Claviers féminins : L’Algérie littéraire à découvrir

Lorsqu’on évoque les écrivaines algériennes, le pluriel est rarement au rendez-vous et, au mieux, un seul nom surgit dans la conversation, celui d’Assia Djebar, son élection à l’Académie française ayant étendu sa notoriété. Il est vrai que la littérature algérienne des femmes est un phénomène relativement récent. Représentée de 1945 aux années 70 par deux ou trois créatrices, elle s’est affirmée dans les années 80 et confirmée dans la décennie suivante. En ce début du XXIe siècle, les écrivaines sont nombreuses, dans les trois langues, arabe, français, berbère. Nous évoquerons ici essentiellement celles qui écrivent en français et sans prétendre à un panorama exhaustif, nous donnerons quelques idées de ce volet méconnu pour aider à diversifier les lectures de vacances, la littérature ayant une approche plus complexe du réel que les discours médiatiques.

Auparavant, un balayage des principales écrivaines du XXe siècle sera proposé car, comme dans toute littérature, il y a des antériorités et des filiations. Au seuil de ce parcours, deux femmes singulières dont le geste créatif apparait comme symptomatique de deux positionnements adoptés ensuite par les écrivaines algériennes : la posture nomade et la posture sédentaire, l’appel du dehors ou la fascination du dedans, le voyage et le risque ou le harem et son dévoilement ; défi et décentrement contre conformité et évasion attendue.

La première au destin tellement singulier est Isabelle Eberhardt, bien plus connue par sa personnalité hors normes que par ses écrits. Née en 1877 à Genève d’une mère russe et de père inconnu, Isabelle Eberhardt meurt, emportée par la crue de l’oued à Aïn Sefra en 1904, à 27 ans alors qu’elle a adopté l’Algérie comme pays et qu’elle a épousé le spahi Slimane Ehni, grâce auquel elle a obtenu la nationalité française lui permettant d’y vivre. Cette courte vie est marquée du sceau de l’originalité et d’une authentique quête de soi. Elle est jalonnée, en une dizaine d’années, de nombreux textes : écrits intimes (journaux, lettres), fictions (roman et nouvelles) et écrits journalistiques (événements et reportages).

Capture d’écran 2016-07-17 à 17.55.02C’est surtout la réédition de ses œuvres en collection accessible chez Joëlle Losfeld par deux chercheurs passionnés par ce destin, Jean-René Huleu et Marie-Odile Delacour, qui a permis de s’intéresser aussi bien à la lucidité d’un regard tout à fait différent de ce que les voyageurs et voyageuses rapportent alors de leur séjour algérien, qu’à la palette variée qui enlumine son écriture. Il y a aussi dans certains de Ecrits intimes_PBP-Ecrits intimesses textes une authentique recherche mystique donnant une vision de l’islam particulièrement empathique : Journaliers, Au pays des sables, Amours nomades et Sud oranais. Les Écrits intimes sont également disponibles chez Payot depuis 1991 : « Dans le grand voyage dont elle a fait sa vie, guidée par son désir d’écrire, elle a abordé et franchi les étapes qui font d’elle bien plus qu’un écrivain voyageur : l’un de ces rares auteurs capables de s’exprimer au cœur de la culture de l’autre. S’agissant de l’islam, son œuvre y puise une nouvelle actualité », écrivent d’elle les éditeurs. Une lecture qui est à faire dans les temps que nous vivons.

9782912946614FSLa seconde est Elissa Rhaïs, pseudonyme adopté par Rosine Boumendil, née à Blida en 1876 d’un père arabe et d’une mère juive et décédée en 1940. Elle fut mariée à un rabbin d’Alger puis, après son divorce, a épousé un riche commerçant, recevant dans leur villa le « tout Alger » d’alors. Déployant ses talents de conteuse, elle est poussée à l’écriture et publie des nouvelles dans La Revue des deux mondes puis des romans chez Plon qui provoquent un véritable enthousiasme du public. Les éditions Bouchène viennent de rééditer, dans leur collection « Escales », trois de ses œuvres les plus célèbres : Saâda la marocaine, roman de 1919 qui avait connu une trentaine de rééditions, Le café chantant composé de trois nouvelles de la même année et La fille des pachas, roman datant de 1922.

Les fictions d’Elissa Rhaïs ont toutes pour objet l’amour : il y est décrit comme essentiel mais toujours impossible, suscitant jalousie et instinct de possession et se traduisant par une grande sensualité. Les milieux sociaux traversés sont essentiellement les milieux traditionnels, juif et musulman, dans un style qui reprend tous les poncifs attendus d’un Orient mystérieux, fascinant et plein de parfums, velours, soieries, patios et jardins… Elissa Rhaïs, dans ces années stériles en talents féminins, occupait un créneau de conteuse donnant à savourer un Orient attendu et entretenu par l’imaginaire occidental des Mille et une nuits. En effet ses romans et nouvelles sont de véritables ersatz des contes arabes tels qu’ils reviennent alors à la mode depuis la « traduction » de Mardrus. Si l’évasion est assurée, des éléments du réel sont néanmoins entrevus et les relations des groupes colonisés en cohabitation, surtout les juifs et les musulmans, y occupent le devant de la scène. L’espace du harem comme lieu réel mais surtout lieu symbolique de clôture est central et ne peut qu’éveiller l’intérêt d’un public, friand de sensations fortes à l’odeur de musc et d’ambre que la peinture orientaliste avait largement acclimatées. Elissa Rhaïs les prolongeait dans sa manière de recevoir, transformant sa vie en scène de roman.

