé à cette définition. Mais ce qui était une ironie, une arrogance dans mon premier livre, une manière brutale et fanfaronne que je prenais pour mettre en doute la valeur famille, me revient à la figure. Cette fois, les personnes qui nuisent, ce sont ma fille et moi. On salit la réputation des liens du sang, et certains sont bien décidés à ne pas nous laisser faire. On ne peut pas prétendre sans représailles faire-famille lorsque vous représentez aux yeux de certains un faillir-famille. L’homosexualité vous éjecte dans un ensemble de « non-reproducteurs ». Il n’est pas sensé être perméable cet ensemble. Quand vous cherchez à revenir dans l’ensemble famille, ce groupe qu’on ne pourrait plus justement nommer que comme « Les Parents d’élèves », et bien pour ces gens là, certains d’entre eux, vous devenez la bactérie, le missile, le mal contagieux  dont il faut se débarrasser. J’ai passé un temps désormais important de ma vie à me considérer comme un homme chanceux. Pas trop malheureux en amour, assez curieux et joyeux sexuellement, j’ai pu échapper au sida, j’ai un enfant… oui chanceux, c’est certainement le mot qui convient le mieux. Mais c’était une illusion. Ce n’est pas la chance qui domine ma vie, mais la menace.

Au-delà de la calomnie et l’infamie qui touchent le narrateur et sa fille, Ton père s’affirme aussi et avec force comme un récit contre, un récit qui entend réagir contre une situation politique et sociologique précise, celle, réactionnaire et violemment homophobe qui domine la France depuis la Manif pour tous. Vous inscrivez votre propos contre ceux qui, dites-vous, brandissent « des pancartes bleues et roses et des enfants dans chaque main, et des discours sur la nature, l’identité immuable de la famille, un papa, une maman. »
S’agissait-il ainsi pour vous dans Ton père d’offrir aussi, au moins en partie, une manière de défense et illustration d’une autre famille, d’une autre filiation possibles et de répondre ainsi à la Manif pour tous ? Avez-vous conçu votre récit comme une possible réponse politique à ce déferlement réactionnaire ?

C’est une réponse. Oui ce livre est une réponse, et nous en reparlerons je crois, c’est pour cela qu’il a pris la forme d’une adresse. À la société française qui défile dans la rue pour protéger les enfants, je réponds que je ne suis pas l’agresseur qu’ils s’imaginent. Je réponds et je m’interroge dans le même mouvement. Pourquoi ai-je besoin de leur trouver des bonnes raisons, pourquoi je ne me sens pas pour autant militant homosexuel, pourquoi suis-je incapable de tenir jusqu’au bout la note autobiographique, pourquoi je convoque la fiction, pourquoi je cherche dans le même mouvement à me dresser et à me cacher ? Pourquoi je refuse de vouloir voir le mal que l’on m’a fait, quel est le sens de mon inconscience ?

Toutes ces questions rendent ce livre certainement troué, éparpillé, mais lutter sans craindre d’avoir tort, c’est une position que je ne peux plus me permettre, je suis trop âgé pour ça. Et je n’ignore pas que la brutalité du monde s’exerce sur d’autres avec bien plus de violence… Mais si je réponds, n’est-ce pas parce qu’on me somme de le faire ? Répondre est rarement une action de domination. On répond pour s’en sortir, pour se disculper. Quand j’hésitais à écrire ce livre, il y avait cette raison là qui traînait : je n’ai pas à leur répondre ! Répondre c’est déjà admettre sa place d’accusé. Et cet état d’accusé, il me semble qu’il caractérise bien l’homosexualité. Je suis né après la libération sexuelle, j’appartiens à un pays et à une génération où l’homophobie est condamnée pas l’homosexualité, et pourtant je suis toujours du côté des accusés. J’ai toujours à répondre de ma sexualité.

