Les mains dans les poches : les sorties de la semaine

Les mains dans les poches 2 mars 2017

Sélection de sorties de la semaine : Diacritik les a aimés en grand format, les voici en version poche.
Au générique, Christopher Bollen et Manhattan People (Points) ; Don Carpenter et Un dernier verre au bar son nom (10/18) ; Qui je suis de Charlotte Rampling et Christophe Bataille (J’ai Lu) et Le Principe de Jérôme Ferrari (Babel).

Le projet d’écrire un premier roman, quand on est par ailleurs le rédacteur en chef d’Interview (fondé en 69 par Andy Warhol), journaliste pour The New York Times, Artforum ou The Believer, est un peu à la littérature ce que quadruple lutz de Surya Bonaly était au patinage : l’exercice pourrait passer pour une performance sans réel intérêt artistique, pire, se terminer en une chute façon étoile écrasée sur la glace, ou, plus rarement, être un moment de grâce.
Manhattan PeopleOr Christopher Bollen a réussi son quadruple lutz avec Lightning People (2011), traduit sous le titre Manhattan People chez Calmann-Lévy.

Les risques de chute étaient pourtant infinis : Manhattan People est un roman ambitieux, choral, une fresque du New York post 11-septembre (depuis les années 80) à travers une galerie de personnages, un travail sur chutes et désillusions, justement, dans une ville qui incarne tous les rêves américains (voire européens) comme nos pires cauchemars, un récit sur le destin, ses hasards objectifs et conséquences (avec excursion vers la théorie du complot), un roman qui flirte avec tous les genres, du récit d’apprentissage au thriller, en passant par la fresque sociologique, le tout dans un pavé de plus de 500 pages qui se dévore et hante. Un page-turner implacable et intelligent, un moment de grâce, donc.

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Christopher Bollen, Manhattan People, traduit de l’anglais (USA) par Nathalie Perrony, Points, 552 p., 8 € 40

En postface à Un dernier verre au bar sans nom, Jonathan Lethem raconte sa découverte de Don Carpenter à la librairie d’occasion Moe’s de Berkeley, dans les années 90 : le choc arriva via Deux comédiens et l’évidence d’une « vision des choses si humaine, ironique et captivante ». Puis ce fut Sale temps pour les braves, premier roman de Carpenter, la quête de ses premiers titres dans d’autres librairies d’occasions, l’envie de le rencontrer (trop tard), enfin l’envie, avec George Pelecanos, de le faire découvrir à d’autres lecteurs.
Un dernier verre au bar sans nom« C’est ici que commence l’histoire d’Un dernier verre au bar sans nom (Fridays at Enrico’s) » : le livre est inédit, c’est le dernier écrit par Carpenter avant son suicide en 1995 mais si le roman était achevé, il n’avait pas été revu par l’écrivain. Certains passages doivent encore être élagués, des répétitions évitées, et Jonathan Lethem se charge de ce travail d’édition. C’est ce roman que les lecteurs français peuvent à leur tour découvrir, grâce au travail exceptionnel de sa traductrice, Céline Leroy.

Un dernier verre au bar sans nom commence à la fin des années 50 et se poursuit jusqu’aux seventies, à San Francisco puis à Portland, c’est une fresque de la vie littéraire de la côte d’Ouest (avec focales sur New York), à travers un groupe de personnages aux destins contrastés dont le point commun est l’écriture : Charlie Monel et Jaime Froward viennent de se marier, ils sont encore étudiants, nourris de textes littéraires qui sont pour eux un idéal inaccessible, leur couple s’est construit autour des livres, de leur désir à l’un comme l’autre de traduire leurs expériences en romans.

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Don Carpenter, Un dernier verre au bar sans nom, traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy, 10/18, 480 p., 8 € 40

« On avait dit quoi, l’enfance ? Ou bien une sorte de portrait ? A force, je ne sais plus. Ça ne peut pas être une biographie, ça non. J’ai bien essayé, ma vie, ça ne marche pas ». Se dire, loin des biographies de stars, revient à longer arrêtes et lignes de crête, explorer les marges et les espaces vierges. Une vie ne peut se dire dans la chronologie bien rangée et l’ordre factice. Une vie est ce qui dépasse. « Je fuis les récits, Christophe, je ne me livre pas », paradoxe fondateur de ces confession de Charlotte Rampling à Christophe Bataille, ne rien livrer vraiment, être ailleurs, dans les espaces et vides que les mots laissent béants.

Charlotte Rampling Qui je suisAlors, oubliez ce que l’on vous a dit du livre de Christophe Bataille et Charlotte Rampling : l’actrice se dévoilerait, l’actrice serait enfin dans la confidence, l’actrice dirait ce qu’elle a toujours tu. Parfois, oui, si peu, et l’essentiel est ailleurs. Dans un intime qui se dit par ce qu’il cache, dans une pudeur élevée au rang d’un art, dans une profondeur sous le mystère. Une quête identitaire — sous forme de « ballade » — est la trame de ces pages : une femme née Tessa Rampling qui devient Charlotte, — « je m’appelle Tessa Rampling. Charlotte est mon deuxième prénom, mais il m’a saisie », Tessa appelée « Charley » jusqu’à ses vingt ans, pour sa famille — le dialogue d’une actrice avec la femme, loin des sunlights et autres projecteurs, un « tout est vrai dans nos pages. Ou plutôt : tout a eu lieu. Les paroles, les images, les souvenirs. Parfois j’ai changé les vêtements. J’ai mis de la couleur au silence, et des mots, un peu ».

