Jean Genet vivant

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Jean Genet écrit que la trahison est « la règle élémentaire qui dirigeait ma vie ». Trahir n’est pas un choix ou la traduction d’une âme mauvaise : c’est une règle de vie où ce qui est choisi est la vie qu’elle rend possible ; c’est le moyen positif d’une vie plus vivante puisque suivi pour que la vie soit autre chose que l’existence immédiate, donnée, soumise à d’autres règles mortifères. Trahir n’est pas du côté du mal mais du bien – ou plutôt du bon, d’une éthique où la vie elle-même est l’objet d’une métamorphose, l’objet d’un souci qui implique sa transformation en autre chose. Il ne s’agit pas d’inventer un mode de vie pour autre chose que la vie – étant en elle-même ce qui doit être vécu, expérimenté, ce qui doit être suivi dans ses potentialités, selon ses multiplicités. Par-delà bien et mal, par-delà les morales tristes ou celle du « bon vivant » – une ascèse régulée pour une vie vivante.
La trahison chez Genet est le mouvement par excellence, celui de la vie dans son immanence. Et ce mouvement ne se réduit pas à une simple inversion des valeurs, à une valorisation de ce qui est dévalorisé. Inverser les valeurs est moins une trahison que la réaffirmation du social et du pouvoir dans leurs hiérarchies, leur ordre déjà constitué et figé. Le social et le pouvoir ne sont pas perturbés ni dérangés lorsque ce qu’ils excluent et rejettent revient au-devant de la scène – à condition que cela demeure à la place qui lui est assigné. Ce processus de réappropriation est même un des moyens du pouvoir, ce par quoi il se transforme en identifiant et intégrant ce qui n’est pas lui selon des codes et des places dont il décide. Le problème du pouvoir, la menace contre sa survie, ce n’est pas de rencontrer une opposition, une adversité, c’est la trahison.

Lorsque Genet valorise les criminels, les voleurs, les mendiants, les réprouvés en tout genre, lorsqu’il les inclut dans les codes de la beauté et de la morale, il ne s’agit pas seulement d’une inversion au demeurant facile. « Niant les vertus de votre monde, les criminels désespérément acceptent d’organiser un univers interdit. Ils acceptent d’y vivre. L’air y est nauséabond : ils savent le respirer. Mais – les criminels sont loin de vous – comme dans l’amour ils s’écartent et m’écartent du monde et de ses lois ». Il ne s’agit pas seulement de nier et d’inverser : l’important est d’être « loin de vous », de s’écarter du monde et de ses lois. L’important, c’est la distance, l’invention d’une distance, celle d’un point de vue autre et d’un autre point de vue sur ce qui alors se trouve pris dans une distance, lié à un autre qu’il ne connaissait ni en le valorisant ni en le dévalorisant. Et le surgissement d’une distance est lui-même altérant, affectant et transformant ce qui par lui est mis à distance.

41cd8qqgq4lss500lejournalduvoleurIl y a un contresens à considérer que la valorisation du dévalorisé correspond chez Genet à une adhésion, à une identification. Il n’y a pas d’adhésion chez Genet – ou plutôt l’adhésion est d’abord la condition d’une désidentification et d’un déplacement de ce à quoi on adhère. D’être valorisé, le voleur devient autre chose qu’un voleur (« je recompose un bagne, plus méchant que celui de la Guyane »), et l’ordre qui l’intègre comme voleur est lui-même fissuré. Dans le discours de Genet, il ne s’agit pas d’adhérer à ceci ou à cela, de s’identifier aux personnages d’un ordre donné qui fixe à l’avance les places, les identités et les relations. Il s’agit d’attaquer cet ordre en faisant surgir la figure d’un autre, de le faire parler et vivre selon ses coordonnées, selon sa propre vitalité. Le voleur et le criminel s’affirment en tant que tels et s’affirmer, du fond du monde négatif où ils ont été relégués, non seulement leur donne une vie qu’ils n’ont jamais eue mais les transforme autant que cela change le pouvoir qui les avait ainsi relégués. Le voleur devient triomphant, le corps du criminel devient le corps glorieux de celui qui à son tour regarde le juge qui condamne et lui parle enfin en son nom – et par là le trouble, fait vaciller l’unilatéralité des discours, des places, des corps, des valeurs et du monde. Par là, Genet ne s’identifie pas au voleur, il n’adhère pas aux valeurs du banditisme ou des bandes de mendiants : il adhère à ce qui défait les identifications, c’est-à-dire au mouvement par lequel une différence s’impose, une différence qui altère, qui multiplie le monde autant que la pensée – une différence vivante.

