Bande originale

© Dominique Bry
© Dominique Bry
Je viens de recevoir un mail, un texte, une missive énigmatique dans laquelle son auteur a imaginé son générique de film idéal, apparemment avec une idée en tête, une histoire de mecs, faite de dialogues de garçons et de monologues pensifs, avec des allers et retours dans le temps et l’espace. Tout en conservant une certaine unité théâtrale de lieu et de temps. Son auteur me dit que la chanson de fin était à l’origine de son postulat farfelu : composer une bande son en phase avec son propos. Au milieu de ce long-métrage virtuel et à la lecture de ce scénario qui n’en est pas un, il dit s’être rendu compte que quelque chose était peut-être en train de s’écrire. Musique.

Pré-générique. The Who, Tommy, Overture.

« Un homme au réveil, au saut du lit, la quarantaine, il vaque à ses occupations matinales. Lever, petit-déj’, clope, café, passage par les toilettes (gros plan sur la porte close des WC pendant l’envolée de trompettes), la douche, l’habillement, le départ pour le boulot. Fin de la chanson : gros plan sur l’homme qui rallume son smartphone et vérifie d’éventuels messages et informations tombées pendant la nuit. L’image est devenue monnaie courante : on checke ses mails, ses sms, ses whatsapp, ses like Facebook, ses retweets éventuels, ses cœurs Instagram… on se connecte avec un certain nombre d’inconnus, ceux-là mêmes auxquels on ne daignerait pas adresser la parole s’ils nous interpellaient dans la rue pour nous demander l’heure… »

Jeff Buckley, Lilac Wine.

« La scène a un goût de déjà-vu. Dans Ne le dis à personne, le film de Guillaume Canet adapté du livre d’Harlan Coben, François Cluzet au désespoir s’imbibe consciencieusement à grandes rasades d’alcool blanc. Pour oublier, expier l’absence, dans un acte doublement destructeur : boire en écoutant Jeff Buckley. Un combo magnifique que je recommande à tous les dépressifs de la terre. Rien de tel qu’une chanson triste pour aller mieux. Ou moins mal. Qui plus est accompagnée d’une drogue légale à la portée de tous, vendue de la supérette à la station-service en passant par ces temples de la consommation addictive (pléonasme) que sont les super et hypermarchés. Sans oublier les débits de boissons qui font d’agréables trompe-solitudes quand on n’a que la bière et la cirrhose aiguë pour unique horizon. »

The Rolling Stones, You can’t always get what you want.

« Le credo Housien par excellence. Ce bon Docteur, interprété par Hugh Laurie au petit écran, a maintes fois ressassé cette litanie pop-rock pour expliquer à son interlocuteur que la vie est mal faite et que sa demande sera rejetée. Le morceau sert à ternir une scène qui se serait voulue romantique. Et le décalage est sinon rigolo, au minimum cruel. Mais on se demande ce que le Dr House vient faire dans cette histoire. Peut-être est cela l’amour qu’on dit clinique. »

Radiohead, No Surprises.

« Le summum de la désespérance faite musique. Les notes lancinantes égrenées par une guitare pure enjoignent alternativement à (rayer la mention inutile) :

  • Changer de travail (rapport au « job that slowly kills you »)
  • Prendre un abonnement dans une salle de sports (parce que « You look so tired and unhappy »)
  • Penser à acheter le pain en rentrant »

Alain Souchon, Le baiser.

« Il chante un baiser. Un baiser osé. Sur ses lèvres déposé. Par une inconnue qu’il a croisé. Le fantasme d’une rencontre fugace. Le plaisir éphémère d’une séduction instantanée ponctuée d’une récompense passagère. De la durabilité et de l’intensité des sentiments par le prisme d’une séquence balnéaire et musicale. La chanson m’a toujours interpelée, j’ai souvent cherché à plaire. Blondes, rousses, brunes. Histoire de savoir où se nicheraient mes lacunes. »

Thomas Newman. American Beauty. Monologue d’ouverture.

My name is Lester Burnham. This is my street. This is my neighborhood. This is my life. I am 42 years old. In less than a year, I will be dead.
Of course, I don’t know that yet, and in a way,
I’m dead already
.

« Tandis que la musique s’élève, la caméra descend pour aller jusqu’au plus près du visage de Kevin Spacey qui interprète ce suburbian father qui se découvre épris d’une nymphette cheerleader du même âge que sa propre fille. La relation interdite ne m’intéresse pas, elle n’est pas anecdotique mais je préfère me concentrer sur les motivations (ou leur absence) de cet homme d’âge moyen qui découvre que sa vie est inintéressante au possible. La critique de l’American way of life est peut-être grossière et surjouée mais mon prisme personnel me pousse à trouver réalistes les insatisfactions de cet homme arrivé sans gloire à la moitié de sa vie pour comprendre qu’il a fait fausse route. »

Générique de fin. Red Hot Chili Peppers, Sir Psycho Sexy, à partir de 5’37.

 

« La musique démarre sur la dernière image et seulement à partir de 5 minutes 37 d’une chanson qui en dure 8’17. Sur la première mesure instrumentale, la dernière phrase en voix-off : « et c’est à ce moment précis que je me suis mis à courir ». Arrêt sur image. La musique se fait plus forte. Fondu au noir. Pas de mot Fin. »

Ce roman, car c’en est un effectivement, ne sera probablement, sûrement même, jamais publié. Il a vu le jour, une fois la dernière phrase écrite, réécrite et encore et encore réécrite… Il est longtemps resté dans un tiroir après avoir trôné sur un coin de table avec le nom de l’auteur, le titre (maintes fois rayé, barré, changé, pour finalement revenir à l’idée première), histoire d’épater les éventuels visiteurs ébaubis de voir que leur ami a commis un texte susceptible de venir atterrir un jour dans les rayonnages de leur libraire de quartier entre une méthode de régime et les mémoires d’une ex-vedette de la chanson…

Bien à vous. L’auteur.