Une esthétique du GIF

Image de La chute de la maison Usher (1928) de Jean Epstein

Au cours de ces dernières années, le GIF, cette image qui se répète indéfiniment, s’est massivement répandu dans les communications sur internet, particulièrement depuis le 29 mai 2015, date à laquelle Facebook l’a intégré et a rendu possible son partage. Il est l’un des formats d’image les plus populaires d’internet avec le JPEG et le PGN. Au regard du nombre d’utilisateurs, cette nouveauté a pris un tournant exponentiel pour ce médium surtout rattaché jusqu’à présent à une pratique marginale de « geek » qui se popularise, que ce soit au niveau de sa création (facilitée par logiciels) ou de sa diffusion.

Si les textes, les images et les vidéos étaient jusqu’à présent les principaux médiums sur internet, le GIF parait s’imposer naturellement comme une sorte de quatrième média. On peut d’ailleurs admettre comme un pari que le GIF peut être considéré comme un média et pas seulement un format. Le débat reste par ailleurs ouvert s’agissant de l’écriture : parle-t-on de la même chose que ce soit du papier ou du web, de l’écriture manuelle ou du dactylographié ? Une hypothèse qui permet aussi de sortir cet objet de ses enjeux très techniques pour questionner les enjeux de sa nature. Il ne s’agit pas non plus d’étudier la portée sociale des pratiques qui entourent le médium, pratiques néanmoins très intéressantes. Il s’agirait plutôt de formuler des hypothèses sur une ontologie du GIF en termes esthétiques. Des hypothèses qui ne se veulent pas exhaustives mais sont plutôt des pistes de réflexion pour une recherche plus approfondie. Pour tenter de comprendre ce média visuel dans une perspective esthétique, il parait indispensable de le définir : de sa création à son mode de fabrication et de diffusion, de penser son identité transversale et héritée.

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Image de La couleur de la grenade (Sayat Nova) (1969) de Serguei Paradjanov

Le GIF ?

Il est assez difficile de trouver une définition dans un ouvrage ou un site de référence francophone. L’acronyme anglais GIF signifie en effet Graphics Interchange Format, que l’on pourrait traduire par « format d’échange d’images ».

Voici la définition de l’Encyclopædia Britannica : « GIF, in full graphics interchange format, digital file format devised in 1987 by the Internet service provider CompuServe as a means of reducing the size of images and short animations. Because GIF is a lossless data compression format, meaning that no information is lost in the compression, it quickly became a popular format for transmitting and storing graphic files. At the time of its creation, GIF’s support of 256 different colours was considered vast, as many computer monitors had the same limit (in 8-bit systems, or 2^8 colours). The method used to keep file size to a minimum is a compression algorithm commonly referred to as LZW, named after its inventors, Abraham Lempel and Jacob Ziv of Israel and Terry Welch of the United States. LZW was the source of a controversy started by the American Unisys Corporation in 1994, when it was revealed that they owned a patent for LZW and were belatedly seeking royalties from several users. Although the relevant patents expired by 2004, the controversy resulted in the creation of the portable network graphics (PNG) format, an alternative to GIF that offered a wider array of colours and different compression methods. JPEG (joint photographic experts group), a digital file format that supports millions of different colour options, is often used to transmit better-quality images, such as digital photographs, at the cost of greater size. Despite the competition, GIF remains popular ».

Pour ce qui nous intéresse, il semble qu’il faille retenir au moins quatre informations : il s’agit d’un format d’image (cela a son importance, on le verra), le caractère numérique du media, le fait qu’il soit non compressé et, enfin, composé de 256 couleurs maximum. Mais cette définition se limite à une courte et historique description sans prendre en compte certains aspects incontournables du GIF comme la couleur et la transparence.

À ce sujet, voilà la description donnée par Wikipédia (à défaut de sources scientifiques francophones et synthétiques) : « Une caractéristique rare du GIF est le nombre de couleurs supportées : au maximum 256 choisies parmi 16 777 216 nuances. 16 777 216 représente le codage sur 8 bits de chaque composante RVB, soit 224 nuances. PNG par exemple peut coder chaque pixel selon la palette à 16 777 216 nuances. GIF génère une palette de couleurs de 2 à 256 couleurs pour chaque image. Ensuite chaque pixel de l’image fait référence à l’une des entrées de la palette. Cette méthode limite donc à 256 le nombre maximal de couleurs différentes présentes dans chaque calque d’une même image (GIF89a supportant les calques multiples). On parle donc de format 8 bits car chaque pixel est codé sur 8 bits, représentant donc au maximum 256 valeurs. L’usage d’une palette permettait un affichage beaucoup plus rapide sur les ordinateurs de l’époque dont les cartes graphiques contenaient elles-mêmes une palette d’au plus 256 couleurs. La transparence : GIF89a permet de spécifier qu’une entrée de la palette est transparente. C’est notamment utile lorsqu’une image non rectangulaire est intégrée à un document comme une page web : on voit le document à travers les pixels transparents ».