Christophe Honoré (DR)

Ce retour des différentes scènes de vie familiale en Bretagne ouvre à un autre questionnement, celui d’une seconde ligne narrative qui, en filigrane à la trame policière, se fait introspective et se tourne vers les souvenirs d’une adolescence bretonne. Le récit prend alors une indéniable autre tonalité : au sentiment de culpabilité diffuse du narrateur viendrait ainsi progressivement se mêler une mélancolie qui emportera le récit jusqu’à sa fin. Diriez-vous, de fait, que Ton père peut se lire comme un récit où l’autobiographique se fait mélancolique et est porté par une tristesse sourde qui oblige le père qui ne cesse de douter à revenir sur lui-même et à son propre père ? Écrire sur le père ou sur la paternité, n’est-ce pas toujours se tourner du côté des fantômes ? 

J’espérais m’échapper du présent par l’hallucination. J’ai cru longtemps que ce le livre virerait au cauchemar, à l’absurde, que j’échapperai au récit autobiographique en visant un point disons utopique, un horizon de folie, que l’angoisse réellement ressentie pouvait me faire accéder à des lignes plus folles, mentales mais cela n’a pas fonctionné comme j’espérais. L’enquête a pris le pas sur le cauchemar, et je me suis retrouvé en Bretagne, dans ma chambre de lycéen, au dessus de la tombe de mon père. C’était très décevant pour moi, et je crois que ça l’est encore. J’ai lutté en paradant, évoquant de l’hiver qui a suivi la mort de mon père plus mon éducation de libertin immature, que les heures de détresse, d’abandon, mais vous avez raison, au final c’est la mélancolie qui s’est mise à régner, et elle a gagné l’ensemble du livre. Et c’est elle qui a détruit le présent. Après ce chapitre, il n’y a plus grand chose de « vrai ». Comme si après avoir écrit que certainement mon père ne m’aimait pas, après avoir posé là dans le livre cette vérité qui est peut-être tout sauf réelle, et qui aux yeux de ma famille apparaîtra certainement comme le mensonge impardonnable de ce livre, je pouvais échapper sans scrupule au récit de faits personnels qui semblait être l’identité première du livre.

J’avais écrit un chapitre où je me plaçais à égale distance de mon père et de ma fille, et où par symétrie ou écho, je me résignais à l’idée qu’au non-amour de mon père pour son fils homosexuel ne pouvait répondre que le non-amour de ma fille pour son père homosexuel. Je l’ai effacé. Je ne le regrette pas. Je l’ai effacé parce que d’abord je m’étais fixé comme règle de ne jamais parler à la place de ma fille, jamais lui confisquer sa parole, prétendre être capable de me mettre à sa place. Ensuite, parce que ça m’était apparu du romanesque de carton. Ces lignes me définissait comme un personnage disons, voilà c’était comme un costume trop évidemment coupé de personnage, et j’aurais eu l’impression alors d’être comme ces acteurs amateurs qui montent sur les scènes dans les fêtes de patronage, et qui jouent le cocu ou l’ivrogne avec tant d’énergie que le public local ne peut s’empêcher de s’exclamer « ah il le fait bien! »… Bon, je n’ai pas vraiment répondu à votre histoire de fantômes. Le père et le fantôme… Je ne sais pas. Je suis un peu trop breton pour cette histoire de fantômes. Je crois aux signes francs. Écrire sur mon père, ce n’est pas il me semble me tourner vers un fantôme. Je suis plus le fantôme de mon père qu’il ne serait le mien. Cette idée là me plait plus. Les vivants sont les fantômes des morts qui ne les ont pas aimés. Je pourrai penser ce genre de chose. Je suis beaucoup plus effrayant vivant aux yeux de mon père que lui mort à mes yeux. Et puis, je n’ai pas l’impression qu’il est nécessaire d’écrire aux fantômes puisqu’ils peuvent lire en vous. Non vraiment, je ne crois pas que mon père soit le fantôme recherché de ce livre-ci, ce n’est pas mon père que j’ai recherché, c’est le monde. Et c’est l’incapacité à penser le monde qui fait advenir la mélancolie.

