Ann Jefferson : « Nathalie Sarraute a toujours insisté pour dire qu’elle ne parlait que d’elle »

C’est à l’occasion du vingtième anniversaire de la disparition de Nathalie Sarraute, intervenue le 19 octobre 1999, que fleurissent, notamment cette semaine, nombre d’événements célébrant l’œuvre de la romancière. A commencer par la parution, chez Flammarion, d’une première grande biographie de l’auteure d’Enfance signée par Ann Jefferson, professeure émérite d’Oxford. Loin des interdits posés par Sarraute, Jefferson déploie une magistrale reconstitution du parcours de la romancière dans le siècle, de sa naissance dans la Russie des tsars jusqu’à ses derniers jours à Chérence. Politique, engagée et déterminée : tel est le nouveau portrait de Sarraute brossée par Ann Jefferson que Diacritik a rencontré le temps d’un grand entretien, à la veille du grand colloque international consacrée à l’auteure qu’elle co-organise avec notamment Olivier Wagner et Rainier Nocchi, qui se tiendra à la Bibliothèque Nationale de France ces 17 et 18 octobre.

Ma première question voudrait porter sur l’origine de votre puissante biographie de Nathalie Sarraute. Comment vous est venue l’idée d’écrire sur la vie de Nathalie Sarraute ? Pourquoi le moment vous paraissait-il opportun pour livrer une vie de Nathalie Sarraute ?

C’est en lisant l’excellente biographie de Jacques Derrida par Benoît Peeters (2010) que j’ai compris que — quoi qu’en ait pu dire l’écrivain lui-même — il était possible de raconter de manière à la fois sobre et éclairante la vie de quelqu’un qui, comme Derrida, comme Nathalie Sarraute et bien d’autres de cette génération littéraire, refusait la biographie. Par la suite, la biographie de Barthes par Tiphaine Samoyault n’a fait que confirmer la valeur et l’intérêt d’une approche biographique. J’ai dû lire le livre de Peeters en 2011, plus d’une décennie après la mort de Nathalie Sarraute en 1999, et il me semblait que on pourrait peut-être en faire autant pour elle, surtout au vu du fait que, à l’exception d’Enfance et quelques-unes de ses pièces, on ne parlait plus beaucoup ni d’elle ni de son œuvre.

J’avais cette pensée en tête quand le hasard a voulu que je déjeune avec Dominique Sarraute, photographe et la dernière des trois filles de Nathalie Sarraute, que je connaissais déjà un peu. Encouragée par l’exemple du Derrida de Peeters, je lui ai dit qu’il me semblait que le moment était venu d’écrire la biographie de sa mère et de faire parler de nouveau d’elle. Dominique Sarraute s’est tout de suite emparée de l’idée, et bien que je n’aie absolument pas eu l’intention de me proposer comme l’auteure de cette biographie, elle a fini par me convaincre de m’atteler moi-même à la tâche malgré les réserves que j’avais : je voyais mal comment, en tant qu’auteure d’études critiques classiquement universitaires, et britannique en plus, je pourrais entreprendre ce projet. Mais elle a proposé de tout faire pour m’aider (promesse qu’elle a tenue par la suite avec beaucoup de générosité), et, en y réfléchissant, j’y voyais pour ma part l’occasion de changer de langage pour parler autrement de l’œuvre de Sarraute. C’est donc la perspective de ce changement qui m’a finalement séduite.

On connaît les préventions, très fortes sinon violentes, de Nathalie Sarraute contre les biographies, et en particulier à toute tentative de donner de sa vie une lecture biographique. Vous en rappelez quelques-unes, en préambule à votre propos, quelques-unes des plus remarquables, Sarraute déclarant : « Je dis toujours que je n’ai pas de biographie. La biographie ce n’est rien. »
Ma question sera double : comment, matériellement, avez-vous surmonté la difficulté à produire une biographie d’une romancière qui a dû sciemment laissé peu de traces et de témoignages hormis Enfance, son unique récit autobiographique ? Comment avez-vous concrètement travaillé pour nourrir votre texte pourtant résolument riche en faits biographiques ? Avez-vous eu accès à des archives inédites ?

