La mort dont le Prince est un enfant : un an après

Voilà bientôt une année, comme par surprise à soi, que Prince nous a quittés, jour pour jour. Ce sinistre premier anniversaire est marqué par la sortie d’un EP inédit, Deliverance, sans doute écrit et interprété entre 2006-2008, période féconde pour celui qui se faisait appeler The Artist mais aussi par une somme de biographies dont on retiendra, lumineuse, érudite et généreuse, celle d’Alexis Tain, Prince : Le Cygne Noir à la Découverte.

Car on le sait désormais depuis un an, comme une rumeur folle, comme une évidence indépassable : Prince n’aura vécu que 8 ans.
Quand ce 21 avril 2016, dans la stupeur hagarde mondiale, tremblante de savoir que l’irrémédiable lui était advenu, quand son corps s’est éteint dans un cri mat au cœur d’un ascenseur ignoré de son bunker blanchotien de Minneapolis, voilà longtemps déjà que Prince était déjà pourtant mort à lui-même le sachant, que la vie l’avait déserté, qu’il avait été abandonné de lui, qu’il avait fait de sa propre désertion à être l’accomplissement ultime d’une existence dont la biographie lui importait peu. Sans doute Prince depuis tant d’années, depuis ses heureuses années de pourpre et d’apparat, se tenait-il parmi nous et désormais devant nous comme l’histoire d’un homme entièrement retranché dans son œuvre, depuis son grand elle-même, dans laquelle il a su se consumer, une œuvre qu’il a laissée accomplie comme jamais, une œuvre riche de plus d’une trentaine d’albums mais qui, à la vérité qu’il connaissait et qu’il avait entendu, n’en comportait que huit, solitaires, impérieux, furieux de se savoir exister plus vivement que le monde lui-même.

Avant de mourir une fois de plus, Prince savait qu’il n’avait eu que 8 ans dans sa vie. Il savait qu’il avait toujours eu l’âge de ce petit Prince, cet enfant infini et inépuisable qui avait su ne jamais trouver les chiffres pour se fabriquer un âge. Prince est mort à 8 ans, et sa date de naissance qu’il aimait modifier depuis sa venue à la musique ne porte pas de mention de 1958 comme on voudrait nous le faire croire ici et là. 1980 se détache en lettres nues qui disent la véritable venue de l’homme à lui-même, de ce mauvais esprit dont s’amuse et tremble de rage Dirty Mind, lui l’androgyne, l’homme au trench et bas résille qui des deux sexes n’en fera qu’un pour s’engendrer de soi à la mélodie chantée, tranchée et unanime du désir devenu poétique de soi.

Sa date de mort ne ferait que mentir, mentionnée, tous les désormais biographes tant non pas 2016 s’y dessine mais, hagard, 1988 et Lovesexy. 8 années intenses, une vie plus grande que le fils disparu trop tôt, 8 années comme les presque Beatles qu’il a su être car peut-être Prince aura-t-il eu, depuis toujours, comme le geste de décision ultime et concerté, de connaître en soi la durée de vie des Beatles.

En 1988, au sommet de sa créativité, l’homme ceint encore de pourpre, s’est comme séparé de lui-même, lui qui admirait tant l’écriture profuse et imparable des quatre garçons de Liverpool, lui qui fera de toute œuvre une ligne torse et salomonique où chaque portée de musique ne connaît plus que l’ondulation insensée en lieu et place de la droiture sèche du monde qui sépare les Noirs des Blancs. Prince est le musicien le plus blanc de tous les musiciens noirs, comme il est le plus noir de tous les musiciens blancs.

Depuis l’horreur de son Minneapolis natal dont la neige ne dit que la couleur majeure de hommes, il a dressé en lui et depuis lui, en huit albums, comme un chapitre fou et unanime, l’histoire d’un homme qui a fait de la vie et de la mort en lui une controverse, s’est enfoncé dans une ivresse de la controverse qui a su muer chaque instant en sa propre réversibilité, qui fait de chaque note sa propre plasticité, qui fait de chaque chanson une force indirecte libre dont le mot de musique ne serait même plus l’entrave.

Après 1988, quand Lovesexy a paru dans l’échec qui a été le sien, depuis le scandale de cette pochette de Mondino où le photographe avait compris comme personne que Prince faisait déjà ses adieux, l’installant dans un Eden impossible de fleurs, lui dont la musique noire était devenue plus blanche que le monde même qui l’avait vu naître dans ce Minnesota terrible de haine, Prince qui, depuis 1988, a poursuivi une vie que nous ne connaissons pas encore, dont les albums qui ont suivi n’ont comme pas existé, n’étaient pas de lui, au point que son nom d’homme a dû changer, a dû devenir ce Love Symbol imprononçable pour dire une musique qu’il savait inaudible parce que silencieuse de notes, non pour dire ce nouveau nom sans orthographe comme l’érotisme, que les chansons lui avait été volées mais parce qu’intimement elles ne lui appartenaient en rien, comme jetés ces albums à tous les vents de ce qui ne sait plus être ce qu’il a voulu, tous se perdant ou presque dans l’indifférence sourde de ce qui ne veut plus être à la musique tant tout a été accompli et réinventé dans ces quelques courtes et intenses années de vingtaine où l’homme a su être dans cet ouvert que réclamerait chaque art.

