La mort dont le prince est un enfant : Prince dans la maison aux esprits (Dirty Mind, 1980)

Prince en 1980
Prince en 1980

Sans doute Prince pourra-t-il demeurer dans les mémoires chacune pour avoir été le premier musicien né après la musique. Sans doute, comprend-t-il, un soir d’avril 1980 alors qu’il vient achever quelques dates de sa première tournée, dans un temps décidément où il ne parvient pas encore à naître à lui-même en dépit de déjà deux albums où sa voix tente de forer le lisse de toute chanson, sans doute saisit-il ainsi au volant d’une voiture dont le souvenir est inconnu de nous que toute chanson est finie. Sans doute un clair vent de conscience aux accents d’intensité à être au monde submerge-t-il le jeune homme, aux cheveux fraichement lissés, le Kid comme Purple Rain le donnera au monde quatre années plus tard alors qu’il rentre dans l’agitation continue de ce qui ne sait pas encore venir à lui. La nuit est claire de neige. Les plaines sans âme du Minnesota en sont indéfectiblement ceintes. C’est comme si le jour se donnait de pleine mesure. Et c’est la peut-être aube de Prince qui en ce jour se donne à mesure que la voiture, pas encore une Corvette, pas encore de mythe, pas encore de musique, vient à se garer doucement au bord du garage, dans cette maison que l’enfant qui va bientôt naître, dans dix minutes à peine de là, tout bientôt. Le silence au monde de cette nuit-là est celui des morts. Pas un bruit ne se fait entendre. Les mélodies sont tues. Le monde n’est plus qu’une saturation de disco, de rock abrasif qui s’est donné le nom de punk. Prince viendra après. Prince va comprendre qu’il sera le musicien du grand Après.

Prince
Prince

Cette nuit d’avril 1980, quand Prince a l’idée de Dirty Mind, est une nuit mate, l’instant noir et sourd d’où la carrière et la vie de l’enfant sont venues mais cet instant a disparu ce 21 avril dans la conscience de l’homme. Il restera un livre de mémoire, de celle que le chanteur avant de mourir, se sachant mort depuis bientôt 28 ans, a légué. Faudra-t-il regarder les quelques soi-disant 50 pages qu’il aurait écrites pour y retrouver le grand récit de ce premier véritable album, de cet album du redébut, du redépart de soi : au cœur noir de tout, la genèse nocturne et inversée de ce qui saura le donner tout entier, dans le trait d’un disque, comme l’inouï de la musique pop. Mais il n’y aura rien qu’on ne saura lire dans ces pages arrachées à un homme, rien qui ne nous dira ce qui, silencieusement, rampe en lui et que seule l’écoute de Dirty Mind peut tenter de faire voir, dans cette maison au bord du lac, cette maison aux mauvais esprits et aux sales idées. Cette maison dans la cave noire et oblique dans laquelle le jeune enfant a fait installer un studio d’enregistrement, où il a entreposé ce qui ne lui sert encore guère trop, uniquement comme prolongement musical, les synthétiseurs que des après-midis entières il a pu travailler avec son compagnon qu’il a engagé pour sa tournée et avec lequel il formera groupe, comme on les verra tous sur la pochette de Dirty Mind, Matt Fink, rebaptisé (parce qu’il faut au moins naître deux fois) Dr. Fink tant l’homme connaît les synthétiseurs et sait y opérer. Prince reprend les synthétiseurs. Toujours il ne parle ainsi pas. La maison est jetée dans un silence qui ne se trompe pas sur lui-même. Le silence sait que bientôt il appartiendra au passé, que la fureur d’être au monde de Prince va bientôt tout dévaster. La maison sait aussi que bientôt dans trois années de là elle sera abandonnée. Bientôt il y aura de l’autre côté du lac, dans cette banlieue que Prince, enfant, ne connaissait pas, Chanhassen, il y aura Paisley Park, cette maison aux allures de complexe, ce bunker que sa maison de disques lui défend de construire parce que, lui dit-on, chez Warner, vous allez vous y enterrer, vous allez y mourir, vous serez une pierre parmi d’autres dans ce champ de neige. Vous serez recouvert du monde.

