Cécile Denjean : Voyage dans notre conscience (documentaire Arte)

Cerveau - ArteNotre cerveau est de mieux en mieux connu, mesuré, cartographié par la science. Mais qu’en est-il de notre conscience ? Déchiffrer la conscience, voyage dans l’étoffe de nos pensées, le documentaire de Cécile Denjean que diffuse Arte, l’énonce dès ses premières minutes : nous sommes tous les auteurs d’un film en trois dimensions, intime et incommunicable, celui que notre conscience tisse et construit à partir de données sensorielles, de nos souvenirs, expériences et sensations. Ce film intérieur est-il vraiment incommunicable ? Non. La science commence à observer et mesurer la conscience, à pouvoir, à partir d’imageries cérébrales et expériences, dire quelque chose de ce « moi » que la conscience de chacun construit.

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Cécile Denjean est déjà l’auteur d’un documentaire consacré au ventre, notre deuxième cerveau, diffusé sur Arte en janvier 2014. Dans Déchiffrer la conscience, elle poursuit sa découverte de la mécanique complexe du corps et du fonctionnement de nos organes. La conscience est définie, dès les premières minutes du film comme un aller et retour entre le monde et le moi, l’extérieur et l’intérieur, le corps et le monde. Ce que nous enregistrons de la réalité n’est pas objectif mais soumis à un travail de représentation, d’interprétation et de reconstruction. Notre conscience ne traite pas toutes les données enregistrées par notre cerveau, elle altère les perceptions, crée des illusions, une forme de récit parallèle.

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La conscience émerge donc des milliers de milliards de connexions entre notre environnement, notre corps et notre cerveau. Dès 5 mois, l’activité cérébrale d’un bébé repose sur les mêmes mécanismes que ceux d’un adulte, mais le temps de traitement des informations est plus long. Peu à peu, mécanismes et connexions s’accélèrent, à deux ans un enfant commence à avoir conscience de lui-même, comme le montrent les expériences face à un miroir.

Jeanne Siaud Facchin, psychologue, explique ainsi que l’on avance dans la vie par couches successives, comme si l’on s’enveloppait. Mais ces couches sont aussi protectrices, elles reposent sur des systèmes de valeur, des croyances, qui influent sur notre perception des choses. La conscience est donc une image réfléchie, avec une forme de filtre, à la fois discours et récit. « On se raconte une histoire pour vivre sa propre histoire, sans prendre forcément conscience que c’est une histoire », explique Jeanne Siaud Facchin. C’est un peu le même mécanisme que celui de la fiction chez les romanciers, « nous sommes l’espèce fabulatrice » (Nancy Huston, citée dans le documentaire).

Ainsi se tourne ce film intérieur en nous, à la fois linéaire et digressif, conscient ou non, dans les moments de veille ou de sommeil. Ce sont évidemment les cas de conscience altérée qui intéressent au premier chef les scientifiques : qu’en est-il du coma, de l’état végétatif, du sommeil, de la méditation ?
Le rêve est-il la voie royale de l’inconscient, comme le disait Freud ? Il serait plutôt, puisque l’on peut raconter ses rêves, une perception libre, sans la contrainte des lois physiques et normes sociales ou morales, le récit parallèle de ce que nous avons précédemment perçu. Le cerveau, actif dans le rêve, produit une réalité à partir des informations qu’il a déjà stockées, il réorganise personnages, situations et scenarii, notre crâne est un peu la caverne de Platon.

Le documentaire expose des découvertes récentes, des travaux de neuroscientifiques et des expériences, des cas concrets, interroge des chercheurs pour tenter de mesurer la part de libre arbitre de nos décisions. Sommes-nous soumis aux constructions de notre cerveau, dont 95 à 98 % échappent à notre conscience, quand nous opérons des choix ? Oui et non. Notre cerveau est d’abord un organe, une machine biologique qui produit des pensées comme nos poumons nous permettent de respirer. Mais c’est aussi une machine biologique d’une extraordinaire complexité qui se transforme à mesure qu’elle fonctionne. La faire travailler — en pensant, réfléchissant, méditant — accroît notre part de liberté et de libre-arbitre.

Le titre du documentaire de Cécile Denjean n’est pas un leurre : c’est bien à un voyage fascinant qu’elle nous invite. Son film expose simplement des mécanismes complexes, cartographie le continent cérébral, explore ses mécanismes et méandres, pour engager une réflexion à la fois scientifique, psychologique, philosophique et éthique : qu’est-ce que la représentation et la conscience de soi ? Comment la comprendre et la maîtriser ? des enjeux pour la recherche neuroscientifique mais aussi pour chacun d’entre nous. Si, comme l’écrivait Rabelais, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », il semblerait qu’il en soit de même de la conscience sans conscience, ce que démontre magnifiquement ce documentaire.

Déchiffrer la conscience, Voyage dans l’étoffe de nos pensées — documentaire de Cécile Denjean (58 mn), Arte vendredi 22 avril 2016 à 22 h 25 (rediffusions le 28 avril à 15 h 35, le 6 mai à 15 h 25 et le 13 mai à 16 h 20). Voir un extrait

Capture d’écran 2016-04-17 à 10.13.21Le documentaire de Cécile Denjean est la première partie d’un diptyque consacré aux Pouvoirs du cerveau — le second, Notre intelligence dévoilée d’Amine Mestari sera diffusé vendredi 29 avril, sur Arte toujours — à paraître, le 3 mai prochain, en coffret DVD.