C’est surtout l’animation qui fait pourtant la particularité du GIF (toujours dans Wikipédia) : « Le format GIF permet de stocker plusieurs images dans un fichier. Ceci permet de créer des diaporamas, voire des animations si les images sont affichées à un rythme suffisamment soutenu. Chaque image d’une animation peut avoir sa propre palette. La seconde version du format GIF, le GIF89a, permet d’assigner une durée distincte à chaque image faisant partie du fichier. En revanche il est impossible de faire revenir une même image plusieurs fois. Avec la transparence du GIF89a, il est possible de laisser l’image précédente visible à travers les pixels transparents de la nouvelle image affichée. En jouant sur cette fonction, sur les durées et sur l’utilisation de palettes différentes pour chaque image, on peut contourner la limite de 256 couleurs, mais en créant des fichiers de grande taille. Il existe une multitude de logiciels d’animation, dont plusieurs sont gratuits, permettant de sauvegarder en format GIF. Les logiciels d’animations permettent surtout de modifier la vitesse de défilement des images ».

Le GIF est donc un format d’image qui peut en contenir plusieurs, dont il peut résulter des animations ou des diaporamas qui s’étalent sur une courte durée. Premier paradoxe : il y a manifestement du montage et de la durée, et pourtant le média est bien considéré comme un format d’image et non pas vidéo. Le format contient en réalité plusieurs images, non pas montées les unes après ou à côté des autres mais montrées simultanément, comme superposées. Elles « défilent » successivement mais cela n’est qu’une impression d’optique puisque c’est grâce au système de transparence que cet effet est possible. Toutes les images sont présentes simultanément mais une seule est dévoilée parce que les autres sont rendues invisibles. Ce système de « montage » est assez particulier et pose de nombreuses interrogations par rapport à la vidéo ou au film. Notons aussi que le GIF ne nécessite pas de lecteur ni de logiciel mais fonctionne sur le web ou sur un ordinateur (qui dispose aujourd’hui des plug-in ou drivers par défaut), facilitant nettement son utilisation et sa diffusion.

Internet est une source immense de GIF de différentes natures : les animations peuvent être tirées de films, de séries, dessinées, récupérées d’images d’actualités ou de toutes sources d’images. Les desseins sont eux aussi variables mais la plupart du temps, il s’agit de faire passer un message, une idée simple : l’instant d’un film, une idée politique, une production artistique et très souvent, de l’humour.

Alina Landry Rancier GIF - Find & Share on GIPHY

Œuvre de l’artiste Alina Landry Rancier

Archéologie médiatique du GIF

Le GIF n’est pas apparu ex-nihilo et fait aisément penser à d’autres médiums par de nombreux aspects. Il semble se situer à mi-chemin entre l’image fixe, à cause de ses caractéristiques techniques, à des dispositifs « archaïques » de mouvement d’images, et le film ou la vidéo. Essayons de comprendre en quoi il reprend des spécificités d’autres médiums à travers ces trois pôles.

L’image fixe est le media le plus évident dont le GIF est un dérivé pour au moins deux raisons : d’une part, le format regroupe, dans son processus de fabrication, plusieurs images indépendantes. D’autre part, le média est intrinsèquement, en tant que résultat, une seule image. Même s’il en dévoile plusieurs successivement, le format reste unique et les images sont toutes présentes simultanément.

Le GIF, en tant que mode de visionnage, peut faire penser à de nombreux appareils qui ont essayé d’associer plusieurs images pour créer un mouvement ou une animation. On prendra ici particulièrement les exemples du flip book et des expérimentations photographiques d’Eadweard Muybridge. Le flip book est selon le dictionnaire Larousse un « petit livre d’images, généralement de format à l’italienne, qui, feuilleté rapidement et en continu avec le pouce, donne l’impression d’une séquence animée ». Ici, c’est le caractère illusionniste qui fait penser au GIF, qui utilise plusieurs images pour n’en restituer qu’une courte animation. Le GIF peut en quelque sorte être considéré comme un héritier numérique de ce procédé encore matériel, avec les mêmes buts de rendus visuels.

