Hédi Kaddour : interview Stendhal (et Starsky et Hutch)

Hédi Kaddour vient de publier un « roman-monde », Les Prépondérants, chez Gallimard. Il est un auteur rare, de ceux qui laissent infuser les textes en eux, et offrent à leurs lecteurs de petites merveilles ciselées, éminemment politiques sous le souffle de l’aventure et du romanesque. Dans son dernier roman, entre autres livres en filigrane, nombre d’échos à l’univers romanesque et journalistique de Stendhal, des Marginalia au Rouge et le Noir, en passant par Lucien Leuwen. L’occasion pour Diacritik de sortir des sentiers battus et de proposer à Hédi Kaddour une « interview Stendhal » à laquelle il a bien voulu se prêter mais, qu’avec sa bienveillante malice coutumière, il a transformée en interview… Starsky et Hutch.

Dans les Prépondérants, un protectorat français d’Afrique du nord, au tout début des années 20 : la ville s’appelle Nahbès, elle est coupée en deux, d’un côté la ville ancienne, indigène ; de l’autre, la ville européenne, celle des colons et du « Cercle des Prépondérants, où se retrouvaient les Français les plus influents ». La ville est scindée par un « lit d’oued » (et son unique pont), formant en définitive « deux villes biens distinctes, les remparts, la mosquée et les souks d’un côté, la poste, la gare, l’hôpital, l’avenue Jules-Ferry de l’autre » , ou une « ville double et fière de ce qu’on appelait son harmonieuse réalité ».

product_9782070149919_195x320L’harmonie est de courte durée (voire totalement illusoire, déjà) : quand arrive dans Nahbès une équipe de tournage américaine, les structures (déjà explosives) du lieu éclatent. Les femmes de colons comme les autochtones sont outrées par les tenues des jeunes Américaines, le fait qu’elles conduisent, découvrent leur peau et s’assoient seules aux terrasses de café. Les hommes jalousent la Rolls Royce du réalisateur, une Silver Ghost, comme l’aura de la star du film, Francis Cavarro qui a provoqué « une crise d’inavouable romance » dans les rangs féminins. Raouf, le fils du caïd, est chargé d’accompagner Kathryn Bishop, l’héroïne féminine du Guerrier du désert (et femme du réalisateur) dans tous ses déplacements. La petite communauté du protectorat perd tous ses repères, le cercle des Prépondérants n’est plus the place to be, délaissé au profit du salon du Grand Hôtel où se donnent des thés dansants.

A ces tensions dans la ville répondent celles de l’Histoire : la première guerre mondiale est encore dans tous les esprits (voire dans les corps), elle a laissé des plaies — le mari de Rania mort pour la France en Champagne —, des mouvements d’émancipation se font jour, peuples (et femmes) voudraient ne plus « être les voyeurs de (leur) propre histoire » et les prémisses de la seconde guerre mondiale commencent à peser sur le tableau (montée des nationalismes, des fascismes, d’un encore obscur Hitler qui tient des meetings). Le récit traverse une époque, des lieux (l’Afrique du Nord, l’Europe, évoque l’Amérique et ses scissions, le reste du globe), donne vie à l’actrice Kathryn Bishop, la journaliste Gabrielle Conti, Rania, Metilda, Raouf, Ganthier qui composent un monde « déchiré par beaucoup de schismes, c’est l’époque qui veut ça, qui nous offre beaucoup de rôles différents, et nous les jouons en faisant croire qu’elle nous les impose… »

Les Prépondérants est d’abord cette saga romanesque, portée par des passions, des idylles, des conquêtes, des personnages — en particulier féminins — qui donnent chair, corps et sang à la marche du monde. C’est aussi un roman politique, qui renverse les perspectives, démonte la mécanique de l’Histoire, fouille les coulisses sociales. C’est un roman d’amour, un roman de formation à travers la figure de Raouf, pris entre deux femmes, deux mondes, deux cultures, en plein apprentissage social, politique et sentimental.

Nombre d’éléments de ce livre rappellent l’univers d’un Stendhal, l’importance des journaux, des « petits faits vrais », le jeu entre réel et fiction : dans Le Rouge et le Noir, Verrières la « petite ville » qui semble si réaliste n’est qu’une fiction, Stendhal le révèle dans l’apostille du roman. Dans ce même récit, présenté par son auteur comme une chronique de 1830, la révolution de juillet est absente, ou en creux, dans une présence paradoxale : si présente qu’elle n’a pas à être dite — un peu comme ces deux guerres mondiales dans Les Prépondérants, si loin si proches. Chez Kaddour comme chez Stendhal, un jeu subtil entre réel et fiction, personnages attestés et purement imaginaires, un travail sur l’histoire telle qu’elle s’écrit dans la presse et dans le roman (voire dans le cinéma, chez Kaddour) ; une émulation, aussi, quand une scène à l’hôtel Scribe, à Paris, dans Les Prépondérants, joue d’un horizon d’attente né, chez les lecteurs, de la scène fameuse de la main dans Le Rouge et le Noir. Cela valait bien une interview Stendhal et, on vient de l’apprendre, un Grand Prix de l’Académie Française.

Hédi Kaddour, Les Prépondérants, éditions Gallimard, 464 p., 21 € — Lire un extrait

Sur Diacritik, lire également l’article consacré aux Pierres qui montent (Gallimard, 2010)