Olivier Hodasava : Une vie dans les plis (Une ville de papier)

Ouvrez un atlas, c’est là le plus prodigieux des fictionnaires : les dessins les plus abstraits, les figures les plus géométriques sont des impulsions à la rêverie sinon à composer de véritables romans mentaux. Toute carte, malgré sa force référentielle, est un espace de projection pour expérimenter les frontières ténues entre fait et fiction. 
C’est ce que Philippe Vasset a déjà fortement exploré dans Un livre blanc où il disait le magnétisme romanesque des zones blanches des cartes IGN. Olivier Hosada déplie à son tour cette rêverie cartographique, dans un saisissant portrait de l’écrivain en obsessionnel de ces papiers pliés, tout ensemble reflet du monde et entorse à la réalité :

« J’ai passé mon enfance à dessiner des cartes, des cartes de pays imaginaires, et aussi des espaces que je fréquentais : mon quartier, celui de mes grands-parents… Je dessinais les rues en prenant pour modèles les plans des calendriers des postes. J’enjolivais mes tracés de tout un luxe de détails que ces plans, forcément généralistes –et donc sommaires– ne donnaient pas. Je notais arbres et arbustes que l’on pouvait croiser, panneaux de signalisation ou passages pour piétons. J’essayais de la façon la plus réaliste. (…)
Je rêvais que mes cartes soient le plus fidèle reflet de la réalité. Dans le même temps cependant, paradoxalement, je finissais toujours par avoir avoir envie d’y introduire un élément de fiction, la plupart du temps un personnage sommairement esquissé, une sorte de super-héros auquel je m’identifiais. »

Pour dire ces démêlés de la carte et du monde, l’écrivain se saisit de la pratique ancienne des « villes de papier ». Il faut revenir à l’époque de l’industrie automobile florissante, quand les cartes étaient distribuées gratuitement dans les stations-service, pour offrir à tour de bras aux citoyens des horizons au bout de routes rectilignes. Pour empêcher que leur travail ne soit copié par des concurrents, les cartographes avaient pris l’habitude d’y inscrire un lieu imaginaire, un copyright trap, véritable piège pour les faussaires et les plagiaires en tous genres. Le lieu fictionnel est un paradoxal marqueur d’authenticité. Mais parfois les lieux imaginaires rencontrent la réalité, tel fut le cas pour Agloe, inventée par Otto G. Lindberg et Ernest Alpers dans les années 30 : quand la carte concurrente de Rand Mac Nally en fit mention, le plagiat semblait avérait, sauf qu’entre temps dans les années 50, un commerce nommé “Agloe General Store” s’était installé, preuve s’il en était de la force performative des inventions de papier.

Olivier Hodasava © Antoine Le Roux

Olivier Hodasava s’inspire de ce lieu imaginaire, qui apparaissait encore récemment sur Google Maps, pour déplier les aventures réelles d’un lieu imaginaire : Rosamond, dans l’État du Maine. Cette ville de papier, qui incarna l’amour de Desmond Crothers, jeune cartographe, pour sa femme Rosamelia, il en déploie les devenirs dans un roman en forme d’enquête. Tour à tour symbole amoureux, magasin au milieu de nulle part, fait divers, matrice d’un épisode de Twilight Zone, rêverie utopique de Walt Disney, obsession de Stephen King et mausolée miniature. De coïncidences en résurgences, l’invention cartographique ne cesse de rebondir dans le réel, à travers des projets et des rêveries que trame ensemble, avec un sens consommé de la tension et du rebondissement, le narrateur en empruntant la forme du new journalism. Olivier Hodasava se fait ici détective, interrogeant les témoins, ayant accès aux archives Walt Disney, traquant les informations sur Internet, entre filature policière et travail de journaliste.

Une ville de papier © Inculte

Road trip américain qui en explore les mythes fondateurs et les angoisses, ce saisissant roman poursuit en nous la force commune des lieux, qui passe entre nos mains comme au jeu du furet, d’individu en individu : l’espace est un lieu commun, où se déposent et se stratifient nos identités multiples, où se dessinent les métamorphoses d’un pays. Rosamond concentre presque un demi-siècle d’histoire américaine, distille hantises et désirs, incarne une pente rêveuse de l’esprit. Cette invention cartographique, aux effets bien concrets dans le monde, est-elle réelle, demande-t-on au narrateur-enquêteur à la fin du livre ? « Vous savez, tout dépend de la définition que vous donnez du réel. Si être réel c’est exister dans l’esprit des gens alors oui, pour moi, elle est bien réelle. »

Olivier Hodasava, Une ville de papier, éditions Inculte, avril 2019, 135 p., 15 € 90