Qui je suis ou les stardust memories de Charlotte. Jamais pleinement star, dans une nébuleuse, dust, comme une forme de chimère, un clair-obscur. Mais dans des mots choisis, être enfin écoutée et entendue : « Je sens votre réserve. Votre timidité méfiante. L’habitude, aussi, cette fatigue d’être dévisagée, désirée, imaginée. Devancée bien sûr. Quelle meilleure façon de ne pas vous écouter ».

Tout est dialogue dans ce texte si court et si dense : celui de Charlotte avec Christophe, avec elle-même, avec son enfance, avec sa sœur. Toujours se dire à travers une altérité et celle fondatrice de Sarah, la sœur, la jumelle, l’infiniment autre et infiniment soi. Briser, mais seulement par éclats, le silence qui est la règle d’une famille. « Les larmes et les rires se mêlent, nous les enfermons. Chez les Rampling, le cœur est un coffre. Porté par les générations, le secret de famille devient une légende. Nous ne savons que nous taire ». Une légende, ce secret, qu’il demeure légende, ce qui est raconté. Un récit, non pas des révélations de tabloïds.

« Je me regarde dans le miroir. Je regarde une femme que je ne reconnais pas. Un visage mosaïque, des pièces détachées choisies au hasard.
Être Charlotte Rampling doit être difficile 
».

Charlotte Rampling et Christophe Bataille, Qui je suis, J’ai Lu, 6 €

« Vous aviez vingt-trois ans » : c’est par une adresse et un chiffre que s’ouvre Le Principe de Jérôme Ferrari, tombeau d’un génie des sciences, le physicien allemand Werner Heisenberg, « vous dont le nom, perdu dans la grisaille d’une interminable bibliographie parmi tant d’autres noms allemands, ne fut d’abord pour moi que celui d’un principe étrange et incompréhensible », et cette énigme jamais entièrement levée pour le lecteur participe de la beauté magnétique de ce roman.

Heisenberg, dans ses travaux de physique atomique, est de ceux pour qui « ce qui compose la substance du monde n’est pas matériel », de ceux dont la vie elle-même ne peut être qu’hypothèses et fiction : « pour rendre compte de ce qui s’est passé, cette nuit-là, nous n’avons le choix, nul ne le sait mieux que vous, qu’entre une métaphore et le silence ». Heisenberg, c’est l’Allemagne et ses complexités, ses ruines et rêves devenus cauchemars, la « dualité » et les contradictions, c’est l’atome « concentré de non-sens et d’hérésie », c’est le mal dans l’Histoire. La réponse impossible à une question posée par chacun des textes de Jérôme Ferrari, un où j’ai laissé mon âme (2010).

Jerôme Ferrari Le PrincipeLe prix Nobel de physique (1932) est d’abord un homme en proie aux doutes intimes, aux aléas de l’Histoire et l’inventeur, justement, du principe d’incertitude (1927). C’est cet entre-deux du génie et de l’ombre que tente de cerner un étudiant en philosophie qui ne parvient pas à expliquer un texte d’Heisenberg, un passage de Physique et philosophie, rebuté qu’il est, déjà, par la couverture du livre dont « l’illustration d’une laideur si radicale qu’elle ne peut qu’avoir qu’été préméditée, représente un abominable polygone orangé sur fond noir comme si les éditeurs, craignant que la mécanique quantique ne soit pas suffisamment rebutante en elle-même, avaient voulu décourager par tous les moyens, y compris les plus déloyaux, d’hypothétiques acheteurs – à moins qu’ils n’aient considéré la laideur comme une indiscutable garantie de sérieux scientifique ».

C’est tout ce que n’est pas Le Principe, chant incantatoire et vertige qui fait de l’ambivalence un art du roman, construit sur des entre-deux. Qui était vraiment Heisenberg ? Pourquoi n’a-t-il pas quitté l’Allemagne nazie en 33 ? Pourquoi a-t-il participé aux recherches sur la bombe atomique ? « Votre obstination ne relevait-elle pas plutôt, secrètement, de l’amour-propre ou même d’un orgueil aveugle et démesuré ? »

Le « vous » par lequel Ferrari aborde Heisenberg n’est pas seulement celui de l’adresse mais d’une interpellation : une forme de procès, sans jugement, une mise en questions. À l’image des tiraillements d’Heisenberg, la prose, comme la pensée ou la vérité impossible, est « un sortilège de vitesse et de puissance, et de cruauté, de douleur et d’extase, la plaie ouverte qu’on s’acharne à creuser », le levier d’une réflexion morale, métaphysique et poétique.

Jérôme Ferrari, Le Principe, Actes Sud / Babel, 176 p., 6 € 80

Les mains dans les poches 2 mars 2017