Yves Pagès, photomaniaque bec en l’air

PhotomaniesCe livre, format à l’italienne, est comme un album, un tiroir ouvert sur un imaginaire, un partage. On connaissait Yves Pagès éditeur (Verticales) et écrivain, le voilà photographe ou plutôt photomaniaque dans ce livre paru au Bec en l’air. Yves Pagès a des « monolubies » et des « binomanies », il aime saisir des moments et des lieux, les associer. Il a aussi tout un « fiascorama » ; des photos ratées, de ce fait racontées, notées dans des petits carnets. Le Yves Pagès photographe est bien sûr le même que le Yves Pagès écrivain : une planche contact qui saisit des instantanés, construit des archyves (c’est le nom de son blog) et nous offre ses « affinités perceptives », en 250 photographies :

Pagès3Acuité et distance ironique nourrissent ces moments poétiques ou loufoques, incongrus et signifiants, des instants saillants du quotidien. C’est un Penser / classer ou plutôt un regarder / garder, comme il l’écrit lui-même, Perec n’est jamais loin puisqu’il s’agit de se placer « sous le coup d’une contrainte radicale : « écrire avec les yeux » » et y trouver une liberté nouvelle. Yves Pagès nomme ces images ses « brèves de trottoir » et « natures mortes accidentelles, un « diaporama en apesanteur mentale ».

Certaines de ces « notations optiques » commencent d’abord par entrer dans son blog, elles sont un brouillon de ce qui deviendra prose et récit, une forme d’avant-texte. Puis Fabienne Pavia, éditrice au Bec en l’air, propose à Yves Pagès de construire un livre autour de cette pratique de la photographie, ce qui le conduit à se plonger dans « les petites « icôneries » stockées dans <s>on ordinateur », une forme de laboratoire, « un terrain inconnu et pourtant familier : une camera obscura d’écrivain » qui fait apparaître des manies, des obsessions. Ainsi se construit ce volume, « en alternant les méthodes, par association (binômanie), par focalisation (monolubie), par compensation (fiascorama) ».

Pagès2Le lecteur croise des chiens, chats et lapins, des dessins sur des murs, des inscriptions urbaines et portraits en pied (et au pied de la lettre), du street art et des squelettes et crânes, l’inventaire de lieux, de choses vues, à la fois moments, instants et saisons mentales, un puzzle dont Yves Pagès nous livrerait quelques pièces :

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Fiasco-InCadre5-AUTOCENSURÉEt, de loin en loin, une série de photographies absentes, « visuel auto censuré », « visuel flou optimal » dans les « Fiascorama », des images écrites, parce que ratées, manquées, rêvées sans doute. Ou parce que, parfois, il faut dire un regard aveugle, comme dans cette photographie absente, « Un aveugle tenu en laisse par son chien, à mi-chemin d’un passage clouté, boulevard Sébastopol, dans ma ligne de mire, mais dont l’insondable regard, derrière ses lunettes noires, me tient en respect. ».

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L’ensemble, sensible et fascinant, compose un autoportrait « à la première personne du pluriel » comme l’était Portraits crachés (Verticales, 2013), un réel en éclats dans lequel le lecteur se projette, à partir duquel il rêve à son tour, ou entre, autrement, dans l’œuvre de Pagès, se remémorant des pages de ses livres, recomposant son univers, en regard.

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Yves Pagès, Photomanies, Le Bec en l’air, 256 p., 25 €

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