Marco Mancassola : La vie sexuelle des super-héros (1Book1Day)

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En 2006, Deborah Eisenberg publiait un roman implacablement titré Zwilight of the Superheroes (Le crépuscule des superhéros, L’Olivier, 2009).

En 2011, Marco Mancassola lui donne la réplique (sismique) avec La Vita erotica dei superuomini (La Vie sexuelle des super-héros, Gallimard). Comme l’illustration romanesque des installations de Gilles Barbier, L’Hospice (2002) ou du passage des Heroes de David Bowie (1977) (we can be heroes / just for one day) aux Zeroes, dix ans plus tard, sur l’album Never let me down. « Ne tombe pas » sont derniers mots, murmurés, de La Vie sexuelle des super-héros, justement.

Gilles Barbier, L'Hospice
Gilles Barbier, L’Hospice

Dans le roman de Marco Mancassola, Mystique joue les transformistes pour un show TV. Batman a 60 ans, il est redevenu Bruce Wayne, lifté, icône gay, vie creuse et spleen depuis le meurtre de Robin un soir à Central Park. Red Richards, ex Mister Fantastic, siège dans des conseils scientifiques et épaule la NASA. Superman, perclus de rhumatismes, est à la retraite.Nouveau millénaire, les héros sont fatigués. New York a changé, Mister Fantastic aussi :

Autrefois, c’était le centre du monde : un bouquet de tiges en béton plantées dans le granit, un dédale de rues dont les bouches d’égouts dégageaient en permanence la vapeur du rêve. Autrefois, c’était sa ville, l’endroit où il accomplissait ses exploits, où sa femme l’aimait sans réserves et où la moindre phrase prononcée sonnait comme une réplique parfaite.

C’était la fin des années quatre-vingt, le monde des super-héros s’était dissous et Batman avait révélé son existence au public. Ce n’était plus un secret depuis des années et Bruce s’était contenté d’officialiser la nouvelle, de devenir réel aux yeux du monde, d’assumer une identité de tous les jours. Il était régulièrement apparu dans diverses émissions télévisées et avait assisté à des cérémonies organisées par la police.
Robin avait été contrarié par ce virage. Il estimait que le monde avait besoin de héros légendaires, enveloppés dans les brumes de l’impossible. « Devenir réel, c’est ce qu’il y a de pire pour un super-héros ».

Aujourd’hui, les combats des super-héros sont des querelles d’audimat : qui du Celebrity Mystique Show ou de l’émission présentée par Namor aura la plus belle part de marché ? Namor, « célèbre animateur, ancien super-héros muni de branchies et champion de natation », en est aujourd’hui réduit à mettre en scène le prétendu sauvetage de cinq nageurs inconscients dans l’East River pour « conquérir un peu d’espace dans les journaux » et « se faire ainsi de la publicité, à lui-même et à son émission ».

511O1IpdaLL._SX303_BO1,204,203,200_Bruce Wayne, ex Batman, est devenu la caricature de Pat Bateman, héros de papier d’American Psycho. Des Comics à Bret Easton Ellis. Son heure de gloire est passée, Bruce ne pose plus que pour des calendriers en « roi de l’homo-érotisme » ou une statue en latex grandeur nature de Nathan Quirst, « artiste à succès » qui s’entend à « stimuler les zones érogènes » du système, mixte de Damien Hirst et Jeff Koons. Spectacle, scandale, règne du paraître et de la représentation : sinon la fin du monde, du moins la fin d’un monde.

Un monde où l’héroïsme était encore possible, où le combat contre le mal avait un sens. « Autrefois », donc, l’adverbe qui ouvre l’extraordinaire roman de Marco Mancassola. Le monde d’avant le 11 septembre, sans doute, présent dans son immense absence. En creux dans la description de l’attentat qui coûte la vie au fils de Mister Fantastic, Franklin, le « fils préféré de l’Amérique » :« Quelques semaines plus tard, dans les rues de New York, la circulation serait interrompue, les gens descendraient de voiture, sortiraient des immeubles et, parcourus d’un frisson, lèveraient les yeux vers une colonne de fumée montant de la tour ».

Aujourd’hui est sombre, « période infâme où tous vivaient dans la panique, s’agitant dans le noir comme dans une fourmilière, et où chaque projet semblait impossible, y compris celui, pour deux personnes, de se rencontrer et de se reconnaître pour de bon ». Et dans le roman de Marco Mancassola, les histoires d’amour finissent mal, très mal.

Comment aimer, comment croire, quand plus rien n’a de sens ou de valeur ? Quand les super-héros deviennent les personnages d’un « livre à scandale », dû à leur ancien médecin, Joseph Szepanski, La Vie sexuelle des super-héros, savoureuse mise en abyme, révélant que Batman envisageait un lifting anal, que Mister Fantastic, l’homme caoutchouc, n’a jamais eu aucune idée de la longueur réelle de son sexe, ou qu’une fille est morte pour avoir «eu la mauvaise idée de tailler une pipe» à l’Homme de Béton, Ben Grimm ?

Scandales, «suppositions morbides», ragots… Les super-héros ne figurent plus que dans les rubriques people ou judiciaires, depuis qu’une mystérieuse organisation a décidé de les éliminer un par un. Robin, première cible. Puis Mister Fantastic, Batman et Mystique reçoivent à leur tour des messages anonymes d’adieu. Ils sont des cibles, visés dans leur vie la plus intime, leurs comportements sexuels. Denis De Villa, le mystérieux inspecteur aux yeux rouges, mène l’enquête. Son frère, Dennis, journaliste, couvre les procès. Qui tue les super-héros ? Quel but poursuit cette organisation insaisissable ?

Marco Mancassola nous plonge dans l’agonie d’une civilisation, la nôtre, à travers un récit qui parodie tous les genres – marvels, polars, BD, romans d’amour – et tous les registres, de l’ironie à la poésie. Méditation sur la puissance, les fins, le désir comme moteur du monde, La Vie sexuelle des super-héros donne ses pleins pouvoirs à la fiction. Le roman immense, crépusculaire et somptueux, d’un auteur qui s’impose comme l’une des voix majeures de la littérature italienne contemporaine.

Marco Mancassola, La Vie sexuelle des super-héros, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, Gallimard, 545 p., 24 € 90 — désormais disponible en poche chez Folio

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Et

Deborah Eisenberg, Le Crépuscule des superhéros, traduit de l’anglais (USA) par Madeleine Nasalik, L’Olivier, 2009, 283 p., 21 € — désormais disponible en poche chez Points

Gilles Barbier est représenté par la Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris