Pour le maintien du baccalauréat, par Johan Faerber, Vincent Pouille et Siryne Zoughlami

« Le baccalauréat constitue l’un de nos derniers rites initiatiques, mais sa valeur réelle est bien inférieure à sa valeur symbolique. Je souhaite simplifier le bac » : tels sont les quelques mots lapidaires par lesquels Emmanuel Macron, alors candidat, appelait de ses vœux une profonde réforme de l’examen national sitôt son élection venue. Désormais président, Macron fait de la réforme du baccalauréat qu’il qualifie encore de « totem rigide » du système scolaire l’un des chantiers prioritaires de son quinquennat comme l’a encore mis en lumière sans détours le discours de politique générale d’Édouard Philippe. Le premier ministre a ainsi dévoilé le calendrier de « l’évolution profonde » du baccalauréat qu’il entend échelonner de 2018 jusqu’à 2021, en resserrant, précise-t-il, sur 4 matières qui seraient en contrôle terminal alors que les autres feraient l’objet d’une évaluation tout au long de l’année selon les modalités du contrôle continu. Les dates sembleraient être posées, la méthode clairement affichée, les objectifs annoncés en toute transparence. Pourtant, on ne peut qu’être étonné par l’annonce de telles échéances tant, à la vérité, les choses semblent déjà jouées en coulisses selon un tout autre calendrier qui répond à tout sauf à un souci de concertation et de dialogue avec « les acteurs de l’éducation » comme se plaît à les nommer le nouveau ministre, Jean-Michel Blanquer. Car les acteurs de l’Éducation sont surtout appelés à rester dans la salle et à ne jamais monter sur scène.

De fait, il apparaît selon toute évidence qu’avant que le rideau ne se lève, tout soit déjà joué. Ainsi, à peine quelques semaines après l’élection présidentielle, des personnels du Rectorat, du SIEC, des proviseurs ou encore des inspecteurs laissent entendre que ce projet sitôt annoncé est, à la surprise générale, déjà bien avancé sinon, techniquement et dans les faits, en voie d’être finalisé. Après le projet de modification du code du travail par ordonnances, voici un nouvel et éclatant exemple de la méthode Macron proprement managériale par laquelle l’officieux tient lieu et place de l’officiel. L’officieux agit sous Macron selon une double stratégie éprouvée par la culture de l’entreprise devenue l’alpha et l’oméga de toute pensée sous ce quinquennat qui, pour cette réforme du bac, en reprend strictement les méthodes : d’une part, il s’agit de ne pas informer donc de désinformer les principaux intéressés, à savoir ici les lycéens, les professeurs et les parents d’élèves. Il s’agit de communiquer par-dessus eux en les tenant pour autant de non-personnes. Le but est de sciemment annuler toute contestation possible. On ne va pas commencer à s’opposer à quelque chose dont on n’a pas dit qu’il allait disparaître : pour absurde que soit cette démonstration, elle n’en demeure pas moins le socle d’une méthode qui consiste à mettre chacun devant le fait accompli.

Mais dans un second temps, tout aussi managérial, cette réforme du bac non-communiquée aux intéressés procède d’une surcommunication à destination des médias pour convaincre l’opinion de la nécessité infranchissable de la suppression du bac : il faut faire coïncider la réforme non avec l’intelligence collective mais avec la démagogie rutilante du bon sens et de la foule. Ainsi, cette année plus qu’aucune autre, les médias ont-ils incidemment préparé le terrain à cette réforme en démultipliant opportunément et lourdement les articles et autres reportages qui se plaignent de la difficulté de telle ou telle épreuve, de prétendues fuites de sujets, ou de la perte d’un paquet de copies pourtant rapidement retrouvé etc. S’il ne confie strictement rien aux enseignants de ce qu’il prépare sur le bac, on remarquera néanmoins que le ministère se répand bien davantage auprès des médias sur ses ratés et fautes. Pour faire passer le message, les ficelles sont grossières et le colis piégé. Le but est de présenter le bachelier comme victime ultime d’un système kafkaïen : pour les médias, il faut sauver le soldat bachelier.