Il me semble que Nathalie Sarraute avait deux raisons de refuser la biographie : la première, c’est qu’une biographie risquait d’imposer une grille d’interprétation à son œuvre, et de faire en sorte qu’on n’y voie plus que ce qui lui était arrivé dans « la vie réelle », la vie extérieure, et qu’on passe à côté de cette vie intérieure qu’elle voulait mettre au jour au moyen d’une écriture qui n’avait rien à voir avec le genre de récit par lequel on raconte une vie. La deuxième raison — c’est une hypothèse de ma part — c’était sa crainte que les éléments de son identité civile : russe, juive, féminine, servent à la marginaliser et de faire en sorte qu’on mette son écriture sur le compte de ces particularités identitaires, lesquelles étaient, selon elle, complétement aléatoires et sans pertinence dans son exploration d’une psychologie qu’elle prétendait être universelle.

Pour ma part, ce qui m’intéressait en poursuivant des recherches sur sa vie, c’était de mieux connaître les conditions sous lesquelles son œuvre s’était produite, non pas pour y trouver des explications ou des interprétations, mais pour retrouver le sentiment — dont Nathalie Sarraute s’est toujours réclamée — d’une recherche, d’une poursuite, ou de ce que Sartre appelle aussi un projet. Ce fut pour moi le moyen de redonner de la vie à ses textes qui étaient devenus d’une certaine manière des objets d’étude plutôt qu’une aventure, aventure où, pour elle, il y allait chaque que fois de la vie et de la mort.

Le moyen d’y arriver n’était pourtant pas évident. Comme vous le dites, Nathalie Sarraute a laissé très peu de traces de sa vie, surtout pour les cinq premières décennies : elle n’a jamais tenu de journal intime, il n’y a pas de correspondance privée ou elle aurait pu s’épancher, et ses agendas d’avant le milieu des années 40 (si tant est qu’elle en ait eus) n’existent plus. Elle se raconte, certes, dans Enfance, et aussi, malgré ses déclarations anti-biographiques, dans les entretiens qu’elle accordait aux journalistes, ainsi que dans les conversations avec son amie la metteure en scène Simone Benmussa, et dans la chronologie des Œuvres complètes dans la Pléiade. Mais c’est ponctuel, et c’est peu.

En revanche, en dehors de ces bribes, il y avait toute l’histoire du XXe siècle, dans laquelle sa vie s’est déroulée et par laquelle elle a été durablement marquée, depuis sa naissance dans la Russie des tsars en 1900 jusqu’à sa mort à Paris en 1999.

Sur le plan matériel, mes recherches pour la biographie m’ont conduite à la Bibliothèque nationale de France où se trouve le fonds légué par Nathalie Sarraute en 1996. Très peu consulté jusque naguère, il consiste principalement en des lettres reçues par elle à partir des années 50 et qui portent surtout sur des questions professionnelles (échanges avec des éditeurs, des lecteurs etc.), ainsi que ses agendas à partir de la même date. Toute cette documentation, gérée par le responsable du fonds, Olivier Wagner, qui le connaît sur le bout des doigts, m’a permis de reconstituer le monde dans lequel Nathalie Sarraute a passé la deuxième moitié de sa vie. J’ai eu l’occasion aussi d’interviewer plusieurs personnes qui l’avaient connue de son vivant. Et, grâce à la générosité de Dominique Sarraute, j’ai eu accès à des documents qui étaient restés dans la famille, à la faveur desquels j’ai pu combler quelques lacunes.

Ma seconde question repose sur le paradoxe critique et herméneutique qu’implique une biographie de Sarraute alors qu’elle la refusait. Comment avez-vous surmonté ce paradoxe, ce que vous nommez par ailleurs très justement le défi biographique ? En quoi vous paraît-il important désormais de passer par la voie biographique pour appréhender Sarraute ? S’agit-il pour vous d’y trouver une autre entrée dans l’œuvre ou de venir combler un vide critique ? Ne s’agit-il pas, par la biographie, de faire entrer Nathalie Sarraute dans un processus de classicisation de son œuvre ?

Oui, c’était en effet un défi que d’écrire cette biographie. Mais cela m’a plu d’y retrouver une attitude qui était tout autant celle de Nathalie Sarraute, laquelle revêtait très volontiers le rôle provocateur de l’Enfant d’éléphant, et dont la posture de défi se lit très clairement dans son regard sur la très belle photographie par Isolde Ohlbaum sur la couverture de la biographie. Mais si la biographie est un défi, c’est aussi une occasion : qu’on le veuille ou non, il existe de la part du public un très grand intérêt pour les biographies, y compris pour les biographies d’écrivain. Une biographie était donc le moyen de rappeler la mémoire de Nathalie Sarraute à des lecteurs qui ont pu l’oublier, ainsi qu’à d’autres qui ne l’ont jamais lue.

