Alexandra Huard : Toutes les couleurs de l’être

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En un peu plus d’un an, Alexandra Huard a publié trois trésors. Trois livres illustrés, d’une lumière si intense que son irisation reste imprimée sur la rétine longtemps après en avoir parcouru les pages. Trois albums d’images rémanentes d’un voyage qui reste à accomplir.

Alexandra Huart est illustratrice de livres « jeunesse », un continent éditorial encore largement inexploré. Selon une vieille logique de cloisonnement des réceptions, les livres pour enfants ne sont destinés qu’aux enfants. Tautologie aussi bête qu’irréfutable, mais qui n’empêche pas d’en transgresser les limites et de se laisser séduire par les beautés d’un imaginaire dont – il faut l’espérer – l’adulte n’est pas complètement exclu. De même que certains longs-métrages d’animation profitent d’un important rayonnement critique, et qu’il est admis que ces films ne sont pas faits seulement pour les plus jeunes, il est des albums jeunesse capables d’intéresser un plus large public que la tranche d’âge indiquée en quatrième de couverture. Il suffit de consulter le blog de l’illustratrice pour se rendre compte que ses exigences dépassent ce cadre initial. Sa virtuosité graphique s’allie à des réflexions passionnantes nourries par un amour sincère des lectures et des voyages. Ainsi, le goût du détail et l’enrichissement du propos ne servent pas qu’à divertir et émerveiller le jeune lecteur, ils immergent également les plus grands dans un monde fascinant où s’éprouvent tous les délices d’une certaine ivresse des profondeurs. D’ailleurs, le nom de l’artiste est identique à celui d’un oiseau, le huard, aussi appelé « plongeon arctique » parce qu’il plonge pour trouver sa pitance. Nul doute que ses dessins représentent une nourriture spirituelle puisée dans des précipices dont l’imaginaire est seul à pouvoir concevoir les vertiges avec délice.

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Chacun des livres auxquels Alexandra Huart a participé rappelle que les grands récits de la littérature dite jeunesse ne parlent pas tant aux enfants qu’ils parlent d’enfance. En avril 2015 paraissait Tangapico chez Sarbacane. Le texte est écrit par Didier Lévy, dont on connait bien les talents de moraliste, d’autant plus remarquables qu’ils ne sont pas démonstratifs. Chez lui, l’apologue est comme un mille-feuille qui dissimulerait sa crème pâtissière tout en en faisant exploser en bouche la saveur et l’onctuosité : la leçon n’est jamais livrée directement, et toujours elle est plurielle, déclinable à de multiples niveaux, à de nombreux points de vue. Tangapico est le récit d’un voyage initiatique, celui d’un petit garçon obligé d’embarquer à bord d’un bateau à vapeur et de remonter le fleuve éponyme (et fictif) pour rejoindre son père dans la jungle, le temps des vacances. L’enfant n’est pas heureux de partir, de quitter sa mère, sa ville, et d’entreprendre un périple dont le préjugé lui laisse à appréhender tout l’ennui. C’est le petit garçon occidental par excellence, attaché à son confort, à ses habitudes, à ses possessions, aux apparences les plus futiles – le portrait miniature de notre société moderne, bourgeoise et désensibilisée du monde qui l’entoure. Mais au fur et à mesure des accostages du bateau, l’enfant se laisse (d’abord difficilement) séduire par une étrange coutume : « C’est la loi du Tangapico […]. À chaque étape, on donne une chose à laquelle on tient, et on en reçoit une autre en échange. » C’est ainsi que le personnage apprend le détachement matériel, la dépossession des objets technologiques et autres accessoires de marque auxquels sa vie semblait se résumer jusque-là. Plus il s’enfonce dans la jungle, plus il semble retourner à une sorte d’état de nature – non pas pour en faire un enfant sauvage, mais un enfant qui goûte mieux les plaisirs de l’enfance, ses joies et ses émerveillements simples.