Une autre question qui hante Ton père est celle de la peur que vient réveiller en vous cette affaire et que vous décrivez de la sorte : « Je n’ai pas attendu d’être père pour avoir peur. Je n’ai pas de souvenir d’une époque de ma vie sans un sentiment permanent de peur qui m’ait tenu en alarme et démoli. » Vous déclariez par ailleurs déjà en 1999 à Mathieu Lindon à la parution de La Douceur, votre deuxième roman, à propos de la mort de votre père : « J’étais un enfant plutôt heureux qui a bâti son rapport au monde sur l’effroi. La peur, et l’excitation de la peur, est ce qui a toujours dominé. Cette mort est venue éclairer des parties et des êtres de mon enfance que j’aurais peut-être oubliés. » En ce sens, notamment dans Ton père, considérez-vous la peur comme un moteur de l’écriture et peut-être même de l’autobiographie ?

Oui, la peur domine. Et avant d’être un moteur, elle freine. Peur d’être embarrassant, trop personnel. Et peur de trop fabriquer, d’être malin. Peur des mots pour les mots, et peur des idées toutes faites. Peur d’écrire en dessous, peur d’écrire après les autres. Il y a toujours une eau saumâtre, une mare au diable de peurs inutiles dont je dois m’extraire pour réussir à poser quelques mots. Il faut toujours braver un peu, s’aveugler, se tenir calme dans le noir. Mais ensuite, une fois que ces peurs finalement sans importance me laissent tranquille, le vrai combat débute et alors comme vous dites, la peur devient moteur de l’écriture. Je ne sais pas comment ça marche pour les autres, je me dis que c’est pareil pour tout le monde, mais peut-être pas. J’écris dans une sorte de terreur qui à la fois me paralyse, me fixe, et me révèle. Un état qui n’est en rien une transe, je ne voudrais pas être grandiloquent, non c’est une terreur nécessaire qui permet l’expression. Quand elle n’est pas là, l’écriture devient du bavardage. Parfois charmant, mais la plupart du temps sans intérêt.

Si je compare avec le cinéma, je peux l’associer avec la peur que je ressens pour les acteurs après que je leur ai dit « Action ». Ce mot insensé qu’on balance cent fois dans une journée de tournage, « Action »… Comme s’ils n’étaient pas déjà en action, en vie ces acteurs avant que vous ne leur en donniez l’ordre. Cette « Action », en tout cas chez moi, n’est pas du tout le moment où je leur réclamerai d’être plus en vie, d’être « agités ». Non, cet « Action » est une alerte, c’est un « Attention », un « prends garde », c’est une peur que je leur transmets. Ma peur. Elle circule entre eux et moi le temps de la prise. Elle nous tient serrés dans sa main quelques minutes, c’est plus qu’une concentration, qu’un état d’urgence décrété… C’est la manifestation d’un désir qui ne doit jamais se formuler autrement que par « action »… et lorsque je décide que c’est fini, que la peur a disparu, qu’il n’y a plus rien à exprimer, je décide de couper. C’est de cette peur là dont je parle quand j’évoque la terreur nécessaire pour écrire.

Je me sens crétin, quand on me fait parler de mes films, ce qui me vient en tête pour m’expliquer sont toujours des exemples littéraires, et là, j’essaye de parler avec vous d’écriture et je convoque le cinéma… Je suis complètement mal foutu. J’ai passé bientôt 20 ans à filmer comme j’écrirais, et à souffrir de mon incapacité à filmer en cinéaste, et alors que je reviens à l’écriture, je suis chargé de tous mes outils de cinéma, mes pensées de tournage… Je ne peux échapper à mon état d’imperfection. Je l’ai bien constaté lorsque j’écrivais Ton père. Homosexuel et père, écrivain et cinéaste, imparfait tout le temps.