Le premier trio d’écrivaines algériennes qui suit ces pionnières est inauguré par deux romancières, Djamila Debêche et Taos Amrouche. Elles seront suivies par Assia Djebar (1936-2015) dès 1957 avec son premier roman. Les tensions extrêmes entre le dehors et le dedans, la fugue et le retour, la modernité et la tradition sont au cœur même de ces écritures fondatrices. De 1957 à son dernier roman en 2003, Assia Djebar s’impose comme la figure incontournable de l’écriture des femmes en Algérie et au Maghreb. Outre l’importance extrême donnée à la féminité, elle a fait du malaise linguistique (la perte de la langue « originelle », l’écriture en français) une des lignes mélodiques fortes de son écriture. Une autre de ces lignes est le rapport à l’Histoire et, en particulier, à celle de la période coloniale et de la résistance à la colonisation. Son œuvre, close désormais, est la plus fournie. Elle fut longtemps la seule et sa présence, dans des champs culturels où la périphérie littéraire algérienne reste assez méconnue, masque en grande partie les autres créatrices.

Pendant toute la durée de la guerre, de 1954 à 1962, de nombreux textes, essentiellement poétiques, se sont écrits sans être publiés. Dès l’indépendance deux recueils les feront connaître : en 1963, Espoir et parole de Denis Barrat aux éditions Seghers et, en 1965, le Diwan Algérien de Jamel Eddine Bencheikh et Jacqueline Lévi-Valensi aux éditions Hachette. Ces deux critiques analysaient ainsi le phénomène : « L’atrocité des images d’un peuple mutilé, le cri de haine ou d’amour, la violence d’une horreur, d’une révolte ou d’une adhésion totale à l’espoir d’un pays ont pu, parfois, changer un combattant en poète, le temps d’une émotion, le temps d’un seul poème (…) Les œuvres que nous avons recueillies sont, dans leur ensemble, des commentaires lyriques, passionnés, véhéments, de la guerre d’Algérie, de la révolution algérienne, à tout le moins des réalités de la terre algérienne. »

Nous ne rappellerons que les noms de celles qui s’imposent dans le champ littéraire, celui d’Anna Greki (1930-1963) d’abord. Mais on peut citer aussi, pour guider dans la recherche de lectures, Leïla Djabali, Djamila Amrane, Zhor Zerrari. Les années qui suivent la lutte sont marquées, pour les hommes comme pour les femmes, par un retour à la guerre à la fois nécessaire (puisque rares sont les Algériens qui ont pu publier avant) et obsessionnel (c’est le thème dominant des écrits). Une romancière s’impose : Yamina Mechakra (1949-2013) et son récit de guerre, La Grotte éclatée.

Entre 1967 (Les Alouettes naïves) et ce roman de 1979, il y a eu un long silence des voix féminines. Cela explique le succès excessif, eu égard à leur performance esthétique, de romans « romanesques » comme La Chrysalide d’Aïcha Lemsine qui, en étant édité aux éditions des femmes, prend un parfum de « féminisme ». L’intéressant L’Oued en crue de Bediya Bachir en 1979 aux éditions du Centenaire à Paris passe inaperçu.

Mais une veine nouvelle pour l’écriture des femmes s’ouvre nourrie par le désir de ne pas rester enkystée dans cette période de la guerre de libération, aussi légitimante qu’elle fut. Les écrivaines s’intéressent à la société de leur présent. Elles entendent faire lire la réalité du pays en sollicitant les imaginaires autrement. Dans le domaine de l’essai, le tournant avait été pris dans ce sens par Fadela M’Rabet, dès l’indépendance ; d’autres lui emboîtent le pas. Même lorsque la guerre de libération nationale revient dans les fictions, ce sera en position plus mineure, la dominante étant consacrée aux réalités contemporaines. Ainsi, après cette intéressante mais lente émergence, le mouvement s’accélère dans les années 80, tant du point de vue d’écrivaines qui confirment dans la décennie leur présence incontournable que du point de vue d’auteures plus secondaires qui n’en participent pas moins à rendre visibles les femmes. Le nom qui s’impose alors est celui d’Hawa Djabali (1949) avec un premier roman qui se libère de la citation de la guerre, dès 1983, Agave. Auteure également de pièces de théâtre, elle a édité son dernier roman en 2013, Noirs jasmins, aux éditions de La Différence.

