Les vies multiples de Benoît Virot (3) : un 2015 attilesque

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2015 est l’année de tous les paris pour Benoît Virot : une rentrée attilesque plus large, la poursuite des projets d’intégrale, la rencontre du Général Instin, et sans doute, un rapport autre à l’édition, à rebours de ses expériences antérieures.
Suite de l’entretien avec le caméléon de l’édition, « grand timonier » du Nouvel Attila, qui nous présente son équipe, les livres de cette année, les projets à venir, et parle, avant tout, du plaisir de voir ce laboratoire se construire, jour après jour, livre après livre et du mode de transmission d’un virus du texte, du livre, de l’édition.

Benoît Virot : La rentrée 2015 du Nouvel Attila a quelque chose d’atypique, d’abord parce qu’avec deux livres c’est quand même une grosse rentrée, le double de ce qu’on sort d’habitude. C’est un pari supplémentaire, un risque supplémentaire de se couper en deux, puisqu’a priori on divise le public potentiel par deux. Et puis il y a un fait marquant pour le catalogue attilesque : il n’y a pas de roman en cette rentrée 2015, ce sont deux histoires vraies, deux livres de femmes écrits l’un sur le père, l’autre sur la mère.

JoeAlbany
Couv-Low-Down-RVBCe n’était pas du tout une volonté marketing, ça s’est trouvé comme ça, Low Down était prévu depuis très longtemps, jazz, came et autres contes de fées, c’est un texte écrit sur un des pionniers du be-bop, Joe Albany, par sa fille, du point de vue de la gamine qu’elle était à 8 ans. C’est écrit avec un style hyper minimaliste, marqué par un style et des scansions absolument fabuleux qui sont à mon avis ceux du jazz, ça se voit très nettement dans l’utilisation de l’argot américain et dans les titres de chapitres. Et c’est remarquablement rendu en français par l’immense traductrice qui se cache sous le pseudonyme de Clélia Laventure.

Et puis L’Interlocutrice, un livre arrivé dans la boîte à manuscrit au mois de mars, vraiment comme un astéroïde. Il faisait quarante pages, il y avait une très longue lettre de présentation dans laquelle la dame expliquait d’abord qu’elle avait été conseillée par Verticales, ensuite qu’elle connaissait très bien l’histoire de la revue Le Nouvel Attila et qu’en feuilletant le catalogue des LNA_PEIGNE_COUV_RVBéditions Le Nouvel Attila, elle connaissait un tiers des auteurs. Et c’est très rare qu’on sente à ce point-là un auteur en terrain de connaissance et de familiarité et puis quand elle a pitché son livre, puisque c’est ainsi qu’on appelle les résumés et les synopsis, c’était l’histoire d’un détournement littéraire. Et j’aime beaucoup détourner les textes, me retrouver au piège ou jouer, comme ça, avec les nerfs du lecteur, de l’auteur, de l’éditeur… En fait elle me racontait l’histoire d’une vieille dame qui pendant deux ans avait tenu son journal dans les marges de ses romans policiers du Masque et cette vieille dame avait deux particularités. D’abord elle avait la maladie d’Alzheimer et elle se servait de ce journal comme d’un réceptacle pour confier sa solitude, sa maladie et petit à petit sa folie.

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Et la deuxième particularité c’est que cette vielle dame, c’était la maman de l’auteur. Elle s’appelait Odette Peigné, elle avait été mannequin puis institutrice et elle avait cette passion pour les romans à l’eau de rose, pour les romans policiers qu’elle a réussi à immortaliser de cette manière : tous les matins elle rouvrait le livre, au début puisqu’elle ne se rappelait pas l’avoir lu la veille et pendant 120 pages, elle arpentait du regard et elle noircissait la page, y compris les achevés d’imprimer, les pages de titres, les pages de copyright, de notes répétitives, maladivement obsessionnelles et souvent très prosaïques sur la douleur physique, la douleur morale, l’angoisse de l’infirmière, l’envie de revoir son mari, de recevoir des fleurs pour son anniversaire, etc.

Ce texte faisait quarante pages word, brutes, et après travail, insertion des fac-similés, après retravail avec l’auteur, adjonction d’un certain nombre de portraits affectifs et biographiques d’Odette et le rétablissement d’une chronologie, il est un des fleurons de la collection « Incipit » et il fait 120 pages, ce qui est exactement le nombre de pages qu’Odette arrivait à lire en une journée… mais pour ça il faut rendre grâce à notre graphiste, Félix Demargne, de l’atelier Cheeri.

sur Diacritik, deux articles sur ce livre,
l’un signé Sophie Quetteville
l’autre Christine Marcandier

Quant à tracer une ligne à l’intérieur du Nouvel Attila, je préfère laisser ce soin au lecteur. Depuis un an et demi, depuis que le Nouvel Attila a ouvert la voix, la veine de la création contemporaine, je suis plutôt à rebours de tout mon itinéraire précédent où j’étais dans une recherche d’absolue cohérence, où j’avais vraiment l’impression de construire mon catalogue comme un château en surveillant bien les chevrons. Là je me suis plutôt fixé un cap d’exploration et d’ouverture à ce qui arrivait. Et pour moi le symbole en sont les rencontres inattendues sur les festivals, sur les salons et c’est les manuscrits arrivés par les amis d’amis d’amis qui sont souvent les meilleures surprises.

CV_SenderLe catalogue aujourd’hui, je ne sais pas si je dois dire qu’il s’équilibre ou qu’il explore mais il explore autant du côté des romans français que des romans américains à la limite de l’expérimental ou du roman graphique ou de la réédition puisqu’on poursuit l’intégrale de Ramón Sender avec un inédit qui arrive en mars, on poursuit la collection « Calques » avecCingo-couve-prov4 La grande eau, de Živko Čingo, lauréat du Prix Nocturne 2014, on réédite le fameux Dictionnaire Khazar de Milorad Pavić qui excède complétement les normes romanesques en terme de fabrication, de mise en pages, on a pris des parti-pris tout à fait inconsidérés avec la graphiste Gabrielle Coze. Et là je dirais que Le Nouvel Attila, plus que jamais, c’est un labo et le plaisir de la surprise, chaque jour. Alors c’est plus précaire parce que c’est plus difficile de tenir un discours aux libraires, il faut l’inventer pour chaque livre, mais c’est passionnant de lâcher prise et de tenter cette aventure dans une vie d’éditeur.

« Mon roman se lit de la même façon qu’on admire une sculpture : il n’a ni début ni milieu ni fin, il faut en faire le tour. »
(Milorad Pavić)

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C’est un moment où sciemment on remet en question une image acquise parce qu’on sait qu’il est vital de pouvoir s’ouvrir et reprendre prise sur autre chose. CV-GI-defLe symbole de cela pour moi c’est la rencontre avec le mouvement, l’école, la nébuleuse du Général Instin, animée par quelques auteurs Verticales comme Nicole Caligaris et Patrick Chatelier qui sont venus me rencontrer il y a cinq ans de cela avec un projet complétement fou : une centaine d’auteurs, des photographes, des artistes, des poètes, des performers, des musiciens, des philosophes travaillant tous sur un motif, un vitrail photographique effacé du cimetière Montparnasse.

Sur le Général Instin, lire l’article de Jean-Philippe Cazier
img-1Pour moi c’est aussi fort que le collège de pataphysique, ça s’appelle G.I., Général Instin. Et je leur ai demandé « mais pourquoi ? Pourquoi moi ? Est-ce que c’est juste à cause de la thématique du cimetière littéraire ? ». Et ils m’ont dit, les yeux dans les yeux, « parce que c’est à Attila que quelque chose peut se passer ». Et c’est en écoutant des présages comme ceux-là qu’on a l’impression d’agir et d’avoir prise, finalement, sur les choses : en se laissant guider.

Je crois que je n’ai pas été assez vivant, là, je n’ai pas assez souligné le plaisir, j’ai été trop rhétorique dans l’ouverture, les projets qui arrivent, les miracles, quoi. Je vais peut-être essayer de synthétiser tout cela en deux secondes. Je vais passer pour un illuminé, mais ce n’est pas grave. SI ça peut susciter des vocations… Les Fondeurs de briques et La Dernière goutte étaient abonnés à la revue, au Nouvel Attila et chez Tusitala, ils m’ont dit « quand on t’a connu, quand on t’as vu, on s’est dit, mais ça a l’air tellement simple ! ». Alors ça, quel compliment ! (Benoît éclate de rire), c’est génial !

On ne suit aucune règle et aucune mode mais finalement c’est là qu’on suscite le plus d’envies et de vocations. Mes bons copains me disent que le Velvet underground n’a jamais eu plus de 500 auditeurs ou fans mais ces 500 fans ont tous créé un groupe de rock ! Et ils me disent que ma revue c’est la même chose. Tu avais 400 abonnés mais ces 400 abonnés vont créer un jour leur maison d’édition.

On retrouve la notion de plaisir et de folie, folie dans le sens d’arrêter de se focaliser sur des normes, des habitudes acquises… Je pense que notre marque de fabrique, c’est de ne pas avoir fait d’école et de ne pas avoir des règles ou des ratios de fab ou de prix de revient trop fixes et de pouvoir tout tenter parce que tous les jours on apprend quelque chose de nouveau et c’est comme ça qu’on fait de grandes choses : sans s’en douter, vraiment sans s’en douter. En suivant le fil de ses envies, la logique d’un texte, le dialogue avec un auteur.