Lovesexy, l’album des adieux concertés
Lovesexy, l’album des adieux concertés

Il faudrait dire alors Prince depuis ces albums qui ont su lui donner sa puissance à être car Prince n’a pas de vie : il est tout entier entré dans ses chansons et l’histoire de ses albums tant chaque album de Prince se donne comme la trame dédoublée et fantomale d’une histoire autre, celle d’une genèse noire et aveugle qui, encore dans sa puissance à surgir, dit du monde son état, dit du monde comment il faut tirer pour faire de chaque morceau un trait d’existence, comme si le funk chez lui œuvrait à une vitalité ontique inouïe. Les cris de Prince, de ceux qui président à la création de chaque piste de chaque titre, ceux que personne n’entend sinon les oiseaux qui bordent doucement les bords du lac de cette maison de l’homme abandonné à lui et sa musique dans son sous-sol où s’empilent les synthés bricolés avec rage et amour, depuis la hargne à crier, et ces cris de Prince, de ceux qui résonnent dans chaque titre pour intimer non au monde mais à la chanson de partir en quête du monde, de retrouver le monde dans l’interstice de chaque note, dans sa trajectoire folle où jouer pour lui revenait à découvrir le vivant dans la musique, ainsi ces deux cris conjugués n’ont pas retenti aux deux premiers albums, For You et Prince.

Pourtant, Prince y avait mis l’ardeur du jeune adulte comme il ne sait pas qu’on le dira de lui plus tard. Prince a 18 ans et pourtant il ne sait pas encore avoir 8 ans. Prince connaît une vie qui ignore encore trop la musique, qui n’est pas encore investie de sa puissance à être. Le jeune homme, fils d’un musicien de jazz, John L. Nelson et d’une chanteuse de jazz, Mattie Shaw, est le solitaire Roger Nelson encore. Dans Purple Rain, film dont on sait combien chaque épisode lui appartient intimement, il ne fera que clamer cette horreur effrayante de ne pas être à sa musique quand la vie l’habite trop, la vie entendue comme accidents pathétiques des contingences sans trêve où l’homme s’abîme dans une absence de plénitude qui assourdit toute musique possible, où la mélodie ne peut exister tant que l’homme ne comprend pas qu’il se doit de disparaître derrière chaque mélodie. Il faut mourir dans la musique et par la musique, épuiser ses existences possibles dans une contingence que seule la musique pourra offrir.

Prince l’ignore encore pourtant parfaitement en 1977, quand il signe pourtant alors l’un des plus gros contrats jamais proposés à un chanteur qui, pourtant, n’a pas encore chanté autre chose que des démos rescapées de ses premiers groupes, qu’il s’agisse de Grand Central ou de l’impossible mais déjà terrible Champagne. Prince l’ignore qui ne sait décidément pas encore que la mélodie, la production, l’écriture, les instruments doivent faire concurrence au monde, devenir le point de totalité ultime capable d’accueillir, dans un geste un et premier, toute la bigarrure que le monde rejette, doit faire de la chanson la terre nue de ce qui saurait être le divers dans l’accueil de l’unité rendue à l’équilibre impossible de sa toute sauvagerie. 1977, et Prince qui commence, argent aidant, bientôt 180 000 dollars, à travailler à ce premier album, celui dont le nom saura être le sien, qui sera le prélude à la carrière que l’on désormais sait, ce premier album qui ne saura pas être à la hauteur de celui qui ne saura pas être encore assez enfant devant le monde exige, lui l’adolescent multi-intrumentiste, l’homme aux 27 instruments joués qui va, des heures, des nuits durant, des jours aidant, travailler inlassablement à ce premier album qui ne trouve pas encore sa voix.

Pourtant, Prince a déjà compris qu’il allait devoir disparaître ou être la négation tenue de lui-même, la pochette le montrant au bord de ne plus exister, déjà sur le débord de l’existant, entier tourné vers toi, comme le clame le titre, et s’ouvre précisément sur « For You », titre en négation de soi, où les chœurs ne s’accompagnent d’aucun instrument, où la voix enregistrée et démultipliée de Prince se réverbère et s’inverse comme le seront plus tard les chœurs finaux de « Darlin Nikki » dans Purple Rain mais alors que le bref morceau se lance, débute ensuite « In Love » qui en interrompt tout de suite le mouvement jusqu’à « So Blue » : Prince se livre là comme à une découverte inlassable mais trop séparée de ce qu’il saura si bien rien indémêlable, comme si chaque morceau était de Joni Mitchell à qui il porte une admiration sans trêve et jouxtait sans le savoir d’autres de Kraftwerk devenus soudainement producteurs de Sly & The Family Stone. Prince n’a toujours pas 8 ans.

Prince For youSi « Soft & Wet » se détache quelque peu par sa frénésie synthétique et sait, par ses paroles, interpeller, l’adresse de Prince à son public qui s’ignore encore peine à se trouver et laisse ce folk synthétique, si mal uni, si mal marié mais si prometteur à l’état d’une promesse neuve. Pourtant, contre toute attente, désœuvré dans le silence de tout critique, un morceau singulier, final achevant le disque, en relance de manière inouïe les espoirs : « I’m yours », cri premier d’appartenance, de don sans retour, d’amour unanime non pas tant au public qu’à la musique elle-même, à l’en-soi de la musique dont il se fera bientôt le chantre diffracté et ému d’éparpillement. Saturé de guitares, au bord à chaque instant d’être habité par une furie punk qui sévit alors outre-Atlantique, le titre ne manque pas d’intriguer de la part de celui qui a su séduire la Warner en clamant combien il était le neuf Stevie Wonder, sa neuve génération. Le morceau est sourd. Il ne comprend pas le R’n’B sur lequel veut œuvrer Prince. Le morceau laisse hurler une guitare qui ne ressemble à aucune guitare. Le morceau est une racine. Il est l’essence noire du rock retrouvé. Le morceau crie l’appartenance liminaire afro-américaine du rock. Ce n’est plus un morceau : c’est une presque fondation, c’est une genèse neuve de ce qui ne sait pas encore ce que le jeune homme doit être. Mais la genèse n’est pas toujours première, comme le découvrira Prince à ses dépends effrayés.

