Inventaire : l’envers de nos vies

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Entrer dans les coulisses d’un musée — le Muséum-Aquarium de Nancy — et en dresser une forme d’Inventaire photographique : tel est le projet d’Arno Paul dans un livre que viennent de publier les éditions Light Motiv. Le photographe explique combien ce lieu est pour lui chargé de souvenirs d’enfance, les poissons des aquariums, les animaux naturalisés, les bocaux gravés dans son imaginaire et sa rétine. C’est cette fascination qu’il retrouve dans ce livre, augmentée d’un accès à l’envers du décor, les collections à accès protégé, les entrepôts.

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Arno Paul
Arno Paul

C’est dans un univers fantastique que nous fait pénétrer Arno Paul : sur les étagères mobiles, des squelettes et crânes, des monstres et des animaux naturalisés, emmaillotés, parfois sous bâche ou sous plastique. Comme l’écrit Philippe Claudel dont un texte accompagne la série photographique, « à regarder toutes ces images, on pourrait se croire au profond du ventre d’un navire, aux accents parfois felliniens, reposant et silencieux, composé de milliers d’alvéoles dans lesquelles on a emprisonné la vie, on l’a recelée, contrainte dans un faux sommeil qui n’est que d’apparence tant les regards, les positions, les précautions aussi avec lesquelles on traite ici les créatures, témoignent du prix du chargement — et quel est donc le bien le plus précieux sinon la vie ou ce qui joue à l’être ?»

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On pourrait voir alors ici une version sèche, immobile, muette, anesthésiée, discrète de l’Arche de Noé (Philippe Claudel)

Les photographies d’Arno Paul commencent par saisir le regard, l’ensemble fait signe, à la fois vanité et nature morte, si proche de sembler s’animer pourtant. Puis, l’œil plonge dans les détails, vagabonde, s’arrête, rêve ; chaque scène semble une forme d’énigme ou de rébus, Philippe Claudel parle de « devinette ». Un vautour ne plane plus mais il se déploie au sol, une gazelle est arrêtée par un mur, une vache côtoie un dromadaire, un troupeau de biches et cerfs demeure statique, horde arrêtée ; squelettes et animaux naturalisés se côtoient comme le recto-verso d’une existence, un diptyque fondamental.

Capture d’écran 2015-10-27 à 08.54.48Au-delà d’un inventaire ou du catalogue d’une collection normalement interdite au regard, c’est une véritable réflexion sur la vie, notre rapport à la nature et aux animaux qu’engage ce livre : certaines des espèces ici répertoriées et comme figées dans une éternité ont disparu de la surface du globe, d’autres sont plus que menacées. Inventaire invite à une réflexion sur la biodiversité, sur ce que nous souhaitons : des animaux devenus objets de musée, rangés sur des étagères mobiles ou une véritable biodiversité ?

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Comme l’explique Philippe Claudel qui a lui aussi visité ce musée enfant — et y a depuis emmené sa fille —, « l’âge adulte écarte les lourds rideaux de notre innocence ». Si la magie du lieu demeure, si le « charme magnétique de mystère et de rêverie » est toujours là, l’exhibition de ces animaux morts nous met face « à ce que nous sommes, si peu de choses en vérité » et nous fait « méditer face à ces vanités de poils et de plumes, d’écailles et de peaux, qui appartiennent au même règne, animal, que le nôtre, au temps mesuré de notre existence et au ridicule de notre apparat ». Ce n’est en définitive pas seulement l’envers d’un musée que nous présente Inventaire mais l’envers de nos vies, décomposé et recomposé par l’objectif du photographe et ses images, « par le dérèglement poétique qu’elles instaurent. »

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Inventaire, photographies d’Arno Paul, texte de Philippe Claudel, édition bilingue (français et anglais), éditions Light Motiv, 100 pages (dont 70 photographies), 36 € — feuilleter le livre

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Du 2 novembre au 4 décembre 2015 exposition « Arno Paul : Inventaire »,
Galerie Robert-Doisneau du CCAM – Scène nationale de Vandoeuvre.
Rue de Parme, 54500 Vandoeuvre-lès-Nancy.
Entrée libre.