Joyce Carol Oates et Ray Smith (DR)

Le 18 février 2008, Joyce Carol Oates entre dans « cette phase nouvelle posthume de sa vie » : Ray, son mari depuis « 47 ans et 25 jours », vient de s’éteindre. La voilà veuve, tentant d’apprivoiser ce mot, nouveau, incompréhensible, véritable litanie de J’ai réussi à rester en vie. « Car il est évident que l’identité de veuve l’emporte sur toute autre, celle d’individu rationnel comprise. »
Le récit creuse les quatre premiers mois de ce nouvel état, sans réelle chronologie pourtant, dans la déroute du chagrin et de la culpabilité, dans le désordre des souvenirs et des associations, des tâches ingrates qui la cernent, des amis qui la sauvent, soutiennent la survie.

 

 

On a tort de mettre en doute l’existence des fantômes. Nous devons ce scepticisme à deux causes convergentes : le scientisme positiviste hérité du XIXe siècle et l’empire intellectuel du capitalisme marchand. Au contraire des marchandises dont la seule réalité est une « valeur d’échange » et qui existent d’autant plus que leur commerce est plus intense, les fantômes qui nous visitent et dans l’intimité desquels nous vivons nos heures les plus vraies, vis-à-vis décisifs et sombres au miroir de notre sang, jouissent d’une pure « valeur de jouissance ». Il serait aussi fastidieux de prétendre les raconter que de raconter nos rêves ou de débagouler sur nos histoires d’amour. Leur existence est subjective : un fantôme est notre fantôme ; son image et sa voix existent, mais n’existent que pour nous. Si nous ne savons plus y croire, c’est que nous avons désappris à vivre à l’écart de tous. Marchands de notre propre vie, self-made men de nos dithyrambes, nous monnayons sur l’étal de tous les réseaux sociaux les preuves de notre existence. Nos solitudes, notre expérience, nos fantômes les plus impugnables : autant d’invendus promis au pilon. Notre plaisir est si pauvre qu’il faut à notre jouissance des salves d’applaudissements. Le dépeuplement des fantômes est une crise écologique comme l’extinction des espèces ou le naufrage des pôles. Ