1Book1Day : Don DeLillo, l’homme qui tombe

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« Mais c’était avant, maintenant c’est après. »

11 septembre 2001 : une de ces dates qui marquent un avant et un après. Pour les USA, pour le monde, pour la littérature, avec l’abyssal roman de Don DeLillo, Falling Man, L’homme qui tombe. Un roman choc, tant par son sujet que par sa maîtrise, proprement géniale, de l’art du roman. Sa manière d’interroger les rapports labiles du réel et de la fiction. Un roman dont on sort sonné, tombé à son tour, et, paradoxalement, exalté. Le monde d’après la chute, certes, mais si le roman, avec DeLillo, peut le dire ainsi, tout n’est pas perdu.

 Un couple, ici, Lianne et Keith. Mais aussi les amis, la famille (le fascinant personnage de Nina, la mère de Lianne), l’entourage, ceux que l’évènement rend proches, par hasard et nécessité. La manière dont ces tours qui s’écroulent (Keith se trouvait dans l’une d’elles) décrivent un mouvement intérieur, « la dérive intemporelle de la longue spirale descendante », ces hommes et ces femmes qui tentent d’échapper à la mort en descendant les escaliers, mais aussi une chute, celle de ceux qui, au-dessus de l’impact des avions, se jettent par les fenêtres du World Trade Center, celle de cet homme, L’Homme qui Tombe, mimant, dans les jours et les mois qui suivent l’attentat, ces corps qui se jettent dans le vide :

«Un homme pendait là, au-dessus de la rue, la tête en bas. Il portait un costume classique, une jambe était repliée en l’air, les bras ballaient le long du corps. On apercevait à peine le harnais de sécurité qui sortait de son pantalon par la jambe tendue et qui était fixé à la rampe ornementée du viaduc. Elle en avait entendu parler, de cet artiste de rue qu’on désignait comme l’Homme qui Tombe. Il était apparu plusieurs fois au cours de la semaine passée, à l’improviste, suspendu à tel ou tel immeuble, toujours la tête en bas, en costume, cravate et chaussures de ville. Il les rappelait, bien sûr, ces moments terribles dans les tours en flammes, quand les gens tombaient ou se voyaient contraints de sauter. (…)

La circulation s’était pratiquement immobilisée, maintenant. Il y avait des gens qui lui criaient des choses, indignés par ce spectacle qui mimait la désespérance humaine, le souffle ultime et fugace d’un corps et ce qu’il contenait. Qui contenait le regard du monde, pensa-t-elle. Il y avait là quelque chose d’atrocement clair, une chose que nous n’avions pas vue, la chute d’un corps unique qui entraîne un effroi collectif, un corps tombé parmi nous tous».
Capture d’écran 2016-05-14 à 15.41.17Don DeLillo diffracte le titre du livre dans l’ensemble du roman — L’Homme qui Tombe pourrait, aussi, être « le nom d’une carte maîtresse dans un jeu de tarots, (…) le nom en caractères gothiques, la silhouette en chute libre dans un ciel d’orage nocturne » —, à tel point que l’on ne sait plus très bien qui est ce Falling Man du titre, l’anglais traduisant bien mieux la durée, la permanence dans un présent qui s’étire, abolit tout autre temporalité : sans doute sommes-nous tous des hommes qui tombent, le singulier se disperse, se fragmente, à l’image d’un monde lui aussi tombé et en morceaux.

Tout le dit dans le roman : la désorientation des personnages, le couple, l’enfant qui parle par monosyllabes, les puzzles, les photos d’identité sur le mur du salon de Nina, la chronologie bouleversée, l’entrée dans les consciences bousculées, en lambeaux. Tout jusqu’aux « détails » : le puzzle de l’enfant, le « bruit de secousses violemment staccato, une clameur métallique qui lui donnait l’impression d’être plongé au cœur d’une cité de science-fiction sur le point d’être anéantie » alors que Keith passe un IRM, les biscuits apéritif que picorent Keith et Florence (« ne mangeant qu’une première bouchée minuscule et laissant les vestiges mutilés joncher l’assiette »). Tout jusqu’aux échos les plus lointains de la déflagration new-yorkaise, l’attentat de l’École Numéro Un, en Russie, « des terroristes », « les explosions », « des centaines de morts ».

