Pasolini corsaire

Paul Magnette
Paul Magnette

Si proche et si lointain aujourd’hui, Pier Paolo Pasolini. De toute façon présent à nos mémoires en raison de sa vie mouvementée, de son œuvre multiforme, de ses liens avec la crème des lettres italiennes (Moravia, Calvino, Fortini, Sciascia), de sa fin tragique d’homosexuel assassiné il y a 40 ans. Il est donc heureux que Paul Magnette ait choisi de revenir à cette figure considérable et déchirée dans une jolie plaquette qui met en regard l’auteur de poèmes et le penseur politique, quitte à laisser de côté une production cinématographique flamboyante.

On ne comprend bien la poésie de Pasolini qu’en référence à quelques événements de la vie de l’écrivain dont deux au moins ont à faire avec la langue. C’est d’abord le séjour qu’il fait adolescent dans le Frioul maternel et campagnard, Frioul qu’il doit fuir pour des actes homosexuels commis auprès d’autres garçons ; c’est ensuite l’installation dans un des borgate romains où vit tant mal que bien un sous-prolétariat auquel s’attache le poète. Dans les deux cas, Pasolini découvre une langue “dialectale” qu’il introduit ici et là dans ses œuvres (les romans en particulier) mais qui est à peu près illisible à partir de l’italien.

À propos de la pratique pasolinienne qui suivra, Magnette parle de “poésie civile”, une poésie inspirée par Pascoli le grand ancêtre et qui correspond à une notion peu reçue en France et en Belgique. Il s’y prend en charge des événements qui ont marqué ou scandé une Histoire nationale. Dans le cas de Pasolini, c’est l’épisode de la Résistance qui est ici marquant, épisode durant lequel son frère mourut au combat alors que curieusement lui-même n’y participait pas. La Résistance italienne, c’était déjà Gramsci avant guerre, ce fut ensuite le Parti communiste — celui des partisans — auquel Pasolini adhéra et ce fut également un après-guerre tourmenté où s’affrontait durement ledit Parti d’un côté, le Vatican et la Démocratie chrétienne de l’autre.

Des recueils publiés par le poète, détachons le somptueux et déchirant Les Cendres de Gramsci, que l’on trouvera dans l’édition bilingue des Poésies 1953-1964 en Folio/Gallimard. Le poète y rend visite à la tombe du philosophe marxiste (“Uno stracetto rosso come quello/arrotolato al collo ai partigiani”…). Dans ce long texte, le lecteur accompagne le “je” auctorial au long d’une Histoire et d’une vie douloureuses. “Il y a chez Pasolini, conclut Paul Magnette, de grandes questions, de même que de grands drames et de grandes déchirures intérieures, de grands tiraillements que nous vivons tous, et dont aucune science, aucune sociologie, aucune philosophie même, aucune religion ne peut véritablement rendre compte. Seule la poésie le fait.” (p. 27)

L’analyse politique qui suit est forte mais sans doute moins structurée que l’étude poétique. C’est que ce politique est dispersé dans toute l’œuvre et surtout qu’il prend acte de la fin d’une époque marquée par la “disparition des lucioles” générée par la pollution des eaux, marquée encore par le consumérisme et par une pseudo-révolution étudiante à laquelle le poète et cinéaste n’adhéra aucunement. Par ailleurs, le journaliste des Écrits corsaires qu’il fut aimait à donner dans la provocation, tentant par exemple de marier vaille que vaille deux spiritualités, la communiste et la chrétienne. Et c’est un peu de même qu’il maria toujours les deux pans de sa double expérience “régionale” et juvénile tout en sachant qu’il adressait là un adieu terrible à deux héritages qui disparaîtraient à jamais. Par après, Pier Paolo Pasolini eut beau se rattacher à un marxisme critique inspiré d’Adorno (qu’il ne lut pas, dit-on) comme à des emprunts faits à la sémiologie et à la psychanalyse. Mais le cœur n’y état plus. Ce qui n’empêcha pas la figure pasolinienne, conjuguant raison et passion, de gagner progressivement en présence et en rayonnement. Ainsi le petit ouvrage de Paul Magnette est le rappel heureux d’une grande figure à laquelle nous nous devons de rester fidèles en ce qu’elle a marqué la conscience occidentale.

Mais j’allais oublier ! Ai-je dit que Paul Magnette est en Belgique francophone le Ministre-Président de l’actuelle Région de Wallonie et le bourgmestre PS de Charleroi ? Cela n’en donne que plus de saveur à une analyse intelligente et et fraternelle.

Paul Magnette, Pasolini ou la raison poétique suivi de Pasolini politique, Amay (Belgique), Midis de la poésie et Arbre à paroles, 2015, 8 €

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