C’était aussi le moyen de reprendre les commentaires de l’œuvre à son auteure. Nathalie Sarraute se commentait très bien elle-même — dans ses essais critiques (notamment dans L’ère du soupçon), dans des entretiens et dans des conférences — et l’inconvénient c’est que pour le lecteur de son œuvre, il ne lui reste qu’à répéter les aperçus extrêmement pointus et intelligents de l’auteure. Cela n’empêche que la biographie risque de favoriser l’espèce de classicisation que vous évoquez, mais il faut mettre ce risque à côté d’autres avantages qu’elle me semble avoir.

Mon ambition était surtout de recréer le contexte dans lequel l’œuvre de Sarraute a évolué depuis les années 30 quand elle a commencé d’écrire Tropismes jusqu’à son dernier livre, Ouvrez publiée en 1997. L’intérêt de ce contexte était de mettre l’œuvre de Sarraute en rapport avec son époque : historique, sociale, culturelle, et surtout littéraire. Aucune œuvre n’émerge dans le vide : elle existe toujours en lien, voire même en dialogue avec son époque, non pas forcément pour la refléter, mais, d’une manière ou d’une autre, en en étant très profondément consciente.

Pendant toute sa vie, la grande question pour Nathalie Sarraute était de savoir comment se positionner, comment se trouver une place dans le monde : que ce soit dans les deux familles recomposées où elle a grandi ; en tant que fille d’émigrés russes dans la société française ; en tant que femme dans un monde littéraire essentiellement masculin, monde où par ailleurs, elle ne se reconnaissait dans aucune des mouvances contemporaines ; en tant que juive sous l’Occupation ; et plus tard, en tant qu’écrivain individuel dans un paysage de clans littéraires : qu’il s’agisse des Temps modernes, du Nouveau Roman, de l’avant-garde théorique des années 60 et 70, du monde littéraire soviétique, de l’écriture féminine des années 70, etc., etc. Toujours à la recherche de lecteurs qui la comprennent, elle craignait—grâce aux diverses associations qu’elle a pu avoir au cours de sa longue vie—d’être mal comprise, assimilée à des groupes où elle ne se sentait pas tout à fait chez elle. D’où une conscience très aiguë de sa part de l’instabilité des liens qui la rattachaient de manière si ambiguë à son contexte, et de la possibilité d’un faux dialogue avec ses contemporains. Mais ce contexte et ce dialogue existaient bien.

En effet, pour ceux qui, comme moi, ont connu son œuvre du vivant de l’auteure, le contexte dans lequel nous lisions Sarraute nous semblait une évidence, à tel point qu’il était facile de se convaincre que nous l’appréhendions en dehors de tout rapport externe. Le monde—ou plutôt les mondes—dans lesquels Nathalie Sarraute avait vécu avant d’être reconnue dans les années 50, était invisible aux lecteurs qui l’ont découverte dans la deuxième moitié du siècle. Je m’en étais déjà rendu partiellement compte en préparant les Œuvres complètes dans la Pléiade où j’étais chargée, entre autres, de l’édition des essais critiques et d’Enfance, où certaines des allusions renvoyaient à des phénomènes qui remontaient très loin dans l’histoire du siècle, m’obligeant à comprendre que la formation littéraire de Nathalie Sarraute avait eu lieu dans des circonstances très différentes de celles du Nouveau Roman et de celui des gens de ma génération.

De manière plus générale, puisque vous rappelez notamment combien ils ont pu être complices, est-ce que l’œuvre de Sarraute lue à la lumière du prisme biographique pourrait clamer comme Robbe-Grillet à l’entame du Miroir qui revient : « Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi » ?