Malika Mokeddem
Malika Mokeddem

A la fin de ces années 80 et à l’orée des années 90 émerge une romancière, devenue une écrivaine-phare : Malika Mokeddem (1949). Son premier roman, Les hommes qui marchent, achevé en 1989, trouve une éditrice en 1990 et, à sa sortie, rencontre un accueil très chaleureux. La romancière, éditée par Grasset, publie au Seuil un unique roman, N’Zid en 1999, violente et tendre dérive en bateau sur la Méditerranée, de Nora, femme amnésique au début de l’histoire et retrouvant lentement la mémoire pour en récupérer toute la violence en fin de récit avec l’assassinat de ses deux amis, Jean et Jamil. Sorte d’anti-Ulysse, Nora refuse le retour au pays natal sans en perdre la musique et l’espace, le luth, le désert et la mer. On peut penser que c’est avec ce souffle que renoue son dernier roman, en 2011, La Désirante.

Avant d’évoquer plus précisément des écrivaines de ce XXIe siècle, d’autres noms devraient être cités mais nous ne donnerons que celui de Maïssa Bey (1950) qui incontestablement tient une place aussi centrale pour le passage d’un siècle à l’autre que Malika Mokeddem dans la décennie précédente.

Maïssa Bey
Maïssa Bey

Depuis son premier roman publié en 1996 et réédité aux éditions de l’Aube en poche en 2003, Au commencement était la mer, elle ne cesse de visiter les plis et les replis des vies de femmes en Algérie. Comme l’héroïne de son dernier roman, Hizya, l’héroïne du premier roman avait poussé l’audace jusqu’à son terme et la payait du prix fort. En 2001, son récit polyphonique, Cette fille-là, autour d’une narratrice, voix-creuset, embarquait le lecteur dans un asile de laissées-pour-compte où sous des vies-épaves se faisaient entendre des voix différentes aux destins étonnants. En 2005, la jeune fille amnésique de Surtout ne te retourne pas déambulait dans le dédale de ses peurs au moment même où la terre s’ouvrait en un séisme meurtrier dans l’Algérois ; meurtrier et, en même temps, rédempteur pour celle qui peut retrouver une vie au-delà de celle qu’on lui a imposée. Ces trois premiers romans mettaient en leur centre des jeunes filles, jeunes femmes ou femmes devenues âgées pour décliner la diversité de la féminité en même temps que l’uniformité de leur devenir en une difficile libération. En 2006, Bleu blanc vert alternait une voix féminine et une voix masculine pour parcourir les vingt premières années du pays indépendant. En 2010, Puisque mon cœur est mort faisait partager l’anéantissement d’une mère, professeur d’anglais, dont le fils a été assassiné par un terroriste et qui s’enferme dans sa douleur, incapable de supporter les attitudes convenues que la société attend d’elle, cherchant autre chose que l’acceptation. Dans son sixième roman, en affichant dès le titre et la couverture le nom de son héroïne, la romancière la projette, se projette et nous projette dans la Hizya du XIXe siècle, si populaire par la poésie et la chanson : « Ce prénom est celui d’une femme qui fut follement, éperdument aimée. Fauchée par la mort dans la fleur de l’âge, précocement arrachée à l’homme dont elle avait ravi le cœur et l’esprit. Un homme dont la douleur fut si grande qu’il voulut l’inscrire pour l’éternité dans un chant élégiaque parvenu jusqu’à nous. Un chant qu’il fit écrire par un poète », explique la romancière.

Inventant, au plus près de l’observation du réel comme elle en a le secret, une jeune Algéroise, pétrie de désirs mais aussi de freins forgés par une éducation formatée, la Hizya d’aujourd’hui rêve d’être une nouvelle jeune femme passionnément aimée, tout en sachant que cela n’arrivera jamais. Maïssa Bey s’attache à la vérité psychologique de l’être et son impossibilité à faire coïncider les diktats sociaux et ses aspirations. Au cours de ces mois où nous la suivons, nous voyons lentement s’éroder sa capacité à réagir et à être autre que ce que tout son environnement lui impose. Sorte d’Emma Bovary à l’Algérienne, sa fuite n’est pas dans la lecture des romans d’amour mais dans ce chant populaire – et dont Maïssa Bey donne la traduction en fin de roman. Pour suivre ce cheminement, la romancière introduit une alternance entre la jeune fille qui décrit sa vie quotidienne à la première personne et la même, s’admonestant à la deuxième personne, sorte de double plus lucide qui la pousse dans ses retranchements. Hizya ne meurt pas mais se résigne. Son double intervient en fin de roman une dernière fois : « Ne fais pas semblant de découvrir que toutes les issues sont bouchées. Bien sûr, ce n’est pas facile de renoncer à toutes ses illusions. C’est comme si quelque chose s’était brisé en toi, tout au fond de toi ». Ce sont à certaines de ses amies du salon de coiffure où elle travaille que le destin réserve quelques surprises et rebondissements, laissant une petite ouverture vers autre chose que la résignation. Mais l’héroïne centrale est porteuse de l’impossibilité d’un romantisme heureux dans un pays déréglé. Invitée au Salon International du livre à Alger en novembre 2015, Laure Adler déclarait, à propos de ce roman : « il est un fait saillant, particulièrement dans ton dernier ouvrage : c’est l’absence de possibilité d’espace intime » ; propos auquel Maïssa Bey répond : « Chez nous quand vous vous retrouvez dans une situation difficile la solidarité n’est pas qu’un mot. Quand vous êtes dans le besoin, des mains se tendent vers vous. Il y a toujours une présence réconfortante. Mais cette solidarité a une contrepartie. Les gens se mêlent de votre vie, de ce que vous êtes, de ce que vous faites, de ce que vous dites et on est obligé d’en tenir compte ».

Notons encore que Maïssa Bey avait reçu le Prix de la Société des gens de lettres, en 1998, pour son premier recueil de nouvelles, Nouvelles d’Algérie. Au centre, une nouvelle très courte mais véritable coup de poing qui rend le lecteur « complice » du geste d’égorgement d’un jeune islamiste sur une jeune fille qui refuse de fermer les yeux pendant l’acte de mort. En septembre 2002, elle a publié un court récit intense et remarquable, Entendez-vous dans les montagnes… où, recréant le scénario de la disparition du père sous la torture pendant la guerre, la narratrice oblige le lecteur à aller jusqu’au bout du plus indicible de la mémoire de la guerre entre les deux pays.

Les nouvellistes, souvent aussi dramaturges ou poètes, sont nombreuses depuis l’indépendance. Un premier recueil est à lire, celui de Soumya Ammar-Khodja (1955), par ailleurs poète, édité aux éditions du Reflet, Rien ne me manque, nouvelles qui suivent divers destins de femmes. On remarquera son sens de l’observation du détail qui, à lui seul, fait surgir une atmosphère ou une sensation que le lecteur partage dans l’instant. La nouvelliste sait aussi ne retenir que l’essentiel de l’événement, l’écharde qui transperce ou au contraire l’éclair de bonheur qui irradie. Elle sait évoquer un visage, un destin, un envol ou une chute. « Je crois que la nouvelle et le poème ont, en commun, le souci de capter un instant, une durée, une intensité. Par ailleurs, dans ma pratique nouvelliste, j’ai eu recours à la poésie – et cela s’est imposé en cours de route – pour suggérer l’horreur, pour faire du cri une modulation, pour apporter une voix apaisante qui voudrait aider les humains à panser leurs blessures. Comme à la fin d’un film terrible où une musique [la poésie] apporterait une touche de douceur, de clémence pour suggérer que la vie résiste, continue. Ce que je dis là me semble être à l’œuvre dans les nouvelles : « Au goût de sel et de froment » et « La vingt-septième nuit » ». Elle avait fait paraître auparavant, juste après son exil d’Algérie, une chronique : « J’ai essayé de « faire face » à ce qui est arrivé à l’Algérie en écrivant La troisième fête d’Ismaël. Sarah, narratrice, tient la chronique d’une année de terrible violence, 1993-1994. C’est véritablement un livre de l’urgence dans tous les sens du terme. Je l’ai terminé en août 1994 et il était « achevé d’imprimer » le mois suivant : septembre 94. Je n’ai pratiquement pas eu de recul, ni de relecture… C’est un texte brut. Ce livre, je l’ai voulu témoignage et mémorial aux victimes. C’est ma part. Quand j’ai reçu mes exemplaires d’auteur, je n’ai pas sauté de joie. J’ai eu très mal. C’est un enfant de la douleur. Il tient donc une place particulière mais il a nourri certaines de mes nouvelles ». Soumya Ammar-Khodja est animatrice d’ateliers d’écriture et de lecture à haute voix. Après le décès de sa mère, elle a publié, en 2015, un texte fort, lucide et prenant, Elle était ma première terre.

Capture d’écran 2016-07-17 à 18.11.03

A propos de son second recueil de nouvelles édité en 2014, Catherine Chaillet écrivait dans L’Est républicain : « De la France à l’Algérie, d’une guerre à l’autre, de l’amour à son renoncement, du passé à la perte du souvenir, de la conviction jusqu’à la mort, des femmes et des hommes suivent leur chemin, porteurs de leur force et de leur bouleversante fragilité. À l’image du pont suspendu de Constantine, ville des ponts, les 10 nouvelles du recueil de Soumya Ammar Khodja, De si beaux ennemis, sont autant de passerelles de mots lancées au-dessus du temps, de ses blessures et de ses énigmes ».

Hajar Bali
Hajar Bali

La fin du XXe siècle et le début de ce nouveau siècle ont été des années difficiles pour l’Algérie. Certaines ont relevé le défi d’exister culturellement dans un pays gangrené par la violence, la mort et l’exil. C’est le cas de Hajar Bali – pseudonyme de Djalila Kadi-Hanifi (1961) – qui crée alors une association culturelle, Chrysalide, tout à la fois rencontre de lectures, laboratoire de théâtre et cinéclub : « Chrysalide est née en Janvier 2000. Oui la période était dure, alors il fallait que la vie résiste. Et puis, politiquement, il fallait profiter de l’ouverture qui permettait la formation d’associations. On était un groupe d’amis, passionnés de théâtre, tous amateurs ». Les premières créations furent des adaptations, jouées dans les cafés, sur les plages, dans les hôpitaux. « Ensuite sont venues les rencontres littéraires, qu’on a appelé « la question », lors desquelles nous invitions une dizaine de personnes à « torturer » l’auteur et son éditeur, en toute liberté, tout en proposant des séances de lecture d’extraits. C’était la période de la naissance de nouvelles éditions en Algérie, et nous avons pensé qu’il fallait contribuer à faire connaitre les nouveaux auteurs algériens ».

Enseignante de mathématiques à l’université de Bab-Ezzouar (Alger), elle a eu du mal à passer de l’écriture pour elle-même à son dévoilement public. Car, grande lectrice, elle ne se trouvait pas à la hauteur des écrivains innombrables qu’elle lisait : « je ne comptais pas du tout « divulguer » ce  » travers  » ». C’est dans le cadre des représentations théâtrales de Chrysalide qu’elle s’est lancée. Cette sortie à découvert s’accompagne du choix d’’un pseudonyme, geste protecteur de nombreuses écrivaines, d’Assia Djebar à Maïssa Bey. Voulant redonner sa place familiale à sa grand-mère maternelle, répudiée à la naissance de sa fille, la mère de l’écrivaine, elle choisit de prendre son nom, « Bali ». Quant au prénom, il vient de Loin de Médine d’Assia Djebar : « elle y raconte l’histoire de Hajar, mère d’Ismaël et esclave d’Abraham, qui fut abandonnée dans le désert en compagnie de son fils Ismaël. Seule, cette femme, mère symbolique de la nation arabe, a ainsi subi l’épreuve de maintenir en vie son enfant. Le coran nous dit qu’alors Dieu fit jaillir la fameuse source Zamzam. Aujourd’hui, à la Mecque, les pèlerins citent le patriarche, mais combien sont-ils à évoquer Hajar ? »

Le premier recueil qui est publié en 2009 aux éditions Barzakh, Rêve et vol d’oiseau est un ensemble de textes théâtraux dont la plupart ont été créés grâce à des résidences d’écriture en France, au Québec, au Mali : «  là, il me semble que je revisite ma vie avec plus de sérénité et de lucidité. Je suis ailleurs, mais, dans la tête, je suis totalement disponible pour regarder et, peut-être, témoigner de ce que je vis ici en Algérie. Les résidences d’écriture sont, pour moi, plutôt que des sollicitations à l’écriture, des opportunités pour l’auteur de vivre de ce qu’il aime faire ». Souvent, et particulièrement dans « Le Château », à la fois précis et très énigmatique, suggérant une période que les Algériens n’ont pas encore surmontée et sans la décrire, on sent l’influence de Kafka que l’on retrouve aussi dans le recueil de nouvelles plus récent dans « Un petit grain de pastèque » : « En relisant le roman de Kafka, j’ai confirmé que l’atmosphère étrange (chuchotements, cris, mystère) était exactement celle que je voulais pour ma pièce. Nous étions en octobre 2007, 10 ans après le terrible massacre de Bentalha, et rien encore n’avait été éclairci sur ce drame. Pire encore, le village de Bentalha était toujours aussi laid, complètement ignoré par les pouvoirs publics. Récemment, une autoroute contourne le village. Les voix dont parle Kafka ressemblent à celles qui ont dû être entendues lors de cette nuit de cauchemar. Je me suis dit alors : les lieux se souviennent, et les gens, et les vieux eucalyptus ». Effectivement, on retrouve ce mélange d’absurde et de burlesque, d’un zeste de cruauté aussi dans d’autres textes de nouvelles comme ce dialogue de la jeune femme avec un grain de pastèque qui est, en réalité, un petit cafard : « L’histoire intime (le dedans) ne doit pas être une héroïsation des sujets, mais, au contraire, une mise en lumière de ces petits riens, ces lâchetés, ces mensonges qu’on refuse même de s’avouer à soi, et qui pourtant aideraient à expliquer pourquoi nous sommes si désemparés et pourquoi, finalement, beaucoup d’entre nous ont recours à la violence ». Conjointement ce recours à l’absurde, au décalé permet de prendre des distances avec une réalité douloureuse. La folie n’est jamais loin : « le quotidien est tellement inhumain, ou, peut-être « trop humain », finalement, que, quoi que nous fassions, nous sommes dans le paradoxe ».

Couv Hajer BaliTrop tard, recueil de huit nouvelles, a été édité en 2014 par Barzakh. Dans la première nouvelle, l’échange de la narratrice, une jeune femme désillusionnée par la vie, avec un cafard est le socle de l’expression de la dérive intime, des rapports avec le politique, de la guerre d’Irak à la situation en Algérie et le symbole de la vie humaine : « Partout sur la terre il y a des cafards et des éradicateurs de cafards. Je devrais noter ça dans mon cahier : nous sommes tous des cafards pour les uns et des éradicateurs pour les autres. En descendant dans l’échelle de la cafardise, on peut se demander s’il existe un niveau ultime, une sorte de dernier sous-sol. Autrement dit, les cafards dénichent-ils toujours plus méprisables qu’eux, plus apte à recevoir leur venin ? »