Le 11 septembre fragmente la temporalité, les souvenirs, réel et fiction, avant et après. Florence tente de raconter la manière dont elle a échappé à l’enfer des tours, « elle se frayait un chemin, les souvenirs revenaient au fur et à mesure, s’interrompant souvent pour regarder dans le vide, revoir les choses, les plafonds effondrés et les escaliers obstrués (…) ». Qu’a-t-elle vécu, qu’a-t-elle entendu raconter, où se situe son expérience de l’attentat ? « Elle avait vu une femme aux cheveux brûlés, les cheveux brûlés et fumants, mais à présent elle n’était plus très sûre d’avoir vu ça ou d’avoir entendu quelqu’un le raconter ». Alors, raconter, reprendre, inlassablement, comme ce roman, cyclique, comme les images, chercher des signes, tenter. Parce que c’est là :

« Chaque fois qu’elle voyait la vidéo des avions, elle avançait un doigt vers la touche d’arrêt de la télécommande. Puis elle continuait à regarder. Le second avion surgissant de ce ciel bleu glacier, c’était la séquence qui entrait dans le corps, qui semblait lui courir sous la peau, la course brève qui emportait des vies et des histoires, les leurs et la sienne, toutes, quelque part ailleurs, loin au-delà des tours ».

Comment vivre après, comment se retrouver, faire face au temps, à l’histoire ? Peut-on vivre ailleurs que dans « la dimension de l’imminence perpétuelle » ? Comment dire ce trop réel, immédiatement faussé par l’image, les images ? La reproduction à l’infini, sur toutes les chaînes du monde, des vidéos de ces deux avions percutant les tours, les interrogations sur le sens à donner à ce geste des terroristes, le ressenti de chacun, les récits, par les survivants, les témoins, tout a contribué à fragmenter l’événement. A le disloquer définitivement. Au point que Keith ne peut plus faire la part de ce qu’il a vécu dans la tour, après l’impact, et de ce que lui a raconté Florence de sa propre descente dans les escaliers du WTC. Où est le vrai, le réel ? A jamais disparu, lui aussi ?

Et quelle place alors pour le roman ? Lui seul, dans doute, peut dire ce monde et ces hommes en morceaux, dans sa structure fragmentée, discursive, dans ses errements, sa syntaxe bouleversée parfois, le « discours chaotique » de ses personnages. Le roman, par essence polyphonique, sait dire les incertitudes ou Delillo-Don-Joueurs-Livre-424918330_Ltâtonnements de chacun des personnages. Mettre en abyme sa propre quête de sens dans et par le roman. DeLillo avait, on le sait, dans Joueurs (1977) apparié WTC et terrorisme.
Il revient dans L’Homme qui tombe sur ce qui devait arriver, dès les premières pages du roman, dans une conversation de Lianne et sa mère :
« — Et ensuite, qu’est-ce qu’il va arriver ? Tu ne te le demandes pas ? Pas seulement dans un mois. Dans les années à venir.- Rien ne va arriver. Il n’y a pas d’ensuite. C’est ça qui allait arriver. Il y a huit ans, ils ont placé une bombe dans l’une des tours. Personne n’a dit Et ensuite ? C’était ça, ensuite. C’est quand on n’a pas de raison d’avoir peur qu’il faut avoir peur. Maintenant, c’est trop tard ».

Mais pourquoi ? Pourquoi cet attentat ? Les réponses sont multiples dans le livre, portées dans leurs contradictions par chacun des personnages, jusqu’aux plus provocatrices, dérangeantes, celles des terroristes (DeLillo nous fait entrer dans leur conscience, aussi) ou de Martin :

« Mais c’est bien pour ça que vous aviez construit les tours, non ? N’ont-elles pas été conçues comme des fantasmes de richesse et de puissance, destinées à devenir un jour des fantasmes de destruction ? C’est pour la voir s’écrouler que l’on construit une chose pareille. La provocation est évidente. Quelle autre raison aurait-on de la dresser si haut et puis de la faire en double, de la dupliquer ? C’est un fantasme, alors pourquoi ne pas la répéter deux fois ? C’est ce que vous dites, c’est : La voici, démolissez-la ».