Dans un sens Nathalie Sarraute a toujours insisté pour dire qu’elle ne parlait que d’elle, à condition qu’on comprenne : premièrement, qu’elle parlait de ce qu’elle éprouvait dans le for intérieur, et non pas de ce qui lui était arrivé dans la vie extérieure ; et, dans un deuxième temps, que ces sensations (comme elle aimait les appeler) étaient partagées par tout le monde. Parler d’elle, c’était parler de tout un chacun—pourvu qu’on veuille se l’avouer. Il n’empêche que, une fois qu’on connaît mieux sa biographie, on constate qu’elle a, en effet, utilisé certaines expériences concrètes vécues par elle, pour servir de matériau à ses livres. On peut par exemple reconnaître que dans son premier roman, Portrait d’un inconnu, elle puise dans l’expérience de la cure psychologique qu’elle a faite avec Pierre Janet au début des années vingt ; ou bien que Martereau, le personnage de son deuxième roman, n’est pas sans lien avec le M. Demarteau qui a repris l’usine du père de Nathalie Sarraute sous l’Occupation ; ou bien encore, que le personnage de Germaine Lemaire dans son troisième roman Le Planétarium s’inspire d’une bien réelle Simone de Beauvoir, etc. Mais, si ces informations rajoutent une dimension supplémentaire aux textes en question, elles n’apportent pas de clé imposant une interprétation différente : il s’agit plutôt d’un étoffement ou d’une densification du texte, qui va dans le sens de ce que Nathalie Sarraute a toujours affirmé—parfois contre les théories linguistiques d’un Robbe-Grillet—que son écriture tenait de choses vécues par elle.

Dans votre passionnant travail, ce qui ne manque pas immédiatement de marquer, c’est le rapport tout au long de sa vie de Sarraute à son enfance russe, à sa culture russe et finalement à la place que son père et sa mère ont pu simultanément jouer dans sa vie. S’agissait-il pour vous d’apporter un éclairage nouveau par rapport aux épisodes évoqués d’Enfance ? N’y avait-il pas difficulté pour vous à évoquer l’enfance de la romancière sans venir redoubler ce récit ? Comment en avez-vous évité l’écueil ? Vous prenez par ailleurs soin de préciser que, contrairement à d’autres écrivains de l’époque, russes également, son identité russe « ne devait jamais jouer un rôle dans son identité littéraire » : en quoi était-ce important pour vous de le souligner ?

Nathalie Sarraute n’a jamais caché ses origines russes. Elle en parle très volontiers dans des entretiens, mais en affirmant, quitte à dénaturer légèrement la vérité, que sa première langue était le français et qu’elle avait fait toutes ses études en France. Elle se considérait comme un écrivain à 100% français, tout en se réclamant d’une tradition littéraire cosmopolite qui comprenait le Russe Dostoïevski, l’Allemand Rilke, l’Anglaise Virginia Woolf, et le Français Proust. Quadrilingue, elle était à cheval entre plusieurs cultures linguistiques et littéraires, sans qu’il y ait eu de contradiction entre elles.

Pour ce qui est de ses années premières années en Russie et dans le milieu des émigrés russes à Paris, j’ai bien sûr utilisé Enfance—on ne peut pas s’en passer—mais il me fallait aussi établir le contexte social, historique et politique qui a été indispensable pour comprendre les circonstances des Tcherniak et des Boretzki-Bergfeld à Ivanovo, à Saint-Pétersbourg et à Paris. Le voyage que j’ai fait en Russie s’est avéré très gratifiant à cet égard, mais les heures que j’ai passées à la bibliothèque à lire des livres d’histoire, des mémoires et des biographies ont également été enrichissants.

Ce qui est remarquable dans votre biographie, c’est que vous redonnez pleinement Sarraute à l’histoire et en faites une femme de son temps, quelque peu en retrait mais souvent au milieu et prise dans toutes les questions de son époque. Elle n’y est plus la romancière qui écrivait seulement à l’ère du soupçon et de la mort de l’auteur mais s’y dévoile grâce à vous aussi et surtout comme un être pleinement vivant.
Je pense en particulier à votre manière neuve de poser la question du féminisme au centre de sa vie : de Fénelon jusqu’à sa carrière d’avocate, en quoi Sarraute a-t-elle été féministe ?