Sans titrePrince en 1979

Car l’album, lancé pourtant avec force publicité, en avril 1978, se donne comme un patent échec pour Prince, ne libère pas en lui la notoriété ou tout du moins la reconnaissance attendue, le laisse à l’orée de lui-même, sans l’asseoir dans le devenir qu’il cherche. Car le jeune homme veut devenir, il ne cesse de clamer combien la musique doit le dessiner mais pour l’instant la musique demeure une force indirecte libre qui le traverse sans jamais produire de forme, comme un air entendu à la radio. Prince n’a pas encore élevé sa musique à cette zone conjointe de reconnaissance et de dispersion identitaires. Le devenir est demeuré un récit vide, il n’y a pas d’étape, il n’y a en son cœur même le plus ténu aucun chapitre qui se donne à lire : le devenir de Prince est une masse sombre et indistincte au cœur duquel il n’a pas encore saisi qu’il devait le devancer. Prince surgit toujours avant le point d’achèvement de son devenir, va plus avant de lui. Les mois passent, 1978 se donne comme la couleur nue de l’échec tant le disque ne se vend pas, glisse hors de tout classement, tant la Warner affirme sa déception. Les mois passent mais 1978 relance encore Prince qui se remet à l’ouvrage pour un deuxième album, dont le budget opère sur les ruines du premier, à consommer des heures en studio pour trouver cette voix qui lui fait tant défaut, travaillé depuis son enfance de tant d’inexistence.

Prince retrouve les studios pour œuvrer ainsi à ce deuxième album qui, il l’espère secrètement, va enfin pouvoir lui donner naissance, le donner à la matière, le jeter dans la fureur de ce qui saura être enfin son devenir mais Prince peine encore à trouver sa méthode pour habiter le monde, il en demeure aux franges visibles, opère encore dans l’audible, cherche à œuvrer à l’imparable, croit se déployer depuis le goût du public, l’attend. Il écrit quelques titres qui, s’ils demeurent timides, trouvent cependant l’énergie totalement rentrée dont il saura user plus tard avec une force incomparable. Il n’y a ici encore aucun désastre à la lisière du disque. On n’entend aucune catastrophe courir dans le désert du monde. Prince n’a pas encore inventé ses ruines. Il attend que le monde se défasse. Il attend, alors il écrit selon une didactique du semblant, où les tubes auront l’air de tubes, où parfois il est comme le sixième Jackson Five mais très lubrique, celui que la famille refuse sur l’imparable « I Wanna Be Ur Lover ». Pourtant, Prince donne deux morceaux qui, dans le sillage de « I’m Yours », révèlent l’homme à lui-même : lui redonnent son enfance de musique. Il y a « Bambi » tout d’abord, enragé de guitares, décidément peu R’n’B, et Bambi est une femme comme le seront Wendy et Lisa : elle défait l’apparence et la continuité par son amour des femmes. Bambi détrame le monde. Et il y a enfin « I Feel 4 U » que, reprendra plus tard Chaka Kahn en 1984, et si la chanson s’enroule dans une boucle funk folle, elle ne prend sa radicalité qu’au moment où elle s’achève et le son se fane. Prince tient là dans ce synthé radical sa voix. Il sait qu’il faudra poursuivre cette note qui se défait à l’oreille. La mélodie débute après la chanson, dans ce qui reste dans l’oreille. Prince poursuit cette chanson impossible, en traque la ruine.

wAq17izMais, pour l’instant, il n’a pas d’apocalypse dans le rétroviseur, cette apocalypse qui poursuit sa Corvette rouge et qu’il essaie de fuir. Prince est dans son studio, et il chante. Il n’a pas fait de l’informe sa réversibilité heureuse. Il espère une forme de la forme. Il attend. Il n’a pas encore Paisley Park, il connaît les heures mais n’a pas encore trouvé la formule inouïe d’une mélodie plus grande que le monde et son élégie, il n’a pas encore vu sa vie venir se détruire dans chacun. Il n’a pas encore vu son fils mort qu’il chantera par avance dans « Anna Stesia » sur Lovesexy en 1988 où Gregory sera comme un fantôme, où Gregory est le fantôme de toute fête désormais. Il n’a pas inventé encore la prière comme forme contemporaine du désastre. Nous sommes en 1979. L’album est baptisé Prince mais il faudra attendre encore un an avant que Prince ne naisse vraiment. Il attend de revenir des villes. Il attend la barbarie. Au cœur tu de lui, Prince espère l’heure intranquille de sa sauvagerie sans répit.

Prince dans la maison aux esprits (Dirty Mind, 1980)

Sans doute Prince pourra-t-il demeurer dans les mémoires chacune pour avoir été le premier musicien né après la musique. Sans doute, comprend-t-il, un soir d’avril 1980 alors qu’il vient achever quelques dates de sa première tournée, dans un temps décidément où il ne parvient pas encore à naître à lui-même en dépit de déjà deux albums où sa voix tente de forer le lisse de toute chanson, sans doute saisit-il ainsi au volant d’une voiture dont le souvenir est inconnu de nous que toute chanson est finie. Sans doute un clair vent de conscience aux accents d’intensité à être au monde submerge-t-il le jeune homme, aux cheveux fraichement lissés, le Kid comme Purple Rain le donnera au monde quatre années plus tard alors qu’il rentre dans l’agitation continue de ce qui ne sait pas encore venir à lui. La nuit est claire de neige. Les plaines sans âme du Minnesota en sont indéfectiblement ceintes. C’est comme si le jour se donnait de pleine mesure. Et c’est la peut-être aube de Prince qui en ce jour se donne à mesure que la voiture, pas encore une Corvette, pas encore de mythe, pas encore de musique, vient à se garer doucement au bord du garage, dans cette maison que l’enfant qui va bientôt naître, dans dix minutes à peine de là, tout bientôt. Le silence au monde de cette nuit-là est celui des morts. Pas un bruit ne se fait entendre. Les mélodies sont tues. Le monde n’est plus qu’une saturation de disco, de rock abrasif qui s’est donné le nom de punk. Prince viendra après. Prince va comprendre qu’il sera le musicien du grand Après.

Prince
Prince

Cette nuit d’avril 1980, quand Prince a l’idée de Dirty Mind, est une nuit mate, l’instant noir et sourd d’où la carrière et la vie de l’enfant sont venues mais cet instant a disparu ce 21 avril dans la conscience de l’homme. Il restera un livre de mémoire, de celle que le chanteur avant de mourir, se sachant mort depuis bientôt 28 ans, a légué. Faudra-t-il regarder les quelques soi-disant 50 pages qu’il aurait écrites pour y retrouver le grand récit de ce premier véritable album, de cet album du redébut, du redépart de soi : au cœur noir de tout, la genèse nocturne et inversée de ce qui saura le donner tout entier, dans le trait d’un disque, comme l’inouï de la musique pop. Mais il n’y aura rien qu’on ne saura lire dans ces pages arrachées à un homme, rien qui ne nous dira ce qui, silencieusement, rampe en lui et que seule l’écoute de Dirty Mind peut tenter de faire voir, dans cette maison au bord du lac, cette maison aux mauvais esprits et aux sales idées. Cette maison dans la cave noire et oblique dans laquelle le jeune enfant a fait installer un studio d’enregistrement, où il a entreposé ce qui ne lui sert encore guère trop, uniquement comme prolongement musical, les synthétiseurs que des après-midis entières il a pu travailler avec son compagnon qu’il a engagé pour sa tournée et avec lequel il formera groupe, comme on les verra tous sur la pochette de Dirty Mind, Matt Fink, rebaptisé (parce qu’il faut au moins naître deux fois) Dr. Fink tant l’homme connaît les synthétiseurs et sait y opérer. Prince reprend les synthétiseurs. Toujours il ne parle ainsi pas. La maison est jetée dans un silence qui ne se trompe pas sur lui-même. Le silence sait que bientôt il appartiendra au passé, que la fureur d’être au monde de Prince va bientôt tout dévaster. La maison sait aussi que bientôt dans trois années de là elle sera abandonnée. Bientôt il y aura de l’autre côté du lac, dans cette banlieue que Prince, enfant, ne connaissait pas, Chanhassen, il y aura Paisley Park, cette maison aux allures de complexe, ce bunker que sa maison de disques lui défend de construire parce que, lui dit-on, chez Warner, vous allez vous y enterrer, vous allez y mourir, vous serez une pierre parmi d’autres dans ce champ de neige. Vous serez recouvert du monde.

Prince
Prince ignore encore tout ceci mais il le pressent avec la folie suave de ce qui donne à la création son tempérament de prendre de vitesse les atomes du monde. Il a posé ses mains sur le clavier. Prince pressent que le monde est en ruines, qu’il faut se situer dans son envers nu, que le disco, pourtant au sommet vibrionnant de tout, le funk, pourtant au sommet vibrionnant de tout, le punk, pourtant au déchainement porté de tout ou encore le rock dans son horreur tuméfiée d’un monde qui veut sortir de lui, sont encore vivants mais Prince les sait morts. Il pose ses mains sur le clavier et le monde est une carcasse folle. Les bâtiments sont abandonnés, désaffectés, désarrimés de toute existence. Il n’y a plus d’hommes. Plus de notes de musiques. Les chansons ne servent plus de rien. Elles ont existé mais elles sont reculées dans un passé au nom de Beatles, de Duke Ellington, de Sly & The Family Stone. Le monde est ceint de ruines sombres et tristes que la neige unanime ne permet plus d’apercevoir. Prince ne l’ignore pas dans cette cave qui bientôt n’existera même plus pour lui. Il naît. Il va vivre 8 ans. Les premières notes de ce qui sera Dirty Mind surgissent : elles se fixent presque sans le savoir, dans l’évidence de ce qui ne doit pas être défait. L’introduction est longue, elle est une ligne de synthé qui repose des fondements : Prince a trouvé la préface sombre de son existence à venir, son prologue hagard mais déterminé, sa ligne nue. Prince ajoutera dans les compositeurs du titre, plus tard, dans la pochette où se glissera le vinyl qui ne se vendra guère mais peu importe alors tant rien ne peut désormais compromettre cette ligne qui fait fi de toutes les brisures et sait trouver la voix du chanteur là où elle n’existera que dans la puissance du disque : le falsetto.

Prince en 1980 par Robert Mapplethorpe pour Andy Warhol
Prince en 1980 par Robert Mapplethorpe pour Andy Warhol

L’autre main de Prince glisse sur le clavier, le premier synthé sait refonder depuis les ruines le monde, un second viendra éblouir d’aigu la première ligne et y produire des zones d’intensité. Prince le sait avant Deleuze : l’art commence avec la maison. Et dans cette maison désormais désertée du silence, dont les fondations vibrent plus que dans une nouvelle de Poe, Prince, là où les cercueils pourraient s’entreposer, extirpe le lichen du sens, écaille les déchets du temps, prend sa guitare et dessine carcasse sur carcasse dans une fulgurance où tout se désapprend. Prince détrame le monde mais il en ignore tout, aussi bien de l’insolence que du caractère impossible de ce qu’il produit alors. La mélodie est trouvée mais elle ne lui ressemble à aucune autre de ses précédentes : elle est dans un presque minimalisme, elle est décharnée, apeurée mais portée de rage. C’est le temps des ruines, d’une musique robotique qu’un homme voudrait habiter. Prince chante et personne ne l’a encore entendu ainsi. Il poursuit la chanson après « I Wanna B Ur Lover », là où il demandait à être tout le monde pour embrasser, le père, la mère, le frère, la sœur, celui qui aura l’amour : ici, il est dans l’envers des choses. Il a renversé l’esprit : tout est sale, répugnant, le monde est travaillé de boue. Prince est l’enfant le plus sexuel du monde. Il naît et il a retrouvé une pleine enfance sexuelle. Il chante le sale esprit. La chanson n’en est pas une, elle tourne dans la cave noire et s’installe très vite dans le caractère définitif de ce qui saura être une bonne fois pour toutes : l’hymne qui redébute le monde.

Prince se lève. La première chanson n’est pas achevée mais il connaît désormais combien il est né, combien il est traversé de ce que les autres n’ont pas vu, combien la musique doit revenir de sa très grande mort, combien il faut chanter depuis ce qui n’existe plus, combien, à tout prendre, chanter revient à entrer dans une fable funéraire mais hargneuse de ce qui doit revenir décidément pour permettre aux survivants comme lui de venir. Prince ne s’écoute pas. Il n’est déjà plus là. Il est déjà dans la deuxième chanson dont le souvenir lui revient, de celle dont il avait projeté, il y a quelques semaines, l’intime dessein mais dont il ne devinait qu’avec peine l’architecture : « When U were Mine ». S’il lui a fallu ouvrir cette nuit par cet hymne synthétique qui procède des ruines de la New Wave, où Kraftwerk n’est plus qu’un synthé rouillé et abandonné de tous depuis longtemps, « When U were Mine » sera, à rebours, un titre qui reviendra, sur un pan entier de l’histoire du rock, de la country qui fera voler en éclats les lunettes d’Elvis Costello. L’histoire du ménage à trois dessine également une ligne nue pour tout l’album, celle qui ne quittera plus Prince et lui donnera définitivement naissance : celle de l’unité ou comment chaque titre d’un album doit ouvrir à un concept, doit se lire dans une saisie une ou comment, bien plutôt, l’album doit surgir comme une proposition une. La sexualité, ce qui reste de l’homme quand il se doit de s’unir dans les ruines, donnera le ton premier à chaque chanson qui, désormais, peuvent s’enchaîner les unes aux autres. Prince ne les écrit pas encore. Dans cette nuit noire et dérobée à toute continuité de l’existence, il les voit. Il entend déjà le son brut et sans retour des guitares de « Do It All Night » parce que cette cave nocturne veut parler dans la chanson. Il faut le faire toute la nuit, clame-t-elle. « Gotta Be Broken Heart Again » s’installe comme l’unique balade de l’album pour clamer qu’au-delà des ruines, l’homme n’en oublie pas moins d’exister, que l’ironie n’est qu’un moyen de revenir des ruines mais qu’au cœur du désastre, un homme s’est brisé.

L’album devient alors odyssée : Prince veut un récit. Son album veut faire récit. Chaque chanson ne peut exister sans être comprise dans une continuité sans faille et sans retour. « Uptown », titre lancé dans une boucle synthétique, pose Prince pour la première fois en personnage, le fait devenir l’homme d’un dialogue avec une inconnue dans la rue qui le questionne sur son allure et sa sexualité mais Prince n’écoute que la musique, clame Uptown, là où il dira avoir enregistré l’album, et trouve l’allure politique de son travail sur la ruine de tout : nos vêtements, nos cheveux, notre allure n’ont que peu d’importance. Le cri devient soudainement intransigeant, social, politique : Prince réclame un non-lieu d’existence, un point nul au-delà de tout, une variable sans ajustement qui laissera chacun à sa libre venue, où la musique porterait chacun au-delà de soi, dans un esprit de libre reconquête, non pas une utopie mais une atopie certaine dont sa musique est l’hymne incertain mais confiant.

Prince
Prince est encore assis à son clavier. Il ne le touche plus mais il entrevoit, dans un débordement séculaire d’énergie, ce que sera « Head » qui pourrait succéder à « Uptown », une chanson qui serait là encore un dialogue mais où Prince, après s’être réfugié dans ce lieu nul qu’est Uptown, tramerait une séduction hors de toute séduction, abordant une jeune femme sur le chemin de son mariage. C’est le titre le plus neuf de l’album, celui qui comprend le mieux que tout est désormais achevé. Prince y naît encore plus qu’ailleurs. Un synthé veut se faire entendre depuis le début du titre. Dr Fink paraît y présider mais Prince joue de tout. Il y a la voix qui ne quittera plus Prince pendant ces 8 années de sa vie qui le conduiront jusqu’en 1988, celle de Lisa Coleman qu’il rencontre en 1979 et qui prend part au dialogue, elle parle, elle chante. Elle est suave entre toutes. Prince comprend qu’à la voix de Lisa quelque chose de toute mélodie s’enfantine et se brise net en son centre. Il veut écrire une chanson pour elle, c’est « Lisa », un titre absolu, trop puissant, gonflé de synthé, porté par une boîte à rythmes folle mais le titre est trop en avance sur Dirty Mind, le titre pourtant sans retour disparaît du montage final de l’album tant il appartient déjà plus à 1999, à peine deux ans plus tard. Lisa parle sans presque chanter, dans un retrait qui l’absente au milieu de cet hymne à l’organique le plus pur là où le titre ne semble faire appel en double sens qu’à la tête et l’esprit.