Si les victimes sont encore symboliques pour les médias, il y a cependant fort à parier qu’elles souffriront de réels coups et blessures quand, une fois la réforme vraiment annoncée, entrera en jeu la rutilante machine administrative des managers en chef et en herbe de l’Éducation Nationale (recteurs, proviseurs, inspecteurs) qui devra mettre en œuvre la réforme à coups de discours managériaux verbeux et menaçants. Et si l’opération de communication ne fonctionne pas, si la caricature de la pédagogie de la réforme rentre de plein fouet dans le seul tableau noir qui restera, ce seront là encore aux gaz lacrymogènes et à la matraque d’agir, déjà bien exercée contre les lycéens depuis quelques années et notamment depuis les mobilisations contre la loi Macron-El Khomry.

Au-delà de la méthode proprement répugnante qui n’invite pas au dialogue ceux qui seront chargés d’appliquer la réforme, il s’agit ici de refuser d’être les jouets d’un plan de communication gouvernemental et les dupes d’un plan social qui ne dit pas son nom et qui entend licencier purement et simplement le baccalauréat des institutions républicaines. Prenant l’officieux pour ce qu’il est, nous entendons dès à présent dénoncer les conditions dans lesquelles se prépare cette soi-disant réforme du bac ainsi que l’idéologie qui la fonde.

De fait, en quoi consiste cette « réforme » ? Faisant feu de tout bois, Macron nous dit à la fois vouloir « simplifier » un examen devenu trop lourd et, « en même temps », selon sa formule consacrée, « remuscler » ce qui ne serait, selon lui, devenu qu’un « rite initiatique » de toute façon inefficace pour finalement avouer dans un tweet révélateur que « le bac coûte cher. » Nous y voilà donc.

Le contrôle continu ainsi prévu permettrait d’abord une « simplification ». Que faut-il entendre par là ? Que « simplification » comme « modernisation » signifient avant tout « économie de coût » car le bac représente chaque année un investissement qui serait désormais trop lourd pour l’État. À l’évidence, l’organisation d’épreuves nationales à si grande échelle, les secrétariats du bac ou la rémunération des examinateurs ont un coût, mais comme tout acte républicain, tout investissement dans la culture et le savoir. Que penser également de ce que vient de déclarer le ministre dans sa lettre de vacances aux enseignants sinon qu’il invite à faire des économies, à commencer par le bac ? En effet, si le ministre soutient en lointain lecteur de Baudelaire que l’Éducation Nationale est avant tout « le ministère de l’Idéal », encore faudrait-il lui rappeler qu’en termes de moyens et au vu du manque d’investissement, c’est surtout le ministère du Spleen.

Mais aussi bien, la solution macroniste que constitue la généralisation d’un contrôle en cours de formation, organisé localement dans chaque lycée, serait en vérité bien plus complexe sinon impossible à mettre en œuvre sérieusement. Chacun d’entre nous ne peut ainsi que constater la confusion et la désorganisation déjà introduite par les épreuves en contrôle continu initiées par la réforme Chatel. Avec ce que propose le ministre, à savoir trois grandes épreuves par an et par matière sur le modèle du CCF (contrôle en cours de formation) qui régit déjà le bac pro, il n’y aurait plus de temps pour faire cours, pour suivre les progrès des élèves, les mener à leur rythme vers une épreuve finale et les préparer en douceur aux exigences de la poursuite d’études dans le supérieur. L’élève en difficulté, qui ne sera pas prêt pour le premier bac blanc, n’aura pas le temps de progresser. Il échouera dans une violence sans retour. C’est l’impasse pédagogique absolue.

Cependant, pour Macron, « en même temps », il s’agirait de « remuscler » le bac. Entendons-nous bien : au-delà des stratégies de communication opportunistes et contradictoires, ce que Macron nous présente comme une « réforme » du bac signifie en réalité sa suppression et, avec elle, la liquidation pure et simple de toute ambition démocratique de l’enseignement public. La généralisation du contrôle continu conduira inévitablement à faire du baccalauréat un diplôme local dont la valeur sera propre à chaque établissement, ce qui ne pourra venir que renforcer les inégalités entre élèves et entre établissements préjudiciable en tout premier lieu aux élèves des lycées les plus défavorisés qui obtiendront dès lors un diplôme dévalué validant un enseignement au rabais. Un bac du 93 ne vaudra pas un bac du 75 : bien malin celui qui oserait soutenir le contraire.