Les séries photographiques d’Eadweard Muybridge sont aussi intéressantes pour penser le GIF dans la mesure où c’est l’association de plusieurs images, justement identifiables indépendamment (et pas montées en vidéo), qui produit une animation. Le résultat isole un instant d’un mouvement en image sur une courte durée.

Eadweard Muybridge, The horse in motion (1878)

Certains GIFs animant les photographies de Muybridge circulent d’ailleurs sur internet. Ces réemplois attirent l’attention sur la filiation entre les deux médiums mais produit comme un sentiment d’achèvement sous forme de GIF du travail de Muybridge. Le montage vidéo de ces séries existe par ailleurs et le GIF peut être considéré comme un intermédiaire entre les deux. Mais on peut aussi considérer que le GIF respecte plus le travail original car il est suffisamment saccadé pour montrer chaque photo sans donner l’illusion que produit le film à 24 images par secondes (ou plus), un peu aussi à la manière des premiers dessins animés.

En termes d’expérience visuelle, ce sont plutôt les médias du film ou de la vidéo auxquels le GIF se rattache. C’est d’abord un montage de plusieurs images. Et ce montage produit une animation, une illusion. Lors du visionnage d’un GIF, même si l’on peut distinguer les images montées, on perçoit principalement ce pourquoi il a été monté et le message qu’il veut faire passer. Le medium a donc aussi une capacité à produire l’effacement de son dispositif pour que le spectateur, le visionneur ne voie que l’objet véhiculé, de la même manière que la plupart des films (à part les manifestes ou, bien sûr, ceux qui en jouent).

Parce qu’il ne contient pas de sons, le GIF tient dans une certaine mesure sa filiation du cinéma muet qui était dénué, non pas de sons mais de paroles. Ici, des images de personnages s’exprimant parfois ne produisent ni paroles ni sons, ramenant à une certaine idée que le message porté est contenu dans la seule image.

Il faut donc nécessairement considérer le médium comme appartenant à d’autres médiums de plusieurs manières : en héritage, en continuité, en complément, etc. Il apparait compris dans une histoire des médias qui l’ont précédé.

Un médium avec ses spécificités :
quelle ontologie du GIF ?

On peut à présent se demander quelles particularités en font sa spécificité et éventuellement esquisser quelques pistes de réflexion sur son ontologie.

  • Il s’agit d’un média purement numérique.
  • Le GIF est un média qui peut être qualifié de basse définition parce qu’il n’accepte que 256 couleurs (alors que les ordinateurs actuels peuvent décrypter des images contenant plusieurs millions de couleurs).
  • Il ne cherche pas l’illusion parfaite : la vitesse de défilement des images, couplée à des couleurs plus éloignées de la perception haute définition de l’œil humain, produit des saccades, des « zones creuses » visibles et à compléter.
  • Le format est celui d’une image mais la perception visuelle est mouvante, animée, se rapprochant de celui d’une vidéo. Le GIF se situe entre l’image et la vidéo mais n’est ni complètement l’une, ni complètement l’autre.
  • Le GIF, une fois déclenché, se lit en boucle infiniment et n’a pas de durée de lecture comme une vidéo.
  • Le média est une expérience du temps si courte en termes sensoriels qu’elle est presque une donnée négligeable.

Ces traits déterminants dessinent le média dans ses limites ou par ce qu’il n’est pas, esquissant progressivement une ou plusieurs caractéristiques qui lui sont uniques. Il semblerait qu’au cœur du GIF il y ait une constituante fondamentale qui est celle du paradoxe. Ce paradoxe s’exerce effectivement à plusieurs endroits perceptibles : on l’a dit, le GIF est un format d’image qui a son unicité. Il s’agit d’une image. Or, elle en contient plusieurs. Mais surtout, il est saisissant de penser que l’image dans sa totalité est en réalité invisible pour l’œil. C’est dans le défilement du visionnage que les images plurielles se révèlent mais l’image unique du GIF n’est jamais visible, elle est un produit virtuel et reste une idée concevable, imaginable (qui produit de l’imagination). Voilà donc une image invisible et seulement imaginable. Beau paradoxe s’il en est.