Christophe Honoré (DR)

Dans Le Livre pour enfants, vous insistiez alors sur une inflexion notable de votre vision de l’écriture et déclariez à son propos : « J’ai lutté contre l’idée d’écrire pour quelqu’un, je me suis répandu sans craindre le ridicule sur mon obstination à n’écrire pour personne, à juste écrire, par discipline, comme on va à l’église, une gymnastique pour mon âme abîmée, une si minuscule transe, une fragile expérience, mais non, j’écris bien pour. »
À lire, notamment dès son titre Ton père, en quoi le geste d’écrire pour caractérise-t-il également votre nouveau récit ? En quoi peut-on parler de Ton père comme d’un récit adressé, portée par une logique du destinataire ? L’adressez-vous uniquement à votre fille ? 

Ah je pense qu’il ne s’adresse absolument pas à ma fille ! Surtout pas. Le titre peut le faire penser, mais c’est une impasse. Non, je n’ai pas écrit pour ma fille, la pauvre, ceux qui parleront de ce livre comme « une lettre à sa fille », ils n’y auront pas compris grand chose, je le crains… Je n’ai pas besoin d’un livre pour m’adresser à elle. Mais est-ce que j’ai écrit pour ? Cette question de l’adresse est multiple. D’abord, je ne m’adresse pas à tout le monde. J’admets être un écrivain, ou un cinéaste qui a sa « compagnie ». Je ne prétends pas à l’unanimité, cela me va très bien de ne concerner que certains. Aujourd’hui, la mondialisation peut nous faire croire que toute communication est totale. On a l’illusion que la moindre prise de parole, littéraire, cinématographique, théâtrale se doit d’être émise dans toutes les directions. Le capitalisme a réussi à imposer l’idée que le plus grand nombre était une vertu, que le succès n’était une valeur que multipliée. Et traîne un peu partout l’injonction faite aux artistes d’être pour tous, les procès en élitisme sont les plus vexants. On a confondu l’accès à la culture pour tous avec le geste artistique adressé à tous. C’est évidemment dangereux. Se battre pour ouvrir les théâtres, les opéras, pour diversifier les publics,  pour l’éducation au cinéma, pour la médiatisation culturelle exigeante n’a rien à voir avec la solitude absolue et indispensable du geste artistique…  Je suis pour plus d’humilité, de bon sens.

Je crois aux lecteurs confidents, à la bonne compagnie. Et c’est à eux que j’écris. Certains auront lu le Corydon de Gide, d’autres reconnaîtront les photographies de Guibert ou de Jarman, d’autres auront vu Moonlight, auront tenu un recueil de Reverdy entre les mains… Et bien c’est à eux que je m’adresse. Et tant mieux si quelque part un homme de bonne volonté, un journaliste, un libraire prend le temps de faire lire Gide, de faire connaître Epstein à un lecteur à qui il confiera ensuite mon livre, mais moi je refuse d’avoir l’orgueil d’avoir pensé à tous au moment où j’écrivais.

Ensuite, j’entends dans votre question quelque chose d’un peu moqueur. Le récit adressé n’est-il pas au fond soit démagogique pour dire vite, « ami lecteur si tu m’entends… » ou alors très naïf ? Car quelle pourrait être la nature de la présence imaginaire de l’autre dont l’écriture aurait besoin ? Cette collection où paraît mon livre au Mercure de France porte un très beau nom « Traits et portraits » et les pluriels importent.  Je l’ai entendu exactement ce nom, mon livre présente des traits, traces écrites, alternés avec des portraits. Et c’est là son adresse particulière. Entre mes mots, j’ai posé des photos d’artistes homosexuels, ceux que j’aimais follement lorsque j’avais vingt ans, que j’avais choisis comme modèles pour ma vie, mes amours, mes idées, et qui se rangèrent tous du côté de la mort. Le sida a brûlé mes idoles. Quand je suis arrivé à Paris, que j’ai commencé à écrire, à faire des films, je n’ai jamais pu en rencontrer aucun. Il n’y a pas eu de transmission. Je vis encore aujourd’hui avec le manque des œuvres qu’ils n’ont pas pu réaliser. Lorsque j’écrivais, je vous assure que je pensais plus souvent à eux qu’à ma fille. Si mon livre contient une logique du destinataire, c’est plus je crois parce qu’il appartient à l’oraison, au panégyrique.

