Christophe Honoré (DR)

Après presque douze ans d’absence de la scène littéraire, Christophe Honoré revient en cette rentrée de septembre avec sans doute l’un de ses plus beaux livres : l’inquiet et mélancolique Ton père qui paraît dans « Traits et portraits », la collection de Colette Fellous au Mercure de France. S’ouvrant sur la découverte par sa fille un matin d’un mot malveillant l’accusant d’être un mauvais père, Ton père dévoile un récit des filiations démultipliées où, à la narration policière qui entend bientôt trouver le calomniateur répond la splendide autobiographie en pièces détachées d’une jeunesse bretonne.
Diacritik a rencontré Christophe Honoré le temps d’un grand entretien afin d’évoquer avec lui ce livre qui s’affirme comme l’un des plus remarquables de l’année.

Ceci est un corps © Anne Savelli

Avec Décor Daguerre, récemment paru aux éditions de l’Attente, Anne Savelli poursuit un cycle entamé avec Décor Lafayette (Inculte, 2013) et Dita Kepler : à la fois épuisement et extension des lieux, ces livres ne sont pas vraiment des romans, ils sont plus que des romans, tout ensemble récits et bifurcation, portraits et autoportraits, des laboratoires, proprement des espaces où tout peut à la fois se dire et s’absenter.
Entretien avec Anne Savelli.

Colette à la fin de sa vie

Comment finir ? Comment s’achève l’œuvre d’un écrivain ? Comment son écriture vieillit-elle ? En un mot : existe-t-il un âge littéraire des écrivains ? Ce sont à ces questions délicates et rarement posées que s’est récemment attaqué un essai aussi neuf que stimulant de Marie-Odile André, Pour une sociopoétique du vieillissement littéraire, paru chez Honoré Champion.
Interrogeant aussi bien Colette dont elle est l’une des éminentes spécialistes que l’œuvre d’Annie Ernaux, aussi bien Robert Pinget que Simone de Beauvoir, Marie-Odile André se met en quête des différentes manières de vieillir qui, chacune, dévoilent un rapport souvent méconnu au temps et à l’écriture. Diacritik a ainsi souhaité, le temps d’un grand entretien, revenir avec Marie-Odile André sur les questions nombreuses soulevées par cet essai sur l’écrivain en vieil escargot, comme elle le dit.

Juliette Mezenc, Jean-Philippe Cazier, Frank Smith © Basile Gantelet

Dans le cadre du Marché de la poésie 2017, une rencontre réunissant Juliette Mézenc, Frank Smith et Jean-Philippe Cazier, et intitulée « L’émotion ne dit pas Je », était organisée le 13 juin à la bibliothèque Marguerite Audoux. L’entretien qui suit est la transcription des échanges qui ont eu lieu au cours de cette rencontre.

Nathalie Sarraute

« On connaît cet univers où ne cesse de se jouer un jeu de colin-maillard sinistre, où l’on avance toujours dans la fausse direction, où les mains tendues « griffent le vide », où tout ce qu’on touche se dérobe » avançait Nathalie Sarraute dans L’ère du soupçon pour alors suggérer de Kafka sa puissance nue d’inhabitude, sa patiente conquête des strates du vivant où le vivant s’échappe à soi : où chacun découvre ce point extrême, tremblant et hagard d’inconnaissance à soi-même et aux autres. Nul doute qu’une telle sentence qui installe la déprise à soi et l’inhabitude du monde comme saisie liminaire du monde même pourrait venir éclairer à la manière d’un exergue rieur la publication des Lettres d’Amérique de Nathalie Sarraute, récemment paru chez Gallimard. Pourtant, dans ces vingt-quatre lettres inédites, remarquablement présentées par Olivier Wagner et soigneusement co-éditées avec Carrie Landfried, nul jeu de colin-maillard sinistre. À rebours de toute tristesse fantastique, se donne plutôt ici un jeu de colin-maillard rieur et ironique par lequel, depuis ces lettres inédites, se découvre une nouvelle Nathalie Sarraute – s’écrit une Romancière Nouvelle par l’épistolaire.

Albert Camus

Il suffit d’être un peu attentif pour entendre le nom de Camus dans la bouche de tout un chacun, comme si évoquer son nom ou une de ses phrases – prise au hasard dans un site de citations ou de vagues souvenirs scolaires –, conférait un label de crédibilité. Les hommes politiques, quelle que soit leur couleur, en sont friands et il est évident que je n’ai ni l’intention ni la possibilité de tout recenser mais plutôt de pointer un phénomène qui, selon son humeur du jour, irrite ou fait sourire, et en tout état de cause, plonge le nom de Camus dans le « politiquement correct ».

BnF, Mss., NAF 28509(26), Obscuration, f. 2. © Olivier Wagner avec l'aimable autorisation d'Ariane Ollier-Malaterre
BnF, Mss., NAF 28509(26), Obscuration, f. 2. © Olivier Wagner avec l’aimable autorisation d’Ariane Ollier-Malaterre

Claude Ollier avait fait le choix en 2008 de faire don à la Bibliothèque nationale de France de l’ensemble des manuscrits de ses œuvres romanesques, de La Mise en scène à Wert et la vie sans fin, en tout vingt-et-un romans publiés de 1958 à 2007. La question de la survie posthume de son œuvre lui avait semblé en effet nécessiter un acte de dépossession qu’un auteur n’envisage jamais avec sérénité. Il s’agissait sans doute ici d’un choix infiniment pertinent, car il permettait, en préservant l’unité et la cohérence d’un ensemble qu’il avait maintenu avec beaucoup d’attention, de rendre possible la création d’un regard rétrospectif au sujet d’une œuvre dont l’unité, la constance et l’ampleur frappent inévitablement. Ce don initial fut complété à la fin de l’année 2016 par l’achat des archives subsistantes de l’auteur et en particulier de sa correspondance reçue.