Évidence ? Nécessité ? Provocation ? Fantasme ? Tout est dans cet événement, dans cette présence indicible, le roman s’installe dans cet ici et maintenant, cette « étroite ornière du passé récent », ce bouleversement. Ni totalement fictionnel ni vraiment documentaire — à l’inverse de ce livre écrit par un ingénieur informatique en retraite, « un livre qui détaillait un engrenage complexe de forces au niveau mondial qui semblaient converger en un point explosif du temps et de l’espace », ce livre « visionnaire » et statistique que Lianne voudrait tant corriger — L’Homme qui tombe est dans un entre-deux qui dit toute la puissance d’interrogation du réel de la forme romanesque.

Don DeLillo questionne, creuse, sans réponses toutes faites, nous met face à l’abîme, face à ce qui tente de se reconstruire (le couple Lianne/Keith), à ce qui se défait (Nina/Martin), face à ces vies qui cherchent un sens. L’abîme de la mémoire aussi, à l’image de ce groupe de malades d’Alzheimer dont s’occupe Lianne à East Harlem, usant de l’écriture comme parade à une mémoire en miettes :

« Ils écrivaient pendant une vingtaine de minutes, puis, chacun à son tour lisait ce qu’il ou elle avait écrit. Parfois cela l’épouvantait, les premiers signes de réaction en suspens, les pertes et les défaillances, les sombres préfigurations qui émergeaient de temps à autre d’un cerveau en train de commencer à s’écarter de la friction adhésive qui rend l’individu possible. C’était dans le langage, dans les lettres inversées, dans le mot perdu à la fin d’une phrase cahotante. C’était dans l’écriture menacée de liquéfaction ».

 Le 11 septembre inaugure une nouvelle ère. « En ces jours de l’après. Voici les jours de l’après. Tout maintenant se mesure en après ». Une temporalité qui se décompte en jours puis mois ou années « après les avions », véritable litanie du roman. Un nouvel « espace-temps de pluie de cendres et de presque nuit » alors que le soleil était si éclatant ce mardi-là.

« La lumière se vida et mourut, étouffant la journée ensoleillée ».

« Le grondement était encore dans l’air, le fracas de la chute. Voilà ce qu’était le monde à présent. La fumée et la cendre s’engouffraient dans les rues, explosaient au coin des rues, des ondes sismiques de fumée, avec des ramures de papier, des feuilles standard au bord coupant, qui planaient, qui voltigeaient, des choses d’un autre monde dans le linceul du matin ».

Ces feuilles qui tombent ouvrent le livre, qui seul sans doute, peut dire, contenir, rassembler l’épars. Dire la permanence de la chute malgré les tentatives de reconstruction, de rassemblement. Comment être après, entier, complet ? En partageant l’expérience de la spirale, comme Keith avec Florence qu’il retrouve de l’autre côté de Central Park ? en espérant la vie éternelle, comme ce terroriste dont DeLillo narre les derniers instants avant l’impact dans la tour ? En se perdant dans le poker, comme le fait Keith, pour faire du hasard et de la nécessité (perte/gain) une ligne de vie ? En lisant tout ce qui peut paraître sur l’événement, journaux, livres, comme Lianne ? Où se trouvent encore le réel, le référent, la stabilité ?

Don DeLillo signe là, sans nul doute, un roman immense, vertigineux. Faisant du 9/11, comme de L’Homme qui tombe, un « shrapnel organique », à jamais en nous :

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« Dans les endroits où ça arrive, les survivants, les gens à proximité qui sont blessés, quelquefois, des mois plus tard, ils ont des grosseurs, disons, faute d’un autre terme, et on s’aperçoit que ça vient de petits fragments, de fragments minuscules du corps du kamikaze. Le terroriste explose en morceaux, il est littéralement atomisé, et les fragments de chair et d’os sont projetés à une telle vitesse et une telle force qu’ils heurtent les gens qui se trouvent à proximité et s’enfouissent dans leur corps. Vous imaginez ? Une étudiante est assise dans un café. Elle survit à l’attentat. Et puis, des mois plus tard, on découvre ces petites, quoi, ces esquilles de chair, de chair humaine, qui se sont incrustées dans la peau. Des shrapnels organiques, qu’on appelle ça ».

Don DeLillo, L’Homme qui tombe [Falling Man], traduit de l’américain par Marianne Véron, Actes Sud, Babel, n°1000, 298 p., 8 € 50 — Lire un extrait
Le roman est également disponible en poche chez J’ai Lu.

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