Malika Madi (1967) est une romancière belge, d’origine algérienne, auteur de plusieurs ouvrages et en particulier deux romans. Son premier roman, Nuit d’encre pour Farah, avait été édité par les éditions du Cerisier en 2001 et avait obtenu le prix des lycéens. Il racontait l’histoire d’une famille algérienne immigrée installée en Belgique avec ses trois filles : Latifa, Lila et Farah. Les deux aînées mobilisant toute l’énergie de la mère pour une éducation qui en fassent de bonnes épouses conformément aux « valeurs » de la culture d’origine, la plus jeune peut être plus libre et continuer à étudier. Mais son univers bascule lorsque ses deux sœurs s’enfuient car elles veulent échapper au mariage en Algérie que les parents ont organisé. Ils se rabattent sur Farah qui est emmenée de force et mariée. Sa situation en Algérie n’a plus rien à voir avec ce qu’était sa vie en Belgique : Farah est sacrifiée à une conception étroite et crispée des traditions. C’est un autre sujet que celui du tiraillement entre deux cultures et du mariage forcé, sujets déjà en eux-mêmes assez rudes, qu’aborde cette fois la romancière dans Les silences de Médéa, publié à Bruxelles en 2003.

275_L230Le lecteur est installé cette fois dans une famille de Médéa où une jeune fille, Zohra, tient la maison de la famille composée de quatre hommes, son père Mohammed et ses trois frères Nabil, Samir et Saïd. La voix narratrice, maître d’œuvre de tout le déroulement du récit – puisque tout s’énoncera à la troisième personne, « elle, eux… » –, croque le portrait d’une jeune fille parfaite : bonne musulmane, jolie, douce et sereine, enseignante portant le hidjeb par conviction et soumission à Dieu, Zohra est une jeune fille « idéale ». Mais l’implosion de la société algérienne avec les manifestations visibles de la progression des islamistes, la conduit à vivre une tragédie, en trois étapes. La première alerte est déstabilisante mais ne la concerne pas encore directement : c’est celle des changements de comportements de son frère Nabil puis de sa disparition avec les « autres ». La seconde est beaucoup plus déséquilibrante puisqu’elle marque l’abandon par Zohra de la profession qu’elle adorait quand, après un massacre ignoble, elle se retrouve face à une classe où il ne reste que dix enfants survivants sur les quarante cinq qui la composaient : « Suis-je encore capable d’enseigner ?… Je suis désertée par tout savoir, que pourrai-je leur transmettre à présent ? » Le dernier acte de la tragédie, nœud même de ce roman-témoignage, est son enlèvement par un groupe d’islamistes, avec d’autres jeunes filles, la vingt et unième nuit du ramadan et son silence qui fait d’elle, à son retour, une morte-vivante.

Entre le massacre de la population et son enlèvement (donc entre l’acte 2 et l’acte 3 de la tragédie), Zohra a reçu la visite d’une voisine, Louisa qui lui a montré et raconté ce qu’elle a subi. Mais Zohra n’a pas voulu l’entendre : « Lui ouvrant la porte : « Excuse-moi maintenant, j’ai du travail qui m’attend »… » On commence à mieux comprendre la première mise en exergue au début du roman, phrase d’Elie Wiesel : « N’oublions jamais que ce qui choque le plus profondément la victime n’est pas tant la cruauté de l’oppresseur que le silence du spectateur ». L’enlèvement est évoqué avec une grande sobriété : de ce qui s’est passé on ne saura rien, pour l’instant. Il n’y a pas, chez Malika Madi, de voyeurisme indécent mais la suggestion du déni de Zohra qui cache une blessure. Elle est rentrée chez elle au petit matin et malgré les questions pressantes de son entourage, elle a répété avec conviction la même version des faits à laquelle elle adhère de toute la force de son amnésie « réparatrice » : « Je me suis évanouie sur le trajet, ils ont pensé que j’étais morte, alors ils m’ont laissée là. Au matin, je me suis réveillée dans la forêt avec cette blessure sur mon visage. S’ils m’avaient fait du mal, je l’aurais senti, je l’aurais su. Non ! Ils ne m’ont pas touchée, je me suis évanouie, ils ont pensé que j’étais morte. »

Cette version est renforcée par le fait qu’elle soit la seule jeune fille à être revenue. Zohra suit donc le destin qu’elle avait accepté avant l’enlèvement : épouser un émigré veuf qui pourrait être son père et aller vivre avec lui en France en cohabitant avec ses enfants, tous adultes et autonomes. L’essentiel du roman porte sur la description, précise et informée, du traumatisme et de ses effets sous le regard professionnel et affectueux de sa belle-fille aînée, Hanna qui, travaillant dans un centre d’aide aux femmes violentées, acquière progressivement la certitude que sa belle-mère refoule en elle un terrible secret et que tant qu’elle ne se sera pas libérée de ce déni de violence et de destruction, elle sera cette morte-vivante qui sombre dans l’angoisse ou qui s’absente du monde. Chaque partie de ce qui devrait être une renaissance et qui n’est qu’une survie est annoncée par une phrase en exergue, signée cette fois « Zohra », ce qui laisse à penser que Malika Madi construit sa fiction à partir de témoignages réels. Quand enfin il faut à Zohra le courage de se souvenir de ce qui a été pour elle pire encore que le viol collectif subi, avant l’ultime aveu qui sonne en quelques pages courtes finales, à nouveau Zohra conclut, en quelque sorte : « J’ai livré une bataille contre moi-même et je l’ai emporté. Même avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrai jamais gagner la guerre que me livre la fatalité. »