Prince Dirty MindPire sera encore le titre suivant qui, en une minute trente, crie la rage de l’impossibilité à être de l’inceste, qui clame « Sister » comme Œdipe dit « Mère » chez Pasolini. Prince devient le Zucco des plaines du Minnesota. L’album se termine enfin sur l’écho prononcé de « Uptown » avec « Party Up » : contre Reagan, qui dans la fin de nuit revient, l’album devra s’achever sur un grand cri de revendication, la première manifestation de rue sur vinyl où tout doit être combattu. C’est une naissance sans répit et sans faille à laquelle Prince assiste de lui-même. Il tourne sur lui-même. Il comprend que l’image qu’il doit donner ne sera elle-même plus que ruines. Il trouve ce trench sur lequel il va mettre des badges, et si le monde revient de son indicible implosion, il s’agira plus de s’habiller, mais juste de mettre ces bas résilles, ce slip, un bandana comme au temps de la conquête de l’or, cowboy impossible des ruines sales, il faudra être le cri sourd et bientôt rutilant de tout. Il faudra porter le monde. On n’écrira pas le nom de Prince autrement qu’à la bombe. La grande sauvagerie est arrivée. Cette nuit d’avril 1980 s’achève bientôt. Dans quelques mois, septembre de là, l’album sera partout. Il sera noir, épais de désastre et le premier chapitre d’un récit ininterrompu d’homme. Au terme de cette nuit nue de sans souvenir bientôt, Prince est enfin né.

La mort dont le prince est un enfant : Prince, juste avant la fin du monde (Controversy & 1999)

Prince en 1982
Prince en 1982

Depuis 1980, Prince n’a cessé de s’inventer depuis sa mort, depuis ce qu’il a pressenti être son irrémédiable disparition à chacun, depuis ce moment où, sans que l’on sache quand, dans une scène primitive, noire et dérobée, il aura su sans doute voir combien sa musique devait procéder avec méthode d’une Apocalypse d’outre mesure et d’outre temps. Car Prince, en 1982, dans les premiers jours de janvier solidaires et ceints de cette neige qui viendra encore, dans des décennies de là ceindre sa crémation dans un jour inconnu de lui, dans ces jours solitaires de janvier 1982, n’est plus l’homme qui, à l’orée de 1980, quelques mois avant Dirty Mind, est hanté des esprits et voulait réécrire la musique. Toujours, il sait qu’il arrive irrémédiablement après la musique mais qu’il s’agit d’en proposer la formule du Reste, de ce qui, après la destruction, demeure de ce qui a été détruit, demeure de ce qui a été fait, de toutes les musiques déjà jouées, des musiques déjà éprouvées sinon épuisées. En 1982, Prince ne sait sans doute pas encore qu’il va achever une trilogie électronique, ouverte par Dirty Mind et poursuivi avec détermination en 1981 par Controversy, un album qui reprend et décline le précédent mais pour en pousser les volumes et en déclarer la puissance politique sans trêve.

Septembre 1981, quelques jours avant la sortie mondiale de Controversy s’ouvre pour Prince sur un désastre dont il sera le fils solaire absolu. La notoriété commence à le guetter, lui qui saura plus tard se retrancher de tout derrière les murs aveugles de Paisley Park, toujours dans ce désir blanchotien qu’il ne connaît pas et dont il pourra bientôt choyer le désir sans le nom. Prince monte sur scène en première partie du concert des Rolling Stones à l’invitation de Mick Jagger qui sait voir dans le jeune homme en trench et porte-jarretelles le comme déjà rescapé de tous les désirs sociaux, de toutes les haines, lui qui se tient comme la zone de déjeu de tout paradigme au milieu de la scène devant le public des Stones comme un seul homme, fragile créature, puissance plastique, escortée de ce qui ne sera que quelques mois plus The Revolution, à savoir Dr Fink, Dez Dickerson, Lisa Coleman toujours sans Wendy, Bobby Z, et Brown Mark. L’anecdote est connue et elle déchire la conscience de Prince pour bientôt la rendre plus aiguë au moins pour un temps : les premiers accords retentissent, et c’est un désastre. Le public des Stones réserve un accueil de haine à cet homme qui, ne ressemblant à rien de connu, joue de sa guitare des accords qui eux-mêmes défendent une idée épuisée du rock, dénoncent la New Wave et propose un redépart qui, au lieu d’indifférer souverainement, soulèvent une immédiate exaspération. La haine est politique. Prince y est refusé dans une singularité flamboyante, dans ce règne d’or qu’il réclame de ses cris ardents. Il doit quitter la scène après quelques titres tant la haine y devient féroce, tant le refus est de toute violence, tant la controverse dont ne cessera de se nourrir sa musique y est d’emblée portée à un point d’incandescence rare.