Prince
Prince ignore encore tout ceci mais il le pressent avec la folie suave de ce qui donne à la création son tempérament de prendre de vitesse les atomes du monde. Il a posé ses mains sur le clavier. Prince pressent que le monde est en ruines, qu’il faut se situer dans son envers nu, que le disco, pourtant au sommet vibrionnant de tout, le funk, pourtant au sommet vibrionnant de tout, le punk, pourtant au déchainement porté de tout ou encore le rock dans son horreur tuméfiée d’un monde qui veut sortir de lui, sont encore vivants mais Prince les sait morts. Il pose ses mains sur le clavier et le monde est une carcasse folle. Les bâtiments sont abandonnés, désaffectés, désarrimés de toute existence. Il n’y a plus d’hommes. Plus de notes de musiques. Les chansons ne servent plus de rien. Elles ont existé mais elles sont reculées dans un passé au nom de Beatles, de Duke Ellington, de Sly & The Family Stone. Le monde est ceint de ruines sombres et tristes que la neige unanime ne permet plus d’apercevoir. Prince ne l’ignore pas dans cette cave qui bientôt n’existera même plus pour lui. Il naît. Il va vivre 8 ans. Les premières notes de ce qui sera Dirty Mind surgissent : elles se fixent presque sans le savoir, dans l’évidence de ce qui ne doit pas être défait. L’introduction est longue, elle est une ligne de synthé qui repose des fondements : Prince a trouvé la préface sombre de son existence à venir, son prologue hagard mais déterminé, sa ligne nue. Prince ajoutera dans les compositeurs du titre, plus tard, dans la pochette où se glissera le vinyl qui ne se vendra guère mais peu importe alors tant rien ne peut désormais compromettre cette ligne qui fait fi de toutes les brisures et sait trouver la voix du chanteur là où elle n’existera que dans la puissance du disque : le falsetto.

Prince en 1980 par Robert Mapplethorpe pour Andy Warhol
Prince en 1980 par Robert Mapplethorpe pour Andy Warhol

L’autre main de Prince glisse sur le clavier, le premier synthé sait refonder depuis les ruines le monde, un second viendra éblouir d’aigu la première ligne et y produire des zones d’intensité. Prince le sait avant Deleuze : l’art commence avec la maison. Et dans cette maison désormais désertée du silence, dont les fondations vibrent plus que dans une nouvelle de Poe, Prince, là où les cercueils pourraient s’entreposer, extirpe le lichen du sens, écaille les déchets du temps, prend sa guitare et dessine carcasse sur carcasse dans une fulgurance où tout se désapprend. Prince détrame le monde mais il en ignore tout, aussi bien de l’insolence que du caractère impossible de ce qu’il produit alors. La mélodie est trouvée mais elle ne lui ressemble à aucune autre de ses précédentes : elle est dans un presque minimalisme, elle est décharnée, apeurée mais portée de rage. C’est le temps des ruines, d’une musique robotique qu’un homme voudrait habiter. Prince chante et personne ne l’a encore entendu ainsi. Il poursuit la chanson après « I Wanna B Ur Lover », là où il demandait à être tout le monde pour embrasser, le père, la mère, le frère, la sœur, celui qui aura l’amour : ici, il est dans l’envers des choses. Il a renversé l’esprit : tout est sale, répugnant, le monde est travaillé de boue. Prince est l’enfant le plus sexuel du monde. Il naît et il a retrouvé une pleine enfance sexuelle. Il chante le sale esprit. La chanson n’en est pas une, elle tourne dans la cave noire et s’installe très vite dans le caractère définitif de ce qui saura être une bonne fois pour toutes : l’hymne qui redébute le monde.

Prince se lève. La première chanson n’est pas achevée mais il connaît désormais combien il est né, combien il est traversé de ce que les autres n’ont pas vu, combien la musique doit revenir de sa très grande mort, combien il faut chanter depuis ce qui n’existe plus, combien, à tout prendre, chanter revient à entrer dans une fable funéraire mais hargneuse de ce qui doit revenir décidément pour permettre aux survivants comme lui de venir. Prince ne s’écoute pas. Il n’est déjà plus là. Il est déjà dans la deuxième chanson dont le souvenir lui revient, de celle dont il avait projeté, il y a quelques semaines, l’intime dessein mais dont il ne devinait qu’avec peine l’architecture : « When U were Mine ». S’il lui a fallu ouvrir cette nuit par cet hymne synthétique qui procède des ruines de la New Wave, où Kraftwerk n’est plus qu’un synthé rouillé et abandonné de tous depuis longtemps, « When U were Mine » sera, à rebours, un titre qui reviendra, sur un pan entier de l’histoire du rock, de la country qui fera voler en éclats les lunettes d’Elvis Costello. L’histoire du ménage à trois dessine également une ligne nue pour tout l’album, celle qui ne quittera plus Prince et lui donnera définitivement naissance : celle de l’unité ou comment chaque titre d’un album doit ouvrir à un concept, doit se lire dans une saisie une ou comment, bien plutôt, l’album doit surgir comme une proposition une. La sexualité, ce qui reste de l’homme quand il se doit de s’unir dans les ruines, donnera le ton premier à chaque chanson qui, désormais, peuvent s’enchaîner les unes aux autres. Prince ne les écrit pas encore. Dans cette nuit noire et dérobée à toute continuité de l’existence, il les voit. Il entend déjà le son brut et sans retour des guitares de « Do It All Night » parce que cette cave nocturne veut parler dans la chanson. Il faut le faire toute la nuit, clame-t-elle. « Gotta Be Broken Heart Again » s’installe comme l’unique balade de l’album pour clamer qu’au-delà des ruines, l’homme n’en oublie pas moins d’exister, que l’ironie n’est qu’un moyen de revenir des ruines mais qu’au cœur du désastre, un homme s’est brisé.

