American psycho : 30 fois Trump

Bret Easton Ellis

Dans American psycho de Bret Easton Ellis (1991), le grand roman des années 80 aux États-Unis, telle une ombre glissant de page en page, le nom de Donald Trump apparaît trente fois.
Entre litanies infinies de marques de vêtements, d’objets, de gadgets électroniques, aux prix stratosphériques, entre bars et boîtes à la mode, restaurants ruineux aux mets énigmatiques, où il faut absolument se montrer, entre drogues et orgies diverses, entre scènes de torture et mises à mort atroces, trente fois Donald Trump.

Trente fois le nom du héros de Patrick Bateman, qu’il rêve d’approcher, dont l’existence l’obsède (« Non, pas encore Donald Trump, gémit-elle… c’est une véritable obsession ! fait-elle, criant presque »).
Patrick Bateman, le yuppie psychopathe, le golden boy serial killer de Wall Street, le prototype de la réussite de l’Amérique reaganienne, avant le krach.
Patrick Bateman, qui ne ressent pas en lui « une seule émotion précise, identifiable, si ce n’est la cupidité et, peut-être, un dégoût absolu », qui n’est « qu’une imitation, la grossière contrefaçon d’un être humain », qui hait les clochards, les homosexuels, les femmes, qui, la nuit, taillade, énuclée, étrangle, égorge, décapite, éventre, éviscère, dépèce, cuisine et mange ses victimes.


Et passent les cinq lettres, T-R-U-M-P, trente fois. Que disent-elles ?
Elles disent :
– la Trump Tower où Bateman achète une statue pour son bureau, un
« Doberman grandeur nature, 700$ chez Beauty and the
Beast »

– le Trump Plaza où Bateman rencontre des mannequins

– une limousine « bloquée dans les embouteillages, juste à côté de nous »

– des « affiches délavées de Donald Trump sur la couverture de Time, qui recouvrent les vitres d’un autre restaurant abandonné, le Palaze, me donnent un regain d’assurance. » Et Bateman, à la recherche d’une proie, poignarde à mort avec son couteau-scie un chien et son maître croisés sur le trottoir de la Soixante-septième Rue.

– un yacht (Les priorités de Bateman avant Noël : « – Me faire inviter au réveillon de Trump, sur le yacht – Découvrir tout ce qu’il est humainement possible de découvrir sur le mystérieux portefeuille Fisher – Scier la tête d’une petite nana et l’envoyer par Federal Express à Robin Barker, ce connard, aux bons soins de Salomon Brothers. »)

⁃ une navette aérienne, Trump Express (« Je rentre juste de Washington. Je suis revenu par la navette de Trump, ce matin », dit Bateman à Bethany qu’il a invitée à déjeuner et à qui il offre un haiku de sa composition : « Le pauvre nègre sur le mur. Regardez-le. / Regardez le pauvre nègre. Regardez le pauvre nègre sur le mur. / Encule-le. Encule le nègre sur le mur. / Le Noir est débile. », avant, dans la soirée, de la massacrer.)

– une interview (« La journée n’a pas été trop mauvaise… enfin, et c’est là le meilleur, le Patty Winters Show de ce matin était en deux parties : la première était une interview exclusive de Donald Trump et la seconde un reportage sur des femmes torturées. »)

– un livre (Bateman reçoit le détective qui enquête sur la disparition d’une de ses victimes : « Le silence règne dans le bureau. Décidant de le briser, je désigne un livre sur le bureau, à côté de la bouteille de San Pellegrino. L’art des Affaires, par Donald Trump. »)

– un restaurant, le Free Spin, où « Donald Trump prend ses repas », « cher »,
« pseudo-nouvelle cuisine », mais « classe ».

Un quart de siècle plus tard, irruption du romanesque dans la réalité du monde tel qu’il va, c’est tout ce fatras (Tower, Plaza, limousine, affiches délavées, yacht, navette aérienne, interview, L’Art des Affaires, restaurant) qui est entré triomphalement à la Maison-Blanche et dirige, sous le patronyme de Trump, la première puissance mondiale !