J’ai été très intéressée par la dimension féminine de la vie de Nathalie Sarraute, et curieuse de découvrir comment elle a vécu son statut de femme au cours d’un siècle qui a vu énormément de changements sur ce chapitre. Le fait d’être moi-même femme m’a sans doute sensibilisée à tout ce qui s’y rattachait : à commencer par l’éducation des filles au début du siècle, où les horizons étaient tellement limités en regard de ceux qui s’ouvraient aux garçons de leur âge ; l’entrée des femmes dans les professions libérales après la Première guerre mondiale ; le mariage et la maternité, y compris le contrôle des naissances ; sans parler du monde littéraire de l’entre-deux-guerres où les femmes avaient du mal à s’imposer. Sur le plan politique et juridique, la France avait du retard par rapport aux autres pays occidentaux, et il n’y a pas de quoi s’étonner que Nathalie Sarraute se batte pour le droit de vote des femmes dans les années 30. Étant donné son manque d’ambition en tant qu’avocate je ne crois pas que la question de son sexe ait beaucoup compté pour elle dans un monde où, pourtant, ni les femmes, ni les étrangers, ni les juifs n’étaient bien vus.

Si on peut parler du féminisme de Nathalie Sarraute, c’est un féminisme qui date d’une époque où les femmes réclamaient la parité avec les hommes, et non pas une reconnaissance de leur différence. Pour Nathalie Sarraute, l’égalité passait avant tout, non seulement dans le domaine du genre, mais aussi en ce qui concernait ses origines russes et juives. Dans quelque domaine que ce soit, son ambition fut toujours d’être reconnue en dehors de toute différence sexuelle ou autre. Rien ne lui répugnait plus que de se voir considérée comme une femme-écrivain, et comparée à d’autres femmes-écrivains. Et c’est pour cela qu’elle ne parlait jamais d’« écrivaine », d’ « auteure » ni non plus d’ « autrice »—termes qui étaient certes moins courants à son époque qu’elles ne le sont devenus par la suite.

De la même manière, en être vivant pleinement son temps, vous restituez à Sarraute sa part politique jusqu’ici minorée par Sarraute elle-même. Vous retracez ses accointances avec la Résistance notamment, son implication dans Mai 68 ou encore son admiration pour le régime de Cuba, notamment ses programmes d’alphabétisation : en quoi vous paraissait-il déterminant de montrer combien Sarraute était aussi un être politique ?

Les positions politiques de Nathalie Sarraute sont à mettre en rapport avec ses vues concernant la différence, mais elles proviennent sans doute de ses origines russes. Ayant grandi dans un milieu politisé par la révolution qui se préparait, que ce soit à Saint-Pétersbourg ou dans le monde des émigrés russes (socialistes-révolutionnaires) à Paris, elle a toujours eu un énorme respect pour le dévouement et l’idéalisme de ces exilés politiques.

Étant plus ou moins de gauche sa vie durant, elle ne s’est pourtant jamais affiliée à des positions politiques à long terme. Ses investissements politiques—le droit de vote des femmes, le Manifeste de 120, la révolution cubaine, Mai 68, Israël—furent certes intenses, mais toujours ponctuels. Et, même si ses ambitions révolutionnaires en littérature allaient de pair avec des rêves révolutionnaires à Cuba, en Mai 68 ou en Israël, elle redoutait par-dessus tout de voir ses œuvres assimilées à des fins purement politiques.

Sur l’écriture à l’œuvre de Sarraute et sur la vie littéraire de l’époque, deux questions me paraissent s’imposer tant l’originalité et la profonde nouveauté de votre approche se distinguent.
La première concerne les tropismes. Si vous en retrouvez la trace première dans une composition effectuée au lycée par Sarraute, vous évacuez totalement le tropisme, la conversation et la sous-conversation comme grilles de lecture uniques de l’œuvre : s’agit-il pour vous de dire que désormais le tropisme n’est plus un prisme critique suffisant pour rendre compte de l’écriture sarrautienne ?

On ne peut pas évacuer ces questions de l’œuvre de Nathalie Sarraute, où elles restent absolument fondamentales. Mais ce qui m’intéresse aussi c’est de voir d’où elles viennent. Pour les tropismes, il s’agit de la tradition philosophico-psychologique française de la fin-de-siècle et de la médecine psychologique de Pierre Janet (héritier de cette tradition française) qui s’accordaient dans une certaine mesure à la sensibilité personnelle de Nathalie Sarraute. Mais l’important c’est de voir ce qu’elle a pu en faire, comment elle s’est servie de ce matériau pour inventer quelque chose de neuf et d’original sur le plan littéraire.

