Umberto Eco : populismes ou fascismes en civil ?

Le 25 avril 1995, Umberto Eco s’adressait aux étudiants de Columbia University (New York) pour leur parler du fascisme italien au milieu duquel il avait grandi (il naquit en 1932) et plus généralement de tous les fascismes. Avec une prescience bien dans son style, il mettait en garde ces mêmes étudiants contre la montée des partis et mouvements populistes, montée qui se dessinait aux USA comme en Europe. Et de désigner ceux-ci par l’heureuse formule de « fascismes en civil ».

Dans son exposé, Eco commençait par revenir de façon amusante sur son enfance italienne. Je fus, avouait-il, un fasciste en herbe puisque tous les gamins italiens l’étaient. En ce temps-là, ne remportait-il pas un concours dont le thème était : « Faut-il mourir pour la gloire de Mussolini ? » ? À quoi il répondit crânement (?) par l’affirmative, pour noter plus tard : « J’étais un petit garçon très éveillé ». Garçon éveillé qui, à la Libération, découvrait qu’il y avait eu la Résistance, qu’il existait une pluralité de partis sortant de l’ombre et que les confrontations meurtrières entre partisans et chemises noires se poursuivaient.

Tout cela le conduisit bien plus tard à la question : existe-t-il un fascisme fondamental, un « Ur-fascisme » ? Ce sera le thème essentiel de la conférence de Columbia, reprise aujourd’hui en un petit volume. Si l’on s’en tient à l’Italie du Duce, estime Eco, le fascisme ne sut jamais se revendiquer d’une philosophie cohérente. « Mussolini n’avait aucune philosophie, il n’avait qu’une rhétorique » (p. 23), écrit celui qui, sémiologue, devint plus tard le spécialiste de toutes les rhétoriques. Et de mettre en évidence le côté salmigondis d’une doctrine à travers cet exemple : « Il (Benito Mussolini) commença comme athée militant pour finir par signer le Concordat avec l’Église et accueillir à bras ouverts les évêques qui bénissaient les insignes fascistes. » (ibid.). Cela allait donc dans tous les sens et — autre exemple — l’adhésion du futurisme de Marinetti à la ligne fasciste fut une aberration puisque le poète prônait un avant-gardisme d’inspiration technologique qui eût dû être mis au rang de l’art dégénéré.

Il convient néanmoins, et c’est la tâche à laquelle s’attache la conférence de Columbia, de dégager une série d’archétypes qui, réunis, fondent comme un fascisme éternel. Pour Eco, les concepts en question sont une bonne douzaine mais, remarque l’auteur, ils ne sont jamais tous présents dans la doctrine d’un parti donné, même si le nazisme hitlérien en proposa une version assez complète et d’autant plus sinistre.

Le plus souvent, tout fascisme est donc un collage hétéroclite d’éléments de doctrine. Avec pour principaux thèmes faisant office de piliers aisément repérables : le traditionalisme, la haine du modernisme, le nationalisme, le racisme, le machisme. Ceux-là sont toujours prêts à resurgir, même si aujourd’hui ils veillent à s’avancer masqués. C’est bien le cas du « marinisme » en France, bien plus rusé, comme on sait, que le fascisme paternel.

Mais le plus intéressant et le plus innovant dans le présent inventaire est ce qui touche à une sociologie du fascisme. C’est que, en règle générale, l’idéologie en cause naît d’une vaste frustration individuelle et sociale. Il suffit parfois de se mêler au public d’un stade de foot pour le comprendre. De là, cette tendance commune aux populismes à puiser dans la population des classes moyennes telles qu’elles sont en perte de vitesse et telles qu’elles absorbent l’ancien prolétariat. Telles aussi qu’elles haïssent et rejettent les étrangers tantôt perçus comme opulents et tantôt comme misérables.

Or, ce populisme-là se transforme aisément en élitisme de masse : nous sommes les meilleurs, nos chefs son dignes d’une aristocratie, ils nous rendent prêts à vivre héroïquement, car il y va d’une vie pour la lutte plus que d’une lutte pour la vie. De cet élitisme de masse, on passe pour suivre à ce qu’Eco nomme un populisme qualitatif. « Pour l’Ur-fascisme, précise l’auteur, les citoyens en tant que tels n’ont pas de droits, et le « peuple » est conçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la « volonté commune ». Puisque aucune quantité d’êtres humains ne peut posséder une volonté commune, le Leader se veut leur interprète. » (p. 46). De là, le danger que peut représenter aujourd’hui la communication « immédiatiste » qui passe par internet et ses versions Twitter ou Facebook. C’est aussi une volonté commune. On voit pourquoi un Trump en use et abuse.

Relisons donc Umberto Eco, qui certes n’a pas connu Trump ni ses succédanés mais qui était vigilant. Et relisons sa conférence de Columbia qui nous alerte utilement à l’égard d’un fascisme de toujours qui, sous des dehors nouveaux et au gré d’une mise à jour de ses archétypes, nous menace aujourd’hui.

Umberto Eco, Reconnaître le fascisme, traduit de l’italien par Myriem Bouzaher, Grasset, 2017, 56 p., 3 € — Lire un extrait