Autour du monde avec Mauvignier (1Book1Day)

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À l’origine du roman de Laurent Mauvignier, une date, le 11 mars 2011, celle d’un tsunami qui a ravagé les côtes du Japon. Les regards de tous les habitants de la planète convergent vers l’archipel, l’information continue est en boucle, déferlante d’images, témoignages, dévastation. La catastrophe nous a sans doute, comme toutes ces grandes dates qui trouent la linéarité du quotidien, donné le sentiment de vivre en un seul et même lieu : non plus des pays, des villes, des espaces marqués par des frontières mais une planète, la Terre.

« Je voulais voir de l’autre côté de la frontière (…) le monde comme il ne va pas. » Ce « je » pourrait être celui de Laurent Mauvignier qui déploie une journée de la marche du monde, un certain 11 mars 2011. Son roman, Autour du monde, répercute l’onde de choc du tsunami au Japon à travers plusieurs vies, dans un feuilleté d’existences, liées par une même date. A l’origine du roman, une date, le 11 mars 2011, celle d’un tsunami qui a ravagé les côtes du Japon. Les regards de tous les habitants de la planète convergent vers l’archipel, l’information continue est en boucle, déferlante d’images, témoignages, dévastation. La catastrophe nous a sans doute, comme toutes ces grandes dates qui trouent la linéarité du quotidien, donné le sentiment de vivre en un seul et même lieu : non plus des pays, des villes, des espaces marqués par des frontières mais une planète, la Terre.

Le roman s’ouvre sur une scène au Japon. Guillermo et Yûko sont dans une cabane de pêcheur, ils sont jeunes et ont « faim et soif de sexe, d’alcool, de tout ». Bientôt la vague submergera la côte, Guillermo va mourir, Yûko sera sauvée, « à moitié morte revenue chez les vivants par miracle, le corps tuméfié, glacé, gonflé comme celui d’une noyée ». Mais elle ne le sait pas encore, « elle ne saura pas non plus que le monde va bientôt regarder vers elle et vers la côte de Tohoku, puis, avec son étrange compassion et cette attention teintée de peur et d’excitation, de dégoût et de jouissance, vers tout le Japon ».

Le roman de Laurent Mauvignier s’articule autour de cette date dès lors universelle du 11 mars. Dans une Invention du monde, Olivier Rolin avait décrit en 1993 « une journée de la terre : sa prodigieuse diversité, l’unité qui fait que c’est un monde », à travers le fait « qu’on y lise aussi quelque chose de la situation de l’homme moderne ». Chez Olivier Rolin, il s’agissait d’un équinoxe de printemps, le 21 mars 1989.

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Nul équinoxe chez Mauvignier, mais une date désormais entrée dans l’histoire du monde, d’une planète saturée d’échanges, de mails, striée d’avions entre deux continents, de bateaux sur les mers et les océans. La date d’une onde de choc et « la vague, elle, continuera sa route avec indifférence. Dans un an, le tsunami continuera de frapper – presque sans force, presque exténué –, de l’autre côté de la planète. Pourtant il aura encore assez de puissance pour se jeter contre des icebergs en pleine mer du Nord. Il aura parcouru la Terre comme pour rappeler que tous les objets du monde sont reliés entre eux d’une manière ou d’une autre et qu’ils se touchent les uns les autres ».

Le récit se déroule en short cuts, rapportant des scènes de la vie ordinaire, quotidienne, dans plusieurs coins de la planète, en simultané. Seule l’heure varie selon les fuseaux. « Quelle heure peut-il être chez moi ? » se demande Guillermo, Mexicain en voyage au Japon. « Quelle heure peut-il être chez moi ? » première phrase du roman, l’ouvrant sur la béance de ces questions sans réponse qui vont tenir le monde en éveil, sur un « moi », une intimité réévaluée à l’échelle du collectif.

Les récits que Mauvignier tisse Autour du monde se déroulent au même moment, une croisière sur un paquebot en mer du Nord, une séance de plongée aux Bahamas, une nuit d’amour à Moscou, un safari en Tanzanie, un break amoureux à Rome, une fugue en Floride, etc. Sur terre, sur mer, dans les airs, des personnages traversent la planète, voyagent, travaillent, s’aiment. Certains vont mourir, « parmi d’autres, parmi des milliers », d’autres voir la mort sur les écrans de télévision, toutes ces vies, tous ces instants entrent en résonance dans un récit qui se déploie comme la vague, sans frontière et sans chapitre qui couperait le flux.

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Géographie et chronologie sont doubles dans Autour du monde, concrètes et mentales. Lisant ce récit du “pendant” (la catastrophe), on pense aussi à l’exploration fictionnelle d’un avant dans Love Hotel de Christine Montalbetti, déploiement du temps dans le pressentiment et l’urgence de la catastrophe à venir. Les amants restaient cloîtrés dans leur chambre d’hôtel, comme fermés au monde qui allait se rappeler à eux dans sa violence irréductible, s’annonçant dans des détails en apparence les plus insignifiants, puisque, comme l’écrit Mauvignier, « quelque chose dans les entrailles de la terre, très loin en mer, pas assez loin cependant, quelque chose a commencé trop près du Japon, quelque chose dans la nuit marine, quelque chose, là-bas, dans les profondeurs, a commencé d’arriver ». Chez Christine Montalbetti comme chez Laurent Mauvignier, tout est « trouble de la concomitance » – déjà dans ses Petits Déjeuners avec quelques écrivains célèbres (2008), elle évoquait « le passage cursif du temps et le retour des choses ». La fiction naît de « cette pulsion folle d’essayer de retenir ce qu’on voudrait conserver dans le tamis des phrases, quelque chose de l’expérience volatile qui s’y dépose (ce conservatoire d’instants que finit par être un livre) ».

Autour du monde déploie une série de vies minuscules enchaînées dans la fresque du 11 mars 2011, des vies singulières – et le « minuscule exotisme de la banalité » –, des vies individuelles prises dans une onde de choc collective, un moment, un « instant ». Si le roman s’ouvre sur le Japon, à l’épicentre de l’événement, il déploie ensuite des existences éparpillées autour du globe qui entrent en résonance, dont le texte réverbère les échos, dans un « vertige face à l’immensité ».

La prose de Mauvignier est séisme, ce phénomène qu’étudie justement l’un des personnages, Dimitri Khrenov, spécialiste des « ondes produites par les tremblements de terre à de grandes distances », qui permettent de « comprendre la structure de la terre » – ce qui est évidemment aussi le propos de ce roman, en moins directement scientifique mais tout aussi tellurique. Comme le nom du paquebot de luxe sur lequel voyage le sismologue, L’Odysse A, vaut clin d’œil ironique.

« L’arrière-pays mental de nos terreurs »

En quatorze récits qui forment un roman, des vies s’entrechoquent, les pays se succèdent, les dates se superposent : Guillermo, qui mourra ce 11 mars 2011, devait sa naissance au séisme de Mexico en 1985, « sa mère avait été sauvée par un inconnu qui deviendra son père pendant qu’à l’autre bout de la ville le fiancé de sa mère finissait écrasé sous le poids d’un immeuble » ; à travers l’histoire de Salma et Luli, à Tel-Aviv, c’est le conflit israélo-palestinien, le printemps arabe et la Shoah. « Les années défilent et l’histoire est inexorable.»

À ce déploiement du temps correspond un itinéraire spatial, véritable cartographie de villes mondialisées : mêmes centres-villes, mêmes magasins, mêmes enseignes, comme le remarquent Fancy et Peter à Rome, « devant les H&M et Zara de la via del Corso, ou d’autres magasins encore, des marques qui s’étendent dans les artères les plus commerçantes de toutes les villes qu’ils connaissent » devenues des centres commerciaux « à ciel ouvert ».

À travers chaque lieu, chaque moment, ces « histoires incluses dans l’histoire », il s’agit pour Mauvignier de dire un « pendant ce temps », dans la double valeur temporelle et contrastée de ce mot. Moscou pendant de Rome ou Dubaï, comme les photographies en noir et blanc sont le pendant de cette prose d’un bloc, vague qui se nourrit de ces bribes d’existences, en emportent certaines, flux et reflux de nos quotidiens. Le récit est à la fois linéaire et itératif : à Moscou, Syoafiq, qui attend son amant, regarde à la télévision « les images d’un village du nord-est du Japon » et voit Yuhô, la « miraculée sauvée par cette doudoune qui lui aurait servi de bouée et qu’on voit enroulée dans des couvertures, debout, hagarde, sidérée et seule dans un monde ravagé où elle reste l’unique point de verticalité ».

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Ce feuilleté de temps, de lieux, de discours et de vies n’est pas seulement unifié par une date unique et l’espace du globe. Autour du monde est une réflexion sur le destin, les hasards objectifs qui nous aimantent, rencontres et catastrophes – mais aussi une forme de vanité, un memento mori, souviens-toi que tu vas mourir. « Tu veux voir le vaste monde, mais est-ce que le monde en a quelque chose à faire, lui, de te voir ? Vraiment ? Regarde-toi dans une glace, Ernesto. » Alec le comprendra, lui, en Thaïlande, « quand on part si loin de chez soi, ce qu’on trouve parfois, derrière le masque du dépaysement, c’est l’arrière-pays mental de nos terreurs ».

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Laurent Mauvignier

Autour du monde est aussi la démonstration sans faille de la puissance de la fiction pour dire ce qui échappe, capter les mouvements contradictoires (et pourtant non disjoints) de l’intime et du collectif, de l’éphémère et du sans fin, du deuil et de la renaissance, du passé et du présent, du réel et du roman. Si, sur tous les écrans du monde « les bandeaux défilent au-dessous des images et c’est comme si les mots se courraient les uns après les autres dans une course-poursuite effrénée, les commentaires, les faits, l’impuissance à rien circonscrire ni tenir, les mots comme un liquide, une eau qui échappe, un torrent », le roman contient, capte, retient sans figer.

L’un des personnages du roman, Mitch, « écrit des nouvelles qui parlent des hommes et des femmes, des histoires de gens simples qui essaient de s’en sortir dans un monde fait pour personne ». Ainsi écrit Mauvignier : Dans la foule, en 2006, faisait le récit d’une catastrophe, celle du stade du Heysel, le 29 mai 1985, de personnages circonscrits dans un stade de football, et se demandait « au fond, comment dira-t-on qu’ils sont responsables d’une vague dont ils n’étaient chacun qu’une goutte ? ». Dans Autour du monde, globe romanesque, la vague naît des tréfonds de la terre. Mais il s’agit toujours, comme dans Loin d’eux (1999), d’un « tu sais, papa, des fois, je cherche la foule pour qu’un peu de mon corps se heurte à tous ces corps ».

Laurent Mauvignier, Autour du monde, éd. de Minuit, 372 p., 19,50 € – Lire un extrait

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Laurent Mauvignier, Loin d’eux, éd. de Minuit, 1999 ; Dans la foule, éd. de Minuit, 2006.

Olivier Rolin, L’Invention du monde, Seuil, 1993.

Christine Montalbetti, Love Hotel, P.O.L., 2013 ; Petits Déjeuners avec des écrivains célèbres, P.O.L., 2008.