Une telle « réforme » du bac permettrait sans doute de renforcer l’élitisme forcené de quelques lycées, pour la plupart privés, mais ne servira pour ceux qui restent qu’à masquer une fois encore les défaillances d’un système dont les laissés pour compte sont de plus en plus nombreux. Le fait même de vouloir conserver un examen national pour les quelques matières jugées les plus significatives en fait l’aveu aussi terrible qu’implicite : les matières soumises au contrôle continu se retrouveront massivement abandonnées et dévaluées par une évaluation devenue relative, en partie arbitraire et peu significative, ce qui ne manquera pas de nuire profondément à la qualité de notre enseignement et au climat global d’apprentissage au sein des établissements.

En effet, soumettre les élèves à des conditions d’examen et des niveaux d’exigences fixés par des petits arrangements locaux ouvre inévitablement la voie à toutes les dérives et à tous les soupçons possibles. Les résultats des élèves seront légitimement sujets à contestation et pourront logiquement être remis en cause par des parents mécontents ou une administration soucieuse d’afficher de bons résultats, envers et contre tout. Dès lors, quel type de relation aux élèves sera-t-on censés entretenir dans un cadre aussi dégradé et sur des bases aussi malsaines ? Seul l’objectif d’un examen à caractère national et indépendant nous permet encore de tenter de poser un cadre de travail commun, sain et susceptible de tisser une relation de confiance permettant d’amener nos élèves à progresser à leur rythme.

On peut également s’interroger sur la supposée démocratisation qui sous-tend cette réforme du bac qui voudrait dédramatiser l’examen : quid de l’importance d’une valeur symbolique ? Quid de l’importance dans une vie d’un rite initiatique ? Les symboles pour Macron n’auraient plus d’importance et seraient quantité négligeable. Soit. Mais alors pourquoi insister pour faire entrer Simone Veil au Panthéon ? Ne s’agit-il pas ici aussi d’une valeur symbolique ? Y aurait-il alors pour Macron des symboles à deux vitesses, les uns sans importance parce que destinés au peuple, les autres absolument cruciaux parce que destinés aux dirigeants ? La réponse est très gênante pour Macron, on le conçoit aisément. Gageons qu’il supprime le bac pour ne pas tomber sur un tel sujet de dissertation.

Mais revenons à ce qu’entend faire Macron : mettre à bas ce qu’il reconnaît donc lui-même comme « l’un de nos derniers rites initiatiques » en raison du fait que le système actuel n’empêche pas l’échec de nos élèves à l’université. Nous sommes d’accord avec ce dernier constat mais qu’y pourrait la disparition du bac ? Qu’on nous explique… Nous savons bien ce qui entrave voire empêche la réussite et le progrès de nos élèves, et notamment de ceux qui, habitants des quartiers populaires, ont les plus grandes difficultés : ce sont les dégradations de travail et d’enseignement induites notamment par la réforme Chatel qui a mis fin au cadrage national des horaires dédiés aux enseignements disciplinaires, a introduit sous couvert d’« innovation pédagogique » du transdisciplinaire mou et veule, flexible et vide de contenu et déjà instauré une part de contrôle continu dans les examens du bac que le ministre Blanquer veut aujourd’hui généraliser.

Nous ne fréquentons pas la même salle de musculation que Macron car il nous apparaît donc avec évidence que l’échec de nos élèves à l’université ne pourra être contré qu’en « remusclant » réellement le système dès le collège et dès le lycée, ce qui signifie davantage d’heures pour les enseignements disciplinaires, des effectifs de classes réduits à 24, ce qui signifie davantage de moyens humains et matériels pour nos établissements, et non ce lycée modulaire annoncé par le ministre Blanquer pour 2018, à la carte, comme un self service sans aucun plat de résistance déjà refusé par la rue sous Fillon en 2005.

On comprend clairement que la lutte contre l’échec scolaire et universitaire n’est manifestement pas le souci majeur de Macron quand pour compléter son annonce sur la réforme du bac et du lycée, il introduit le principe d’une mise en place d’un système dit des « pré-requis » ou, autrement dit une sélection pour l’entrée à l’université. Sélectionner les meilleurs et écarter les plus faibles, voilà la solution toute trouvée au problème. On croit rêver.