Michel Butor

« Il me semble que le voyage nous apporte une aide sensible, surtout le voyage lointain ; il ne s’agit pas là d’une distance en kilomètres, il s’agit de trouver des hommes différents : de trouver l’envers. » : tels sont, dans le bref et concis dialogue de Vanité, les quelques mots généreux et clairs d’œuvre lancés par Michel Butor au seuil des années 1980 qui pourraient, au lendemain de sa désormais mort à nous parvenue, venir se tenir à la lisière de son écriture comme pour en tracer l’intime parcours, comme pour s’en dresser comme l’indéfectible épigraphe et dire le projet de l’homme Butor et l’écrivain tout entier écriture : trouver l’envers.

Michel Butor et Frédéric-Yves Jeannet en 1992

En hommage à l’immense Michel Butor qui vient de mourir, Diacritik republie cette missive de Frédéric-Yves Jeannet, parue dans nos colonnes le 26 février dernier

à Michel Butor

Tu es mon dernier père vivant. Tu sais peut-être que David Bowie vient de mourir, en ce début d’année, deux jours après son soixante-neuvième anniversaire, mais il n’était pas vraiment pour moi un père, plutôt un grand frère & demi-dieu lointain, inaccessible dans une sorte d’Olympe. Il ne me reste que toi. Je t’écris donc cette lettre avant ma mort et la tienne : je préfère que ce soit de notre vivant.

Annie Ernaux, que tu avais lue ici, en 2012, pendant que je prenais une douche avant qu’on aille à Tepoztlán, a écrit, dans L’Occupation : « J’ai toujours voulu écrire comme si je devais être absente à la parution du texte. Écrire comme si je devais mourir, qu’il n’y ait plus de juges. » C’est aussi ma règle, mon principe. En cela nous différons sans doute un peu, car tu es secret & solaire, comme le disait bien Georges Perros, chat de haute gouttière, et moi de l’autre saison astrale. Nadia, ou Annie Ernaux, nées sept & quatorze jours avant toi, mais d’autres années, 1929 & 1940, sont je crois du même signe que toi, mais je n’ai jamais su exactement où commençaient, où finissaient les signes du zodiaque.

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En hommage à l’immense Michel Butor qui vient de mourir, Diacritik republie cet entretien de 1993, paru dans nos colonnes le 29 février dernier

« Génie du lieu », « inventeur d’Amérique » et « découvreur d’écriture : de La Modification à Transit, en passant par Mobile et Matière de rêves, Michel Butor auquel Frédéric-Yves Jeannet adressait la semaine dernière sa lettre anthume, n’a cessé, au gré de ses voyages au Japon, aux États-Unis, en Australie, de faire bouger l’écriture, de la mener, elle aussi, aux antipodes. Cet entretien a eu lieu à Lucinges, dans sa maison si justement nommé « à l’écart », en août 1993, pour la revue Eden’Art. Rencontre avec un explorateur du continent Écriture, Michel Butor, si imposant dans un étonnant bleu de travail aux multiples poches, dans lesquelles il a rangé stylos et crayons, ses outils de travail. Michel Butor, qui, en 1993, voyait déjà dans la série télé l’avenir du roman…

Jean Ricardou
Jean Ricardou

« Le roman n’est désormais plus l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une écriture » écrivait en 1963 l’encore inconnu Jean Ricardou à propos d’un roman de Claude Ollier dans une formule réversible et éclatante de justesse qui, par sa force intrusive à venir dire l’époque, s’est imposée au fil du temps comme un citation presque sans homme, une phrase vidée de tout auteur qui, plus que de synthétiser un geste d’écrire, vient à le révéler, vient à le soulever, vient à créer ce qui allait bouleverser du 20e siècle tout récit : le Nouveau Roman. Car il ne serait pas faux de dire qu’en ce jour où Jean Ricardou nous a quittés que le critique est le père du Nouveau Roman, qu’il est l’homme qui, sans doute davantage qu’Alain Robbe-Grillet et Jérôme Lindon, a su donner du Nouveau Roman son image, a su, depuis ce 1963 de naissance, faire apercevoir la phrase par où le texte deviendra la maxime et l’impératif catégorique des hommes d’alors : a su créer le Nouveau Roman. Comme si Jean Ricardou était, à lui seul, depuis cette mort qui aujourd’hui le vient frapper, l’unique Nouveau Romancier de l’histoire du 20e siècle, son aventurier le plus déraisonnable et le plus accompli, l’homme qui disparaît derrière le texte, qui devient le texte et sa critique jusqu’à une mort sans retour.

mecc81zenc3Elles en chambre, de Juliette Mézenc, interroge les conditions, les processus et les finalités de l’écriture. Mais il ne s’agit pas d’un essai, puisque le livre se situe dans une sorte d’espace nomade et multiple où la réflexion, la rêverie, la fiction, la poésie se rencontrent pour créer un livre et un discours atypiques qui déplacent et débordent les frontières, les limites des êtres, des genres, des langages.