Le procédé qui permet de découvrir les images contenues dans le GIF est celui de la transparence, rendu possible par les 256 couleurs. Pourtant, l’image totale est invisible, imperceptible. Il y a donc un autre paradoxe dans le fait qu’une image est imperceptible mais repose sur un dispositif de transparence qui est justement supposé la révéler. Ou au contraire, c’est ce qui fait de l’image qu’elle est invisible. La transparence révèlerait donc la multiplicité et cacherait l’unicité.

À plusieurs niveaux, l’image GIF est comme le résultat d’un mélange : unique et multiple, mais aussi entre l’image et la vidéo, ni l’un ni l’autre, ou les deux à la fois. Ajoutons aussi son caractère hérité des autres médias. En cela, il peut être qualifié de médium particulièrement métis en lui-même et pas seulement historiquement.

Le GIF a aussi une durée, mais tellement sporadique qu’on a tendance à l’oublier. Une fois lancé, il n’a pas de fin, sauf si celui qui visionne l’arrête. Le GIF tend donc à la fois vers une durée quasi inexistante et une durée infinie. Et c’est aussi pour cette raison qu’il ne peut pas être confondu avec la vidéo ou le film qui ont un début et une fin médiatiquement constitutifs.

Le média produit encore un effet plastique important parce qu’il compose et décompose en permanence : il fournit assez d’éléments pour qu’il y ait un effet d’illusion et pas assez pour dévoiler son fonctionnement, qui en fait un média en constante recomposition, avec une nature fonctionnelle qui relève de la plasticité.

Le GIF serait donc une image-idée, une image invisible, une image métisse, une image qui donne une expérience du temps particulière. Peut-être que la spécificité du GIF est d’être intrinsèquement lié à sa technique numérique qui lui permet de contenir plusieurs images invisibles en une seule, invisible dans sa totalité, dont la cause est la transparence. Il en va de même pour les autres traits, oscillant entre deux pôles opposés mais réunis dans un même objet. Cela semble relever comme d’une schizophrénie du médium. On peut aussi dire qu’il est multidimensionnel, spatialement et temporellement, insaisissable dans sa totalité en un temps-instantané ou en une seule image-lieu. Il resterait au stade d’idée dont la manifestation matérielle est imparfaite pour l’œil humain.

Quels enjeux ?

L’on dispose de peu de recul compte tenu de son récent développement. Mais on peut déjà amorcer quelques idées concernent les enjeux de cette caractérisation esthétique. Lorsque l’on parle de média, il faut envisager la pensée de Marshall McLuhan.

Si on se situe dans cette perspective, le GIF apparait à première vue comme un média froid : « Il existe un principe fondamental qui différencie les médias chauds comme la radio ou le cinéma des médias froids comme le téléphone ou la télévision. Un médium est chaud lorsqu’il prolonge un seul des sens et lui donne une ‘haute définition’. En langage technique de la télévision, la ‘haute définition’ porte une grande quantité de données. Visuellement, une photographie a une haute définition. Un dessin animé, lui, a une faible définition parce qu’il ne fournit que très peu d’information. Le téléphone est un médium froid, ou de faible définition, parce que l’oreille n’en reçoit qu’une faible quantité d’information. La parole est un médium froid de faible définition parce que l’auditeur reçoit peu et doit beaucoup compléter. Les médias chauds, au contraire, ne laissent à leur public que peu de blancs à remplir ou à compléter. Les médias chauds, par conséquent, découragent la participation ou l’achèvement alors que les médias froids, au contraire, les favorisent. Il va donc de soi qu’un médium chaud comme la radio a sur celui qui s’en sert des effets très différents de ceux d’un médium froid comme le téléphone » (in Pour comprendre les médias). Ou encore : « Les médias chauds permettent moins de participation que les froids, tout comme une conférence en permet moins qu’un colloque, et un livre moins qu’une conversation ».

Le GIF s’identifierait donc comme un média froid parce qu’il est effectivement limité à 256 couleurs et laisse deviner les pixels de l’image. Et c’est une caractéristique que l’on pourrait croire modifiable, comme pour d’autres (la télévision, les écrans de smartphones qui vont vers toujours plus de définition, sans que leur désignation soit changée), mais elle est intrinsèque et est surtout la condition de la transparence qui fait l’intérêt du GIF. Le médium nécessite donc un complément, une participation active de spectateur comme l’avance McLuhan.

On peut aussi se demander s’il ne répondrait pas d’une part à une volonté de donner du mouvement à une image, et d’autre part ne pallierait pas à une prétendue « insuffisance » de l’image fixe. Les deux sont corolaires mais distincts. L’image mouvante se rapprocherait-elle plus de l’expérience vivante humaine ?