Là encore, le terrain a été fort bien préparé, c’est-à-dire saboté, depuis plusieurs années avec l’introduction progressive d’un système de sélection informatique opaque appelé « APB » qui terrorise chaque lycéen et parent, et qui a aboutit cette année à une pure et simple loterie ou encore roulette russe puisque les élèves se sont vus attribuer des filières universitaires par tirage au sort, faute de place suffisantes ouvertes dans les universités. Cette situation aussi violente que scandaleuse doit bien sûr immédiatement prendre fin mais cela ne doit pas se faire, une fois encore, au détriment de nos élèves car là ou il n’y a plus de cadre ni de diplôme national ouvrant à tous la porte de l’université, les inégalités sociales joueront à plein.

Là encore, ce vers quoi doivent conduire les dysfonctionnements unanimement reconnus d’APB, ce n’est pas à une sélection. Ne sombrons pas dans la résignation et dans le fatalisme médiatique. Ce vers quoi nous devons aller, c’est vers un appel à une véritable politique de l’enseignement supérieur, avec la création de nouvelles universités dans les académies qui en ont besoin, d’une politique du logement étudiant dans les régions où les universités n’ont pas suffisamment d’étudiants et d’ouvrir à une véritable politique de recrutement et de création massive de postes dans le Supérieur, étouffé pour l’heure entre le mandarinat et les fermetures de postes après départ à la retraite ou autre exil fiscal pour cause de recherche à l’étranger.

Mais par ce projet de réforme du baccalauréat, du lycée et de sélection à l’université, Macron entend entériner l’existant et justifier l’injustifiable en barrant l’accès à toute poursuite d’études supérieures à nos élèves déjà formés au lycée dans des conditions proches de l’indignité : classes à 35, absences de dédoublements, locaux vétustes, professeurs non remplacés, horaires d’enseignements disciplinaires réduits à la portion congrue. Loin de répondre aux insuffisances du système actuel qu’il prétend dénoncer, et sous couvert de simplification, de modernisation, de pragmatisme ou d’autonomie des établissements, l’État renonce en réalité à toute idée de justice et d’égalité, ne serait-ce que des chances et démissionne de fait de ses missions de service public.

Un mot encore de conclusion avant d’affirmer nos revendications, seuls fondements possibles à une refondation générale de l’école. Sur sa photo présidentielle, Macron s’affiche en amateur de Gide mais force est de considérer qu’il s’agit sans doute là encore d’un élément de décoration, surtout si l’on connaît le parcours de Bernard Profitendieu dans Les Faux-Monnayeurs de ce même auteur. En effet, le roman s’ouvre sur la décision de Bernard, face à la révélation de sa bâtardise, de ne pas passer le « bachot ». Débute alors pour lui une période d’errance et de désarroi hagard auquel le personnage mettra terme en prenant la décision inverse : celle, finalement, de passer son bachot et de passer ainsi de l’âge adolescent à l’âge adulte, à savoir de s’ouvrir à une vie maîtrisée et consentie. Que Macron prenne Gide au sérieux.

Quant à nous, professeurs du secondaire comme du supérieur, élèves et parents exigeons la main dans la main :

  • le maintien du bac et de l’accès de droit à l’université dans la filière de leur choix pour tous les bacheliers.
  • des classes plafonnées à 24 élèves, des dédoublements d’effectifs toutes les fois que la situation l’exige (élèves en trop grande difficulté, disciplines exigeant davantage d’interactivité avec les élèves)
  • un nombre conséquent d’heures d’enseignements disciplinaires (français, maths, sciences expérimentales et humaines, philosophie, langues, éducation physique sportive et artistique) cadré nationalement, à savoir qui soit le même pour tous les élèves d’une même filière scolarisés dans l’éducation nationale
  • des moyens humains et matériels accrus : professeurs, surveillants et CPE, agents
  • l’ouverture immédiate, par voie de réquisition et d’aménagement de locaux inoccupés, de nouveaux lycées et de nouvelles universités pour absorber la montée démographique.

Par Johan Faerber, Vincent Pouille et Siryne Zoughlami