Je m’inscris dans l’histoire des écrivains homosexuels qui se sont contraints à la sincérité inhérente aux récits autobiographiques. Le « je » du narrateur homosexuel est particulier dans la littérature. Il possède une généalogie, il se transmet de génération en génération d’écrivains. J’ai tenté je crois de le prendre en charge dans ces pages. Ce « je » appartient autant à Cocteau, Withman, Duvert, Forster, Noguez… qu’à moi. C’est une construction qui mêle la mémoire des lectures homosexuelles avec un présent hostile et… disons bandant. C’est l’expression d’un désir qui fait écho. C’est pourquoi j’ai ressenti le besoin de lister les écrivains homosexuels présents dans ma bibliothèque. J’en ai certainement oublié quelques uns, mais je tenais à ce qu’ils soient écrits dans le livre, comme ceux dont les portraits illustrent parfois les chapitres. Pour le coup, j’ai le sentiment que ce « je » homosexuel et commun n’existe pas au cinéma. Peut-être peut-il se lire dans la reproduction de certains gestes collectés chez les autres, puis reproduits. Mais ces gestes appartiennent souvent plus aux acteurs qu’aux cinéastes. Bref, j’ai écrit avec eux, je suis convaincu de ça. Écrire avec est finalement moins transitif  que ce que laissait entendre votre idée de récit adressé. En littérature jeunesse, il y a une condamnation à écrire pour, le « pour » de la littérature « pour » enfants est un cœur pourri, corrompu, mais il fait aussi sa beauté inédite. Il m’a permis ce « pour » que j’ai beaucoup pratiqué, à écrire « avec » dès que je ne m’adresse plus aux enfants.

Pour revenir à la genèse de votre livre, vous indiquez à l’entame de votre récit pour expliquer le hiatus de ces douze années qui séparent Le Livre pour enfants de Ton père que « l’action perdue » d’écrire se heurte chez vous à l’articulation entre écriture romanesque et écriture cinématographique au point de vous demander si « le cinéma détruit l’écriture. » Comment avez-vous réussi cette fois à faire sortir Ton père de ce que vous nommez d’emblée les « oubliettes » dans lesquelles le cinéma jette votre écriture ? L’écrivain resurgit-il ainsi quand la caméra cesse de tourner ? Cette absence de roman pendant autant d’années peut-ellle aussi s’expliquer parce que vous déclariez en 2009 aux Inrockuptibles : « J’ai l’impression d’arriver à mieux cerner le cinéaste que je suis que l’écrivain. » Au terme de l’écriture de Ton père, parvenez-vous à mieux cerner l’écrivain que vous êtes ?