Encore une fois, il s’agit d’une dimension supplémentaire ajoutée au texte, et non pas d’une substitution réductrice. Pour moi, connaissant l’œuvre de Nathalie Sarraute depuis très longtemps, les découvertes biographiques que j’ai pu faire ont été avant tout un enrichissement de mon appréciation de son œuvre. Je suis, par exemple, plus sensible maintenant à l’imaginaire territorial dont elle est imprégnée, ou bien à la forte présence des relations familiales dans ses romans, bref, à la richesse thématique de l’œuvre.

Cela dit, c’est aux autres de savoir comment aborder cette œuvre en regard de la biographie. Les questions que se posent les lecteurs et les chercheurs évoluent, et peut-être qu’on aura désormais recours, entre autres, à la biographie, pour y répondre. Mais pour ma part, je n’y vois rien de prescriptif, rien qui dicte la manière, ou les manières de lire l’œuvre à l’avenir.

S’agissant de la vie littéraire à présent, vous apportez un très grand soin à peindre la vie de Saint-Germain-des-Prés à la fin des années 40, notamment le lien qui unissait Sartre à Sarraute. Pourquoi Simone de Beauvoir n’aimait-elle pas Sarraute et réciproquement ? S’agissait-il finalement d’une opposition entre deux visions de l’écriture qui ne pouvaient se réconcilier ?

Ce moment de l’après-guerre où Nathalie Sarraute fréquente Sartre, Simone de Beauvoir et le monde de Saint-Germain-des-Prés m’a vivement intéressée. Nathalie Sarraute l’évoque très peu dans ses entretiens, mais après quinze ans d’écriture solitaire, ce fut pour elle l’occasion d’une entrée tardive dans le monde littéraire, à un moment de renouveau où, pour la première fois, les femmes écrivains avaient des chances d’être acceptées. Son amitié avec Violette Leduc a beaucoup compté, ne serait que par la solidarité qu’elles ont pu s’offrir.

Les choses ont cependant mal tourné avec Simone de Beauvoir, d’abord sans doute parce que Beauvoir redoutait la proximité des vues littéraires de Sarraute avec celles de Sartre (surtout le Sartre de La Nausée et des essais critiques des années 40), mais aussi, tout simplement, parce qu’il y avait très peu d’atomes crochues entre les deux écrivaines.

Le différend s’est en effet accru autour de questions d’ordre littéraire et esthétique où l’élément psychologique, explorateur et expérimental de l’écriture de Nathalie Sarraute ne répondait en rien à l’approche plus réaliste, plus sociale et plus traditionnelle de Beauvoir. Mais ce que Sarraute supportait le moins chez Beauvoir, c’était son sentiment des hiérarchies, sa manière se placer au-dessus d’autrui. Du moins, c’est ainsi que l’a éprouvé Nathalie Sarraute pour qui le principe de l’égalité et de la non-différence était primordial.

Il existe une préemption de 40 ans sur les archives de Sarraute depuis leur dépôt à la Bibliothèque Nationale de France : à votre avis, quand les archives vont s’ouvrir, que pourrait-on y trouver ? A-t-elle laissé des manuscrits inédits ou inachevés ?

Évidemment, du fait de cette préemption je n’en sais rien. Je n’ai pas pu consulter ces documents, m’étant contentée de la correspondance et des agendas. Ce qui n’est pas négligeable, et j’y ai pu faire des découvertes passionnantes. En ce qui concerne la possibilité d’œuvres inconnues ou inachevées, le catalogue des Archives à la Bibliothèque Nationale de France ne contient aucune indication de ce genre de manuscrit, ni non plus de la pièce que Nathalie Sarraute se disait en train d’écrire vers la toute fin de sa vie. Ce sera aux chercheurs qui viendront à partir de 2036 d’exploiter ce qui se révélera très certainement être un trésor, et je serai la première à m’intéresser à ce qu’ils pourront nous raconter sur les découvertes qu’ils ne manqueront pas faire.

Ann Jefferson, Nathalie Sarraute, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, Flammarion, Collection « Grandes Biographies », août 2019, 496 p., 26 € — Lire un extrait

 

Colloque international Nathalie Sarraute organisé par Ann Jefferson, Olivier Wagner, Rainier Rocchi et Johan Faerber, le 17 octobre à l’Auditorium Colbert du site Richelieu, de 9h à 17h30, et le 18 octobre à l’Institut d’Études Avancées de Paris, Hôtel de Lauzun, au 17 Quai d’Anjou.