Malika Madi opte pour un récit réaliste sans insistance déplacée pour l’évocation du pays, de la société, des réactions des personnages et avec une évocation de la religion mesurée et, somme toute, assez banale. La voix narratrice prend tout en charge en focalisant l’intérêt sur la victime et la difficulté pour elle, malgré un entourage attentif et affectueux, de remonter à la surface, de vivre vraiment après un tel traumatisme. Car, comme le dit le fils de Louisa à Zohra qui l’interroge : « Ma mère est vraiment morte… Pas des suites de ses blessures, elles avaient fini par cicatriser. Elle a été tuée par le plus sournois des maux : l’indifférence ».

En 2002, elle participait à un Collectif des intellectuels maghrébins de Belgique, Rompre le silence. En 2003, elle publie Belges sans en avoir l’air. En 2008, réédité en 2012, elle publie un essai, en collaboration avec Hassan Bousetta, Je ne suis pas raciste, mais… Notons aussi un texte théâtral en 2013-2014, « Sucre, venin et fleur d’oranger ». Tout en continuant son travail d’écriture, elle dirige pour des jeunes des ateliers d’écriture et donne des conférences dans des bibliothèques de la Communauté Française, étant un auteur très sollicité. Elle participe à des rencontres dans des écoles, dans le cadre de « Écrivain en classe » organisé par le service de la Promotion des Lettres.

Samira Negrouche (1980) vit et travaille à Alger où elle est médecin. Elle est connue dans les milieux confidentiels de la poésie, Elle a bénéficié de résidence littéraire en France dans des réseaux qui lui offrent espaces de création et reconnaissance. Elle a été invitée à la Maison d’Arthur Rimbaud dite Maison des ailleurs, de Charleville-Mézières. Son travail figure parmi ceux des dix-huit poètes francophones associés à l’installation sculpture/gravure « Alchimie des ailleurs » de l’artiste canadien Michel Goulet, œuvre publique inaugurée en octobre 2011, sur le quai Rimbaud à Charleville-Mézières. En Algérie, elle a organisé des récitals poétiques, « Frons-tiers » et le Printemps des poètes entre 2007 et 2012. En 2009, elle a monté à Lyon, « Sans précaution… », représentation réalisée avec la musicienne et chanteuse grecque Angélique Ionatos. Elle a aussi créé, en 2012, le spectacle « Soleils, à rebours de la poésie d’Algérie », un spectacle remarqué, pour commémorer les cinquante ans de l’indépendance de l’Algérie. Elle fait partie du comité international du festival « Voix de la méditerranée » de Lodève. Traductrice de la poésie arabe contemporaine et de poésie berbère, certains de ses poèmes sont traduits en espagnol, en grec, en italien. Elle collabore à différentes revues poétiques et culturelles. En 2012, elle a publié aux éditions de l’Amandier à Paris, une anthologie de poètes algériens contemporains, Quand l’amandier refleurira.

Parmi ses recueils, on peut noter, le premier (2001), Faiblesse n’est pas de dire… (Barzakh). En 2003 à Alger et à Toulouse, L’Opéra cosmique. En 2010, Le Jazz des oliviers. Elle a donné sa contribution à de nombreux collectifs dont, en 2012, « Sept petits monologues du jasmin », dans Histoires minuscules des révolutions arabes, (Montpellier, Chèvrefeuille étoilée). « L’Opéra cosmique », dernier ensemble poétique du recueil de 2003, est un hymne surprenant à Alger, en quinze versets qui en évoquent recoins et habitants : « J’aime, apprivoiser tes rues secrètes et désertiques, recevoir comme une confidence les chuchotements de ces amants en mal de vie et qui se mélangent misérablement sous un escalier en ruine et violentent leurs corps en promesses de jours meilleurs, de draps soyeux, de bougies colorées et de poèmes. Et… l’acte fini, au sortir de l’escalier, au débouchement d’une avenue, ce sentiments de vains espoirs ».

23262_aj_m_8027L’écrivaine qui clôt ce panorama est Kaouther Adimi (1986) qui, il y a six ans, a fait une entrée remarquée en littérature. Les éditions Barzakh font paraître en 2010, Des ballerines de Papicha qui rencontre très vite l’intérêt du public en Algérie et qui est réédité par Actes Sud en 2011, sous un autre titre, L’Envers des autres. Le changement de titre est étonnant : le titre algérien était-il trop hermétique pour un public français ? Le nouveau titre, mélange du titre du film allemand de 2006 sur l’Allemagne de l’Est, « La Vie des autres » et de titre camusien, n’induit-il pas une lecture biaisée, une lecture plus familière sans doute mais qui dresse un paravent entre le lecteur et cette évocation assez déjantée, drôle et tragique d’une famille algéroise ?