La temporalité est un des aspects les plus troublants quand on pense au média. Il est extrêmement court, si bien que la durée est négligeable. Voilà pour sa caractéristique propre. Mais une fois lancé, en mode visionnage donc, il ne s’arrête plus et tourne en boucle ad nauseam. La plupart des GIF n’ont, une fois en lecture, plus de début ou de fin distinguable. On peut prendre ici comme exemple un GIF tiré de L’enfance d’Ivan d’Andrei Tarkovski éloquent sur l’absence de début et de fin :

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Il semble y avoir comme une réunion d’un temps furtif et d’un temps infini. Et cet aspect renvoie à des croyances ou à des considérations philosophiques et même métaphysiques. Le GIF permettrait par exemple de mettre en image différentes étapes de la vie d’une personne concentrées dans un seul corps (l’image). Si la vidéo ou le film pouvaient aussi produire cet effet parce qu’ils ont un début et une fin, le GIF livre sa multiplicité simultanément (même si elle n’est pas perceptive) et pas petit à petit. Par exemple, la vidéo admet de mettre bout à bout un homme à différents âges. Mais le GIF permet de les mettre en présence (virtuelle) simultanément et de les dévoiler progressivement sur une courte durée. En cela, le médium permet plus de penser la relativité du temps et de l’espace. Il y a aussi quelque chose dans la répétition infinie qui rappelle le cycle, la vie dans son ensemble. Le médium concentre un potentiel d’expression que les arts qui l’on précédé, et ceux qui continuent d’être, recherchent à tout prix. Il est à ce titre assez ironique que le format ne soit pour l’instant qu’utilisé par des utilisateurs lambda et très peu d’artistes.

Dans cette capacité que le GIF possède à rendre mouvant des images, il peut aussi y avoir une parenté à tisser avec la pensée de Jean Epstein qui attribuait au cinéma un pouvoir animiste. Le GIF aussi peut être vu de cette manière dans la mesure où certains sont constitués de photographies ou dessins, tableaux, qui une fois associés changent de sens et prennent en quelque sorte vie. Un exemple avec un détournement humoristique de la Joconde de Léonard De Vinci :

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Enfin, le GIF, dénué de son, reprend un des traits très débattus du cinéma muet qui communique une certaine universalité de langage. Il faudrait exclure les GIF avec des mots (même s’ils sont souvent en anglais, qui tend à être compris par de nombreuses personnes), mais les contenus sont signifiants en tant que GIF et pas ou très peu en fonction du contexte dont ils sont tirés. Comme si les images se débarrassaient de leurs attributs premiers dans une perspective de réemploi.

Le médium pose par ailleurs des questions qui mériteraient d’être plus approfondies notamment au niveau des enjeux politiques : est-ce que la basse définition du GIF serait une forme de résistance et de démocratisation de l’image comme l’avance Ito Steyerel dans In the defense of the poor image à propos du JPEG ? L’enjeu est aussi à penser en terme de pratiques sociales : le médium est une fabrication rapide et artisanale accessible à tous, il circule très vite et remplace souvent des mots, veut faire passer une émotion, une idée. Cela répond-il à une injonction du tout immédiat, les gens se donnant de moins en moins la peine de lire et préférant la synthèse que propose l’image ? De la même manière que les émoticônes, les smileys, le GIF semble être un média qui prend un ancrage fort et change nos habitudes de communication.

Le GIF possède des qualités qui paraissent encore inexplorées ou sous-estimées, notamment à cause de sa pratique initiale qui est très connotée « geek ». Aussi parce qu’il va à contre-courant de la course à la haute définition. Mais le déferlement qui a lieu sur les réseaux sociaux l’a ancré comme une pratique résolument populaire. S’il fédère autant, il véhicule forcément avec lui des modes de représentation et met en jeu des luttes comme tout autre objet culturel. La caractérisation précise d’une ontologie parait bien balbutiante et, comme souvent en la matière, celle-ci relèvera en grande partie de croyances et recoupements, oppositions de courants de pensée (certain pensent par exemple l’ontologie du cinéma comme l’exercice de la salle, d’autres comme le montage, d’autres comme un mode de production, etc.). Pari fait a minima que le GIF exacerbe comme jamais aucun autre médium une ontologie exhibitionniste, à cause de son « jeu » de dévoilement rendu possible grâce à la transparence, et non de l’exposition (puisque les images sont déjà présentes) comme pourrait l’être celle d’un film ou une vidéo.