L’album devient alors odyssée : Prince veut un récit. Son album veut faire récit. Chaque chanson ne peut exister sans être comprise dans une continuité sans faille et sans retour. « Uptown », titre lancé dans une boucle synthétique, pose Prince pour la première fois en personnage, le fait devenir l’homme d’un dialogue avec une inconnue dans la rue qui le questionne sur son allure et sa sexualité mais Prince n’écoute que la musique, clame Uptown, là où il dira avoir enregistré l’album, et trouve l’allure politique de son travail sur la ruine de tout : nos vêtements, nos cheveux, notre allure n’ont que peu d’importance. Le cri devient soudainement intransigeant, social, politique : Prince réclame un non-lieu d’existence, un point nul au-delà de tout, une variable sans ajustement qui laissera chacun à sa libre venue, où la musique porterait chacun au-delà de soi, dans un esprit de libre reconquête, non pas une utopie mais une atopie certaine dont sa musique est l’hymne incertain mais confiant.

Prince
Prince est encore assis à son clavier. Il ne le touche plus mais il entrevoit, dans un débordement séculaire d’énergie, ce que sera « Head » qui pourrait succéder à « Uptown », une chanson qui serait là encore un dialogue mais où Prince, après s’être réfugié dans ce lieu nul qu’est Uptown, tramerait une séduction hors de toute séduction, abordant une jeune femme sur le chemin de son mariage. C’est le titre le plus neuf de l’album, celui qui comprend le mieux que tout est désormais achevé. Prince y naît encore plus qu’ailleurs. Un synthé veut se faire entendre depuis le début du titre. Dr Fink paraît y présider mais Prince joue de tout. Il y a la voix qui ne quittera plus Prince pendant ces 8 années de sa vie qui le conduiront jusqu’en 1988, celle de Lisa Coleman qu’il rencontre en 1979 et qui prend part au dialogue, elle parle, elle chante. Elle est suave entre toutes. Prince comprend qu’à la voix de Lisa quelque chose de toute mélodie s’enfantine et se brise net en son centre. Il veut écrire une chanson pour elle, c’est « Lisa », un titre absolu, trop puissant, gonflé de synthé, porté par une boîte à rythmes folle mais le titre est trop en avance sur Dirty Mind, le titre pourtant sans retour disparaît du montage final de l’album tant il appartient déjà plus à 1999, à peine deux ans plus tard. Lisa parle sans presque chanter, dans un retrait qui l’absente au milieu de cet hymne à l’organique le plus pur là où le titre ne semble faire appel en double sens qu’à la tête et l’esprit.

Prince Dirty Mind

Pire sera encore le titre suivant qui, en une minute trente, crie la rage de l’impossibilité à être de l’inceste, qui clame « Sister » comme Œdipe dit « Mère » chez Pasolini. Prince devient le Zucco des plaines du Minnesota. L’album se termine enfin sur l’écho prononcé de « Uptown » avec « Party Up » : contre Reagan, qui dans la fin de nuit revient, l’album devra s’achever sur un grand cri de revendication, la première manifestation de rue sur vinyl où tout doit être combattu. C’est une naissance sans répit et sans faille à laquelle Prince assiste de lui-même. Il tourne sur lui-même. Il comprend que l’image qu’il doit donner ne sera elle-même plus que ruines. Il trouve ce trench sur lequel il va mettre des badges, et si le monde revient de son indicible implosion, il s’agira plus de s’habiller, mais juste de mettre ces bas résilles, ce slip, un bandana comme au temps de la conquête de l’or, cowboy impossible des ruines sales, il faudra être le cri sourd et bientôt rutilant de tout. Il faudra porter le monde. On n’écrira pas le nom de Prince autrement qu’à la bombe. La grande sauvagerie est arrivée. Cette nuit d’avril 1980 s’achève bientôt. Dans quelques mois, septembre de là, l’album sera partout. Il sera noir, épais de désastre et le premier chapitre d’un récit ininterrompu d’homme. Au terme de cette nuit nue de sans souvenir bientôt, Prince est enfin né.

À suivre…

La mort dont le prince est un enfant 1 : Prince avant Dirty Mind à retrouver ici