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Les cadeaux qu’il reçoit l’aident à renouer avec cette primitivité de l’imaginaire enfantin, comme en témoigne le crocodile sculpté dans un morceau de bois qui prend vie et rejoint ses redoutables congénères au moment où il est mis à l’eau. Face à un monde à la culture aseptisée, le contact avec la matière, avec la nature, avec le réel, semble être l’unique source de salvation et d’épanouissement. S’enfoncer dans la jungle, c’est partir à l’exploration de sa propre existence, c’est ne plus voir le monde à distance de sa banalisation imposée par les écrans, mais s’y plonger pour en prendre le pouls, en mesurer toute la richesse.

Les illustrations d’Alexandra Huart sont en adéquation parfaite avec cette idée : les dessins de la jungle sont eux-mêmes des jungles luxuriantes où l’œil se fraie un chemin parmi des chromatismes enchanteurs. Le travail de la gouache rappelle des images comme il en trouvait davantage dans les années 1950 ou 1960, aux couleurs denses et douces, presque ciselées mais réussissant à conserver quelque chose de brut et de naturel. Cette atmosphère graphique rappelle ainsi celle que parvenait à susciter la grande Mary Blair, pour ne citer qu’elle. C’est un dessin qui résonne comme une synesthésie, qui laisse à voir des parfums, qui donne en représentation les bruissements des feuilles et les clapotis du fleuve, qui fait éprouver par le regard la chaleur tropicale et les brises rafraichissantes des ventilateurs. L’illustration est une jungle qui amène à l’éveil des sens et nous offre une vision du monde réenchantée, loin des aplat(itude)s de nos médiations actuelles. En parcourant le livre, un constat s’impose : on ne regarde pas un dessin d’Alexandre Huard, mais on entre à l’intérieur pour s’y perdre. Il y a quelque chose de baroque dans sa façon de mettre en scène l’image. La jungle n’est pas seule à faire éprouver l’idée d’une profondeur insondable : les reflets de l’eau réinventent le monde en inversant sa logique. L’élément aquatique influe une vie magique dans le dessin, rappelant que Gaston Bachelard en avait fait l’essence même des songes. Un morceau de bois y est plongé : il prend vie. Les animaux et les plantes s’y réfléchissent en s’écartant de leurs modèles et en se superposant aux poissons et autres plantes d’eau. C’est un autre possible qui germe ainsi à la surface du liquide, rappelant le charme de la gouache qui se dilue sur la feuille. Jamais simple, l’illustration y multiplie ses couches et ses dimensions, comme pour suggérer l’existence d’une réalité plus complexe qu’elle ne le paraissait aux yeux de l’enfant. Le chemin du Tangapico, c’est celui d’un regard qui donne du sens au monde.

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En lui faisant rejoindre son père pour les vacances, le récit suggère que les parents du petit garçon sont séparés. Le récit traite sans doute aussi de cela : de la douleur à quitter l’un pour retrouver l’autre, du périple qu’il y a pour aller de l’un à l’autre, du gouffre hostile que la vie a creusé entre les deux. La luxuriance de la végétation et les réfléchissements oniriques de l’eau participent à la peinture de cet univers mouvant et instable – ils traduisent deux enjeux contradictoires et pourtant implacablement liés : malgré tout rester un enfant et malgré tout grandir. Dans la vie, comme dans la jungle, comme dans le dessin, il s’agit de s’orienter. Et dans de telles circonstances, on n’a pas encore trouvé de meilleure boussole que l’imagination et ses réverbérations.

Quelques mois plus tard, en octobre 2015, Alexandra Huard publiait une adaptation illustrée de Peter Pan chez Milan. Certains motifs de Tangapico s’y trouvent réactivés, comme si l’un était le prolongement de l’autre. Même si le texte original n’est pas conservé, il est adapté pour les plus jeunes avec justesse et respect par Maxime Rovere, qui en avait déjà livré une excellente traduction en 2013. Cette histoire d’une enfance qui refuse d’être quittée mais qui reconnait la fatalité d’en sortir colle parfaitement à l’univers de l’illustratrice. L’Île du Jamais permet une nouvelle déclinaison végétale et foisonnante, l’océan qui l’entoure renouvelle cette exquise impression d’apesanteur – et à cela s’ajoute un travail peut-être plus tranché sur le clair-obscur, des jeux d’éclairage merveilleux qui laissent s’épanouir les pans les plus sombres du récit. Encore une fois, l’enfance est une nature sauvage à explorer, un terrain de jeu où se démultiplient et se superposent les réalités, une jungle dans laquelle il est doux de s’enfoncer, de s’égarer, de rêver.