Cette logique, Genet l’applique autant à l’ordre bourgeois qu’aux voleurs eux-mêmes, aux criminels qu’il trahit à leur tour. L’important, c’est le mouvement, non les identités ou identifications. Ce qui importe, c’est le mouvement, non les inversions et renversements successifs qui ne sont jamais clos ni définitifs mais au contraire se répètent. Ce qui a servi à trahir sera lui-même trahi et ainsi sans cesse. « Je m’acharnai dans le mal », écrit Genet, le mal étant ici l’autre nom extra-moral de la trahison, l’acharnement étant le mouvement de celui qui a pour règle de toujours trahir, d’affirmer toujours le mouvement vivant par lequel ce qui est fait est défait, ce qui est valorisé est renversé, ce qui est devient autre – le traitre n’ayant lui-même aucune identité fixe, définie, localisable (« en moi j’assume à la fois le rôle de victime et de criminel »), n’existant que dans un anonymat dont la condition est la fidélité au mouvement, l’ascèse la plus vivante.

Le criminel et le policier peuvent se rejoindre, comme le bourreau et le condamné – non comme deux opposés qui fusionneraient dans une sorte d’identité supérieure, deux identités réunies par une identité surplombante et fondatrice d’une communauté a priori, mais comme deux doubles qui se distinguent l’un de l’autre, qui répètent leur différence par laquelle chacun échappe à soi, est pris dans une distance à soi et devient autre que soi, toujours autre. La plupart des personnages de Genet, comme la plupart des lieux et des temps, existent à l’intérieur de cette logique du double et de l’écho qui multiplie les identités, les défait, les réagence constamment – l’important étant, là encore, moins tel moment particulier de la relation que le mouvement qui indéfiniment fait être un monde où n’existent que des doubles, où surgit sans cesse l’autre de ce qui est à l’intérieur de relations altérantes, où la trahison est la règle perpétuelle. Cette logique est celle d’un passage des frontières permanent, d’une errance sans fin, voulue par le vagabond devenu le personnage métaphysique de la vie. C’est cette même logique qui guide le style de Jean Genet, style par lequel les mots sont pervertis, le sens est renversé, les phrases s’enroulent et reviennent sur elles-mêmes pour mieux être altérées, résonner dans la différence interne qui les habite et les constitue. Style par lequel le langage est sans cesse trahi, glissant toujours ailleurs, traversant ses propres frontières, soumis à la gloire d’une vie muette et souveraine.

Il faudrait aussi parler de la tombe de Genet, de la façon dont il a été enterré, dont il a choisi jusqu’au bout, jusque dans la mort, d’être dans un lieu en dehors, battu par les vents, face à la mer – lieu qui, au bord du continent africain, en est déjà la frontière, lieu qui regarde l’Europe de loin, selon les yeux de l’Afrique, au bord de la mer qui est le lieu où tout change sans cesse, où tout devient autre chose, rien n’y étant fixe, identique à soi. Lieu de la vie la plus vivante, la plus belle.

Genet grave

Depuis le 15 avril et jusqu’au 18 juillet, le MUCEM accueille une exposition consacrée à Jean Genet, « Jean Genet, l’échappée belle ».

A l’occasion de cette exposition, un catalogue a été réalisé sous la direction d’Emmanuelle Lambert, avec des textes de Philippe Artières, Patrick Autréaux, Arno Bertina, Sonia Chiambretto, Albert Dichy, Emmanuel Pinto et Oliver Rohe, MUCEM/ Gallimard, 260 pages, 32 €

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