8000319-12449684Pourtant au centre du roman quand la petite fille Mouna prend la parole, le sens de papicha n’est pas difficile à décoder : celui d’une jolie petite fille, délurée et coquette. Avant de se mettre en rang, comme tous les matins, pour le lever du drapeau, elle virevolte dans la cour en chantant une chanson qu’elle a inventée : « J’ai des ballerines de papicha/Des ballerines de toutes les couleurs/Des vertes, des rouges, des magenta/J’ai des ballerines de papicha,/Et quand je dégringole la pente de Didouche/Les papiches crient : papicha, papicha !/Et moi je cours, les cheveux au vent,/Le sourire aux lèvres, les ballerines par devant,/J’ai des ballerines de papicha/Mais je calme ma joie, quand j’arrive dans ma houma/Parce que même si j’ai des ballerines de papicha/J’habite dans une houma de hraya ». Membres de la famille et voisins défilent, convoqués par la plume de l’écrivaine : le fils Adel vivant au plus mal son homosexualité, la sœur Yasmine étudiante et rêvant d’ailleurs, l’aînée, Sarah, mère de Mouna la papicha qui peint pour ne pas devenir folle en s’occupant de son mari devenu fou, la mère, veuve et débordée par ces enfants qu’elle ne comprend pas : « Pourquoi mes enfants jouent aux artistes et aux incompris ? Pourquoi ils ne sont pas normaux ? » L’épilogue est un simple entrefilet de presse sur le suicide d’un jeune homme dont on comprend qu’il s’agit d’Adel.

Capture d’écran 2016-07-17 à 18.45.50Pour le roman, réédité en France, Kaouther Adimi a reçu le Prix de la vocation en 2011 et, en 2015, le prix du roman de la Fondation France-Algérie. La même année, en novembre, elle publiait son second roman, Des pierres dans ma poche chez Barzakh et au Seuil en 2016. Entretemps, après des études de Lettres à Alger, elle a choisi de vivre à Paris depuis 2009 et c’est une sorte de long monologue, drôle, léger et perspicace qu’elle livre, petit poucet perdu entre Paris et sa ville natale qui dit son plaisir de la rupture, sa culpabilité d’être partie et le retour momentané à Alger pour les fiançailles de sa sœur. La romancière confirme son talent original pour transcrire les difficultés de la vie sans en faire un drame, même si drame il y a avec toujours beaucoup de dérision et d’à-propos.

Kaouther Adimi
Kaouther Adimi

Au terme de ce parcours, d’autres écrits de femmes bruissent encore sous… mon clavier dont je n’ai pu parler – Leïla Aslaoui, Fatema Bakhaï, Nassira Belloula, Aïcha Bouabaci, Yamilé Ghebalou, Sarah Haïdar, Leïla Hamoutène, sans compter celles qui écrivent dans les deux autres langues du pays et surtout en arabe. Une ligne de force s’impose : celle de la proximité de deux pays, celui d’origine et celui d’accueil, à travers toutes les créations et sous des entrées qui peuvent être assez différentes (thèmes, personnages, langues, références, etc.). Proximité qui n’est ni lénifiante ni idéalisée et qui reste à explorer. Les deux positionnements proposés en début d’article, nomade et sédentaire, sont-ils suffisants pour rendre compte des dominantes de ces œuvres assez résolument postcoloniales en ce qui concerne les cinq écrivaines retenues pour ce XXIe siècle ?

Comme leurs aînées, ces écrivaines sont prises dans une histoire « périphérique » dans le grand concert orchestré par l’Europe. Quel que soit leur désir de libération des contingences historiques, elles ne peuvent y échapper. Il y a une situation à la fois objective et subjective qui leur fait mettre souvent en scène une dualité à tel ou tel niveau de l’œuvre, et offrir ainsi une écriture qu’on peut nommer « duelle ». Certaines d’entre elles oscillent souvent vers une seconde catégorie, les écritures traversières, celles qui dépassent la dualité, comme si s’émancipant de l’Histoire, elles parvenaient à s’affirmer comme individu(e)s créatrices, dans le gommage d’un ancrage unique et l’ouverture des frontières. La position de ces créatrices, celles qui n’ont pas vécu ce qu’on peut nommer l’âpre histoire coloniale des dominations de l’Europe sur les Suds, l’adoptent d’emblée, en en explorant les arcanes et les difficultés. Les premières oscillent entre deux « Centres », celui attaché à la notion de « métropole » qu’elles récusent sans pouvoir l’effacer et celui de leur culture liée à une reconquête historique ; les secondes élaborent des écritures de passage, de la dissémination, de la dispersion, marquées par l’exil qu’il soit du dehors ou du dedans.

On voit déjà, dans notre tentative de qualification, qu’il est délicat de déterminer des pôles circonscrits auxquels se tiendraient les écritures. Il me semble que les œuvres oscillent, plus ou moins, d’un pôle à l’autre. Il y aurait donc le pôle de la terre, de l’enracinement, de l’histoire, du peuple et le pôle de la migration, du déplacement, du voyage, du mouvement. L’écrivaine n’a pas une position définitivement déterminée mais des positionnements qui peuvent aller d’un pôle à l’autre selon les séquences de son parcours, ses résidences, ses choix et ses contraintes, ses réceptions et les sujets qu’elle choisit de mettre en mots.