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Enfin, en juin dernier, sortait Je suis la méduse, écrit par Béatrice Fontanel, chez Les Fourmis Rouges. Parfaitement ciselé, le texte est surtout étrangement poétique : en adoptant le point de vue d’une méduse, l’auteur prend le contrepied des stéréotypes associés à l’animal et renverse les perceptions du monde. C’est encore une forme de récit initiatique sur la différence, son rejet et son acceptation, la générosité et la tolérance, la façon dont les chemins de vie se construisent, le tout sous fond de propos écologique.

C’est l’occasion pour Alexandra Huard de passer de l’autre côté du miroir aquatique et de plonger définitivement dans ses profondeurs. La couverture est magnifique dans sa façon de faire se côtoyer les deux mondes : la vue en coupe propose à la fois une vision sous-marine et une vision de la surface, au croisement entre les deux protagonistes du récit, la méduse et une petite fille. Elles partagent sur le fil de l’eau un même support pour se réfléchir, comme si le monde d’en haut et celui d’en bas possédaient un point de contact à l’affleurement de l’océan. Ce reflet les dissout et les réunit dans des taches abstraites aux teintes communes. Et c’est là toute la force de cet album : son pouvoir de fascination est puisé dans la contemplation abstraite des mouvements de la méduse, réglés par une chorégraphie graphique et chromatique d’une beauté inouïe. À aucun moment ne s’éprouve de répulsion pour cet animal à l’esthétique pourtant peu académique – au contraire, l’œil est irrémédiablement attiré par cette danseuse étoile des profondeurs.

Sans titreLe lecteur, comme la petite fille, entre dans un troublant rapport de proximité avec elle au point d’en être attirée, séduit, envoûté – médusé. Alexandra Huard offre alors la déclinaison d’un motif qui connut beaucoup de succès au 19ème siècle romantique : la beauté méduséenne. Gisèle Mathieu-Castellani n’écrivait-elle pas que « la beauté peut aussi devenir monstre » ? « Par une opération volontaire de profanation, la beauté devient horrible comme Méduse, tout en étant comme elle monstrueusement belle. » Tout le secret des illustrations captivantes d’Alexandra Huard repose sur leur pouvoir médusant, d’une sidération telle qu’elle nous emporte avec elles dans les abysses d’un monde insoupçonné, un univers qui se trouve à côté du nôtre mais dont nous ignorons tout, un environnement terrible et beau, un poème graphique qui nous emmène au creux de notre réalité, là où se loge l’ailleurs dans sa plus inquiétante étrangeté.

Il faut arriver jusqu’à la dernière image, bizarre et bouleversante, pour comprendre le véritable sujet du livre : alors que l’océan s’est obscurci autour des personnages, la méduse s’illumine en faisant sa sarabande, tandis que la petite fille devenue grande ne la quitte pas des yeux, sidérée par le spectacle, dans une posture qui la transforme elle-même en étoile de mer, négligeant de reprendre sa respiration afin de ne pas détourner les yeux. Formidable théorème du magnétisme de la beauté sublime, où l’objet de contemplation laisse dans l’obscurité ce qui l’entoure, jusqu’à faire de celui qui regarde une étoile dans cette nuit de l’oubli, la lumière des yeux faible et lointaine dérivant dans un océan d’extase. Je suis la méduse est l’histoire d’un éclat qui vampirise tout ce qu’il atteint.

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Reste désormais à savoir où nous emmènera Alexandra Huard dans ses prochaines plongées parmi les profondeurs.

Alexandra Huard, texte de Didier Lévy, Tangapico, éditions Sarbacane, 2015, 15 € 50
Alexandra Huard, texte adapté par Maxime Rovere, Peter Pan, éditions Milan, 2015, 16 € 90
Alexandra Huard, texte de Béatrice Fontanel, Je suis la méduse, éditions Les Fourmis Rouges, 2016, 17 € 90

On pourra également se reporter au blog de l’illustratrice