Pierre Escot : A et Z (Écrire aujourd’hui)

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Ma table est vide, je suis invisible, transparent, je suis translucide, je vois des mots en l’air, un écran sous les yeux, à peine aux bords des artères, une apesanteur de la vieille humanité. Je suis dans les airs, je parle d’un alphabet démoli, des onomatopées, un vagissement, des petites pattes, des petites pattes d’une mémoire animale, d’un pet de nourrisson. Sentir les fantômes venir dans ton dos quand tu ouvres la bouche et tape de tes doigts les lignes sans distinction de caractère et de destination. Contre temps rythmique de consonnes, battements de voyelles, jurons et contre-ordres, tout un essai d’oubli, une suspension de la conscience. L’humain, une donation à lui-même sans y voir ce que le mot culture consent à pourrir. Je fulmine, souffle, mange mes lèvres, tords et suis la ligne de moindre résistance, construis plates-formes et halls de gares, niches, tronçons, degrés, plans, échelles, boites en acier et en bois sur des lames en verre. Je ne sais pas écrire, je ne sais pas ce que c’est, j’oublie à chaque fois, je remets en jeu les cartes. J’ai la mémoire du monde comme n’importe quelle forme vivante, la mémoire des mollusques et des amibes, des comètes et des orages et celles des éponges de tous les lavabos. Je suis, sans épaules, une des lettres superposées au bout de chacun de mes doigts, assemblage à la pulpe, empreinte lexicale, un décompte sans fin. Je ris mais en silence et je pleure en souriant et je m’endors debout. Je résume et ne fais que commencer, lance des phrases aux espaces laissés en friche. Dessaisissement, grande voûte, souplesse et force de la forme à venir, ténue. Je vois la scansion en équilibre, courant froid et chaud, concrétion, miroitement d’une grande magnitude dans l’espace donné entre chaque mot. Je remonte, je crache. Derrière moi, l’odeur de la configuration animale du territoire. Une apesanteur sous oxygène, un agrégat moléculaire aspirant la moiteur et l’énergie, un cœur sous vitrine disparaît à la prochaine contraction, des lettres s’intervertissent, s’additionnent les unes sur les autres, langage inversé sur le vieux monde. J’attends, j’attends parfois longtemps, j’attends, lance l’esquisse, le dessin général, d’autres heures, d’autres jours. Configuration des alphabets, coupe oblique des adjectifs, l’impulsion nerveuse, lumière du jour, les instants de la nuit, intervalles aux groupes d’heures, la place que prend ce qui ne se voit pas avant d’être. Les teintes, de près et de loin, se transforment et se mélangent, homme là, femme là, territoire et continents, le flux monte, se régule, le sang retourne à sa génération et à ses accidents. L’ensemble des mots m’attend, je suis dans un autre espace-temps à les découvrir en les écrivant. J’arpente, pourtant, je ne marche pas, je ne reste pas assis non plus. Je voudrais pouvoir encore relier la phrase qui vient à ce qu’elle aurait pu devenir. J’ouvre la bouche, les sons qui sortent ne sont pas les mots que je vois, ne sont pas les mots que j’écris. Les mots que j’écris attendent, couchés, serrés, blottis les uns contre les autres. Donner le nom. Ordonner pour défaire. Classer et détruire. Additionner pour tordre. Centrifuge et dans l’immersion fantôme d’un présent absolu, l’objet n’est plus un objet mais la forme qu’il prend, le paysage n’est plus le paysage mais l’image qu’il me plaira d’apercevoir, parfois malgré moi, contre moi, derme sur derme. Un fragment revient, de la consistance d’un reflet où les bouches se ferment seulement dans la mémoire. Je ne reviens pas où j’ai été, je vais là où je ne suis pas, dans la zone de visibilité la plus grande et sans fond.

Pierre Escot

Pierre Escot a récemment publié Le Carnet Lambert, art&fiction, 2015, 104 p., 18 €

Cascades-2012