1981, année politique pour Prince
1981, année politique pour Prince

1981, et Controversy, dans septembre sort qui, creusant le sillon de Dirty Mind, se donne comme la chambre d’écho de l’accueil du précédent album, comme sa réponse manifestée et dans l’énergie politique dont il est mu à chaque instant, se décline non pas tant comme un manifeste musical que comme un cri politique, où la politique se rassemble comme un cri autour de la musique et délaisse le chant pour dire ce que l’homme aux oripeaux sociaux réclame. Il faut écouter ainsi Controversy à la lettre, dire combien Prince en nie toute dimension confessionnelle non plus qu’autobiographique, et dresse la controverse, depuis toutes ses contradictions, comme sa zone d’identité, joue du déjeu comme zone d’identification, dresse la tenue de deux propositions contradictoires comme lieu même de soi. Le non-lieu sera son domaine. Suis-je hétéro ou gay ? Suis-je Noir ou Blanc ? Est-ce que je crois en Dieu ? Autant de questions qui ne trouvent pas de réponse sinon dans la controverse comme lieu herméneutique de toutes choses, laissées dans leur libre venue et le désir d’être une singularité quelconque. Prince invente toujours une littérature hors de toute lettre mais si ses premiers albums le font naître, c’est que, chacun, depuis leur intime mélodie, dessine un récit de soi, lisent de chacun le fil nu des existences et cheminent, hors de toute la rage de l’immanence, et construisent leur propre roman du désir d’utopie des hommes. Chaque album de Prince soupire devant la venue d’un 51e état, celui après lequel soupire Controversy qui, derrière sa batterie électronique aux mesures militaires, premier élan technoïde que 1999 saura magnifier parce que radicaliser, s’offre comme une grande et vaste prière électronique, une plainte qui désire voir du monde ce qu’il ne sait pas offrir. La radicalité de Prince est un cri, elle est ardemment politique, elle chemine vers Sexuality qui dit de Prince l’enrôlement politique pour trouver ce lieu nul en chacun, cette utopie à soi que sera la sexualité. La sexualité chez Prince est l’exercice le plus politique du corps : c’est le moment du « Second Coming », de la renaissance à soi pour trouver un espace libre, celui du corps virevoltant, de l’atome solaire qui en appelle à la révolution. Le reste de l’album dira les années Reagan et leur horreur, la batterie sur Ronnie, talk to Russia mimera la mitraillette, Let’s Work (d’abord intitulé Let’s Rock) veut installer et trouver à soi un espace nu, veut le trouver au cœur d’un monde empli de meurtres où tous les Christs sont renversés (Annie Christian, un des plus grands titres de Prince aux paroles drainées de chaos où il est, pour l’une des fois uniques, conteur de sa propre chanson) et les hommes prêts à exulter dans une jouissance de rage comme dans le terminal Jack U Off.

Controversy : non pas chanter mais clamer le monde
Controversy : non pas chanter mais clamer le monde

Mais Controversy s’est trompé. Prince a voulu y faire venir son royaume mais, de la politique, il a cherché l’espace alors que sa musique devra lui en offrir le temps. Si Prince, depuis Dirty Mind, se sait savoir écrire après la musique, ferrailler avec les boîtes à rythmes et les carcasses mortes de guitare en d’impossibles synthèses, il devra donner à sa musique la chance de son temps, celui de l’Après et du reste, le temps qui existe après la fin de tout et qui portera une date au fronton de sa discographie : 1999. Mais le titre sera le dernier enregistré de l’album comme si la continuité du destin se donnait chez Prince toujours à rebours des événements, dans un après-coup à visage de récit retrouvé. Le 7 août 1982, dans la même journée, Prince enregistrera d’un trait seul 1999 et l’épuisant rock synthétique de Little Red Corvette, cette voiture hors route, cette voiture de l’inapaisement. 1999 réclame un temps que Prince décidément ignore encore comme si le temps d’Apocalypse qu’il commence alors avec tremblement à entrevoir ne portait encore ni nom ni date. Pour l’heure, comme on le suppose mais on ne sait que peu, dans tous les témoignages divergent encore comme sa grande mort, il pose sa voix en ce jour de janvier 1982 toujours dans cette maison au bord du lac Riley, dans la cave de ce ranch aux allures improbables et décevantes qu’il louera jusqu’en 1985, et pendant encore les travaux de Paisley Park, dans ce chemin de Kiowa Trail au numéro 9041. Prince enregistre, en une nuit ou une journée, le titre qui va clore l’album, International Lover qui, loin de la vibrance électronique de ce qui sera très vite un double album, dispose tous les éléments d’énergie pop dont Purple Rain travaillera l’imagerie : Prince œuvrant par la suite à diffracter de la musique son image, ce pourquoi il aura pour allié le cinéma. Décidément, pour l’heure, Prince enregistre dans ce studio, toujours seul, produisant et jouant de tous les instruments, trouvant une ligne synthétique solitaire qui reprend le rêve sourd de cette internationale où l’homme se tiendrait par l’amour et le sexe dans le non-lieu dont rêve chacun. Mais la chanson ne peut ouvrir l’album, elle va le clore car, le sachant, il trouve ce que fera décidément Purple Rain, et entrevoit peut-être le temps dont il rêve secrètement. Il en voit la couleur : elle sera pourpre, elle sera violette, elle sera de la couleur du Désastre quand le soleil explose au ciel et laisse chacun dans la venue de l’Apocalypse et du temps qui reste.

Prince et les futurs Revolution
Prince et les futurs Revolution

Ce seront les premiers instants contés avec énergie au début de 1999, celui de ce rêve, remarquable comme signifie ce « purple » dont Prince va faire son étendard, celui de la pochette de 1999, de cette couleur de ciel face auquel Jill Jones et Lisa crient avec stupeur : l’Apocalypse sonne à la porte du monde, l’Après est loin mais Prince n’écrit pas encore Purple Rain. Dans des jours sans date de 1982, il invente et chante un titre noir, matrice nue et ignorée de son œuvre, le très novateur, rutilant, taraudé d’hypnotisme que constitue, fier et fiévreux, le lancinant Purple Music.

