Au service de la France, le spectre de la France d’antan

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Chose promise, chose due, le comité de visionnage de Diacritik a regardé l’intégralité d’Au service de la France, la série d’Arte écrite par Jean-François Halin, Claire Lemaréchal et Jean-André Yerlès. Programmée à raison de quatre épisodes successifs par soirée et labellisée pochade comique et décalée au cœur des services de renseignements français dans les années 60, la sitcom a-t-elle tenu ses promesses ? Éléments de réponse avant la diffusion de la dernière salve ce jeudi 12 novembre.

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Référentielle, intelligente, absurde à l’envi, potache et adepte de l’humour à froid, Au service de la France procède de ce rire qui fait se lever le sourcil gauche de stupeur et dire tout d’abord « ce n’est pas drôle » pour revenir par la bande quelques secondes plus tard. Loquace, tout en texte plutôt qu’en action pure, Au service de la France fait la part belle aux dialogues, véritable colonne vertébrale et nerf de la série. Lunaires, ridicules, jouant sans cesse sur la rupture entre le sérieux et l’imbécile, les échanges entre les protagonistes sont des petits bijoux d’illogisme :

Un vrai-faux passeport, c’est un vrai passeport avec un faux nom. Un faux-vrai passeport, c’est un faux passeport avec un vrai nom. Il y a aussi le faux-faux, qui est un faux passeport avec un faux nom. Et le vrai-vrai qui est un vrai avec un vrai nom. Donc un passeport.

Pour les auteurs, ces saillies permettent tout : elles définissent chaque personnage, construisent des personnalités (le veule, le paranoïaque, l’héroïque, le naïf, la vamp…), et soutiennent l’ensemble dans ce portrait au vitriol de la France des années 60, passée par le prisme des barbouzes pince-sans-rire.

Mais pourquoi avez-vous répondu, Merlaux ?
– Le téléphone sonnait.
– La logique m’échappe.

Mais, et c’est la surprise au long cours, l’intrigue plutôt simple (un candide candidat espion intègre le plus secret des services) se développe et se double d’un sous-texte plus complexe. Derrière le pitch initial se cache (même si elle est plutôt facile à décoder) une réflexion sur l’après-guerre (le voyage à Vichy, un régal), le passé trouble des uns (collaboration ? résistance ?), la (dé)raison d’État étant élevée en modèle à ne pas suivre. La parodie se transforme alors en critique cynique et bien sentie de la décolonisation (avec la peinture de la France dans ses relations à l’Afrique noire, à l’Algérie), des relations Est-Ouest, de la condition féminine, du machisme ordinaire. Elle use et abuse des piques politiquement incorrectes (c’est de la satire, rappelons-le), met en exergue le racisme au temps béni des colonies, le poids de la bureaucratie hexagonale (l’argent public ne peut être dilapidé sans autorisation via le formulaire idoine), brocarde les figures politique (Mitterrand, de Gaulle), et dézingue à tout-va tout ce qui ressemble de près ou de loin à l’histoire officielle. Mettant en abyme beaucoup d’éléments contemporains. La France d’aujourd’hui, en somme.

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En toute fin de saison, Au service de la France prend même un virage surprenant, presque centripète, vers le sérieux, créant un déséquilibre (volontaire ?) certain. La série, avec un propos moins enlevé qu’en ouverture, lorgne du côté de The Game (pour l’esthétique 60’s et des préoccupations plus « réalistes »). Toutes proportions gardées, cela dit.

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Ultime satisfaction, malgré une légère baisse de régime vers l’épisode 10 pour mieux rebondir lors de l’épisode final, Au service de la France tient la distance jusqu’à l’inévitable cliffhanger. On espère déjà une saison 2 rien que pour le plaisir de retrouver Jacky Jaquard, Jean-René Calot, Roger Moulinier en remparts de la démocratie entre deux matchs du XV de France. Avec des questions en suspens : qu’adviendra-t-il d’André Merlaux et de Sophie, de Moïse et Mercaillon ? Et surtout, le meilleur service de renseignement du monde arrivera-t-il à trouver un cadeau pour Marie-Jo ?

Réponse(s) dans le(s) dernier(s) épisode(s).

Au service de la France, épisodes 9/10/11/12. Jeudi 12 novembre sur Arte.
(Et en replay sur Arte+7)