Capture d’écran 2015-12-12 à 09.23.23Je n’ai pas trop envie de disséquer le Nouvel Attila en chiffres mais disséquer le Nouvel Attila en personnes. Parce que, comme j’ai pu le laisser entendre, mais pas assez, chaque livre est une aventure humaine et plurielle. Si j’ai choisi de faire des livres illustrés — quasi tous mes romans étrangers sont illustrés, sur la couverture et à l’intérieur du livre — et si j’ai choisi de commencer mon parcours d’éditeur par des traductions et de confier chaque livre à un graphiste différent pour recréer un univers lié à l’auteur, je pense que plus ou moins inconsciemment c’était pour créer des aventures humaines et pouvoir échanger des visions du texte sur chaque texte. C’est à dire que je ne conçois pas ou plus ce métier comme avant.

Évidemment quand j’ai commencé à avoir des rêves d’éditeur, c’était tout seul dans mes bibliothèques, enfermé dans mes bibliothèques en débusquant les livres du Prix Nocturne mais déjà il y avait ce plaisir de la transmission, d’aller chatouiller les libraires pour avoir leurs conseils de rééditions, leurs conseils de lecture ou avoir le plaisir d’échanger avec un ami viticulteur du Lot des souvenirs de lecture sur un roman Flammarion des années 80 ou Plon des années 30. Il y a ce plaisir de l’alchimie un peu magique de deux souvenirs de lecture, deux émotions de lecture qui se rencontrent et qui vont pouvoir produire quelque chose de détonnant pour convertir d’autres lecteurs.

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Il y a une image toute bête : quand on scanne un livre, on est souvent obligé d’arracher la reliure, de le vautrer sur son scanner donc on tue un livre mais après il va être reproduit à 1500 ou 3000 exemplaires dans une maquette dix fois plus belle. C’est ce qui s’est passé avec le Paris insolite de Jean-Paul Clébert, on a massacré l’édition du meilleur livre. Mais pour la bonne cause.

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La maison d’édition du coup devient, elle l’a toujours été, un carrefour, voire un caravansérail quand je pense à nos lecteurs en langue étrangère, où il y a toujours du monde qui pullule et moi j’ai besoin, pour maintenir intacte mon énergie, mon envie de faire des livres et mon envie d’aller les défendre dans des lancements inconsidérés dans des lieux perdus, j’ai besoin à chaque fois de reconstituer une sorte de brainstorming et d’équipe dédiée à la défense des livres parce que c’est comme ça qu’on va trouver des idées, des arguments, sans y penser, au détour d’un café, d’une balade ou d’une confession, d’une crise de déprime… En gros il y a les moments de coups de blues, les moments de coups de bambou et entre ces moments peut arriver la petite touche qui va faire exploser un bouquin.

Donc, dans l’équipe dans sa forme actuelle, il y a deux mi-temps, Elsa Pierrot et Clara Donati. Elsa qui a été une des pionnières puisqu’elle est arrivée en tant couv-tourbillon-192x300qu’apprentie à la maison d’édition à l’été 2010, au bout d’un an Attila SARL. Elle a commencé par une note de lecture, en guise de faux test de recrutement, je lui ai envoyé un texte espagnol de Jose Antonio Labordeta en lui demandant si c’était publiable ou pas et elle m’a dit, c’est plein de sens, c’est plein de goût et pour moi complétement attilesque. Clara Donati, elle, est arrivée au début de l’année, début octobre, pour monter un service des manuscrits, elle avait été formée aux éditions P.O.L. et Verticales, excusez du peu, après un passage au service de presse de Gallimard.

Voilà pour les permanents du bureau, on se partage les tâches les plus chiantes couv-VW-def-202x300et les plus passionnantes. Et puis autour on a Lorane Marois qui s’occupe de l’événementiel, Théophile Sersiron qui a une collection américaine, la Bibliothèque du Sasquatch, qui est l’heureux traducteur de Comment élever votre Volkswagen, on a Cyril Gay qui travaille sur les projets graphiques et de livres illustrés, on a Mathieu qui m’aide considérablement pour la comptabilité et les dossiers de subvention… et là c’est le moment cruel où on oublie traditionnellement des personnes et on demande à censurer la vidéo dans les plus brefs délais !

Capture d’écran 2015-12-12 à 09.40.04On a aussi une fabuleuse équipe de lecteurs qui est très importante pour moi est très importante, je la cite dans tous les catalogues, lecteurs en langue étrangère, parce que ma connaissance très scolaire de l’anglais et de l’allemand et ma connaissance très vivace mais très récente du castillan, je ne peux pas envisager de travailler sur des livres étrangers si je n’ai pas un, deux, trois dialogues avec des lecteurs et là, il n’y a pas de limite. Je cherche, je me ronge et je me bats parce que je suis en manque de lecteurs slovaques, de lecteurs norvégiens ou tchèques, donc ceci a aussi valeur d’annonce…

Et je rajoute une spéciale dédicace à Hélène Morice qui est à la fois lectrice de français, lectrice d’étranger, logisticienne et… traiteur pour nos soirées à la Maison de la poésie…

A suivre, pour la dernière partie, lundi 14 décembre, dans notre édition de 13 heures.

Retrouvez la première partie des Vies multiples de Benoît Virot ici, d’une revue à l’édition.
La seconde incarnation ici.