 Purple Music, matrice noire de 1999

C’est l’hymne sourd et secret dont s’échappe tout l’album : pendant plus de 10 minutes, Prince y défie tout. Sa musique pourpre porte l’homme à ce point d’incandescence que la drogue ou le sexe eux-mêmes ignorent. Le rythme n’appartient à rien. La Linn Drum Machine qu’il sature de sa batterie électronique déferle à chaque instant. La ligne mélodique est minimaliste, bien plus décharnée que la litanie hors de toute religion de Controversy. Ce grand titre fantôme fait naître l’album à lui-même et ouvre alors en toute conscience l’album comme sa préface d’absolu, son manifeste sonore et politique : les guitares ont presque disparu, le jazz a disparu et la méthode est trouvée : l’électronique vivra son avenir, son moment post-Kraftwerk, son grand après où elle est retrouvée aux hommes et symétriquement, l’énergie qui affecte Prince ne sera jamais aussi punk tant l’expérience se fera radicale, les titres s’étendent, ils vont tous durer plus de 5 minutes et s’offrir dans l’expérience qui résiste au monde avant sa destruction, ou après ou tout du moins quand l’homme sait qu’il n’a plus que quelques heures à survivre, quand le monde s’enfonce déjà dans la prémonition de ce qu’il ne sera plus.

Sans titre
Le manifeste purple s’embrase du Sunset Sound jusqu’à cette maison perdue au bord du lac et la créativité ne se déploie pas comme toujours chez Prince mais s’enfonce, fore dans le volume de sa propre formule. Découpée dans le même rythme, il fait surgir l’ironique et lancinant tout aussi bien All The Critics Love U in New York qui sera l’avant-dernier titre de l’album, comme si la création de l’album se faisait comme à rebours, comme si le compte à rebours vers la fin et la destruction ultime guettaient et guidaient l’album dans son élaboration. Porté du même élan, Prince passe les mois de mars, avril et mai dans la continuité folle et tenue d’une machine à dessiner un rythme unique et effondré qui, futuriste, promet le manifeste du Désastre, ne sachant toujours pas dater sa musique, n’ayant toujours pas trouvé la date de son monde. L’Apocalypse est joyeuse, elle est décidément le nouveau règne d’un prince nu. D.M.S.R. clame, sur une boucle synthétique folle, combien la dance, la musique, le sexe et la romance doivent tramer tous ceux qui se perdent, comme Lisa crie, perdue, à la fin du titre. Let’s pretend we’re married emporte tout depuis son synthétiseur ivre de conquête et qui ne se déploie que dans l’enfoncement résolu de tous les volumes. Delirious trouve l’hymne rockabilly qui détruit toute velléité du rock à exister hors de l’élan électronique comme le constate également avec force AUTOMATIC qui fore avec ironie sur la puissance de ce qui n’est pas humain, invente ce funk mécanique, enturbanné de synthés qui semblent jouer seuls. Something in the Water poursuit encore un peu plus loin la formule en saturant la boîte à rythme et en instaurant un hypothétique combat entre l’homme et la machine, dont Free, pendant solaire de Sexuality, fixe encore la politique et sa libération comme lignes intimes de tout sujet, écho que se donnera Lady Cab Driver où, de manière surprenante, les instruments reprennent le pouvoir sur l’électronique comme un souffle possible qui, là encore, préfigure Purple Rain, son triomphe à habiter de nouveau les images pop.

Mais Prince n’a toujours pas écrit 1999. Le 7 août au matin, d’une traite, il enregistre ce titre qu’il prépare depuis quelques jours et que sera Little Red Corvette qui met l’œuvre dans son rétroviseur, joue du duel entre guitares et boites à rythmes encore. Le 7 août en fin de journée, quand le soleil paraît décliner, quand la nuit va prendre son règne et trouver juste avant la nuit la plus épaisse d’été le voile transparent du bleu qui se ne se dit pas, Prince pense peut-être à ce violet qui se perçoit doucement, retrouver le purple manifeste de Purple Music qu’il n’inclura finalement pas dans ce qui prend désormais les allures d’un double album. Lisa le dira sans doute plus tard, le rituel est le même : il se met aux claviers, il commence à tout programmer, il écrit très vite, il perçoit le pourpre comme couleur des ciels de désastre. Il chante comme il faut fuir. Tout doit aller très vite. Les boites à rythmes déferlent sans attendre. Tout le monde va croire que Prince parle de la guerre nucléaire, de la course reaganienne à l’armement. Mais Prince sait que rien de tout ceci n’est vrai. Il s’installe comme toujours face aux baffles. Il chante à même leur contact. Lisa entonne son cri. Jill Jones la suit, elle-même suivie de Dez. Prince ferme les yeux. Une date lui vient : c’est 1999, le sursaut du désastre, la couleur pourpre des morts qui vont défiler. Prince ne sait pas que la couleur de son succès sera le nom de cette pluie. Il ne connaît pas encore son carnet pourpre dont Dez rapporte l’existence l’année suivante un soir dans un bus après une conversation lors de la triomphale tournée de 1999. Le ciel est pourpre. Il se déchire. Prince chante. Il connaît sa première grande mort. Sa trilogie du désastre s’achève. Bientôt une pluie viendra clamer une nouvelle mort qui fera de lui l’enfant le plus célèbre un moment du monde. Sans le savoir, il triomphe et, dans le même geste, touche à cette Fin. Ce sera juste la fin du monde. Mais pour l’instant il chante encore, les yeux terriblement clos.