J’ignore pourquoi et comment, je suis parvenu à écrire ce livre. Il n’y avait pas moins de cinéma durant son écriture, je n’ai pas bénéficié d’une pause. Au contraire, les six derniers mois, je devais écrire le scénario du film que je viens de tourner cet été. Je vous dis « je devais », c’est peut-être là la seule raison. Je dois écrire des scénarios, ce sont des contrats, des engagements que je prends avec des producteurs, des promesses que je tiens à des acteurs que j’espère filmer, il y a dans le cinéma une discipline qui s’impose à vous, quelque chose de vital, si vous ne tournez pas, vous n’êtes plus cinéaste, vous ne participez plus à cette course, ce mouvement permanent qu’est le cinéma… comment dire ? Se prétendre cinéaste, c’est accepter, peut-être, d’être un des maillons, une des cellules, un des instruments d’une musique générale, qui ne s’arrête jamais, qui cavale. Vous, à votre pupitre, vous pouvez bien vous illusionner, penser que vous jouez votre musique à vous, que vous êtes contre, il n’empêche, vous faites partie de l’ensemble, et c’est l’ensemble qui définit à vos yeux ce qui constituera un plan de cinéma, et ce qui non, ce que vous estimerez qu’il faut laisser tomber, que ça ne vaut pas la peine de le tourner, et si vous avez eu la folie de le tourner, que ça ne vaut pas la peine de le montrer. Quelques soient leur valeur, leur pertinence, leur invention, tous les films se ressemblent, la part d’inédit qu’ils peuvent revendiquer est minuscule.

Bref, vous devez tourner, sinon vous ne comprenez plus où le cinéma en est de sa musique, vous êtes perdus. J’ai en tête des très grands cinéastes, qui à un moment, ne sont plus dans le tempo de la musique générale, et eux, grands solistes, livrent alors des films pour lesquels on peut avoir une affection tordue, mais il n’y a plus de force, plus de beauté. J’essaie, dans le cadre du cinéma français, de demeurer dans le courant, d’être emporté. Je tourne, et donc j’écris beaucoup. Des scénarios, des notes d’intentions, des découpages, des notes pour les directions artistiques, des notes pour les acteurs… Une multitude de textes sans intérêt littéraire qui finit par m’étouffer au moment où je m’assois pour écrire mes romans. Ce ne sont pas les tournages, pas les moments où je me sers d’une caméra, d’un micro qui font obstacle aux moments où je peux me servir d’un crayon, c’est la somme de tous les écrits nécessaires à l’avènement des images.

Christophe Honoré (DR)

Enfin ma dernière question concernera là encore votre famille d’écriture : je voulais vous interroger sur votre filiation avec certains Nouveaux Romanciers telle qu’elle apparaît dans Ton père. Vous qui avez mis en scène l’un de ces derniers groupes littéraires du 20e siècle avec votre pièce Nouveau Roman en 2012, on perçoit l’influence de certains de ces écrivains avec notamment Marguerite Duras dès la première phrase de votre récit qui fait allusion à L’Amant ou encore avec Nathalie Sarraute et ses tropismes dans l’analyse de certaines expressions comme « Vous serez gentil… » S’agissait-il pour vous de leur rendre même indirectement hommage ?

Je n’ai pas rouvert L’amant de Marguerite Duras depuis plusieurs années. J’avais complètement oublié la première phrase de son livre. C’est vous qui me la faites redécouvrir. Si je m’en étais aperçu avant, j’aurais sans doute évité cette allusion directe. En même temps… Ton père l’amant … Non, c’est bien,  je suis plutôt heureux de ne pas l’avoir relevée auparavant. Cela me plait que les textes s’enchaînent les uns aux autres. Sarraute, je la lis souvent, régulièrement. Le rythme particulier de sa phrase, cette manière de sauter de mot en mot, sans souci apparent de la grammaire, avec son style indirect qui crée des vagues successives, c’est une musique dont je suis trop familier pour qu’elle n’imprègne pas mes propres phrases. Et je n’échappe pas à sa définition du réalisme, « toujours du réel qui n’est pas encore pris dans des formes convenues ». La force subversive de Sarraute, Duras, Robbe-Grillet, Pinget m’est plus que nécessaire aujourd’hui. Face à ces romans, ces films qui ont perdu toute autonomie, qui semblent rendre service, le combat des Nouveaux Romanciers pour un langage essentiel dans le roman est un manifeste qui continue de me porter. Ils demeurent à mes yeux d’une supériorité rayonnante.

Christophe Honoré, Ton Père, Mercure de France, « Traits et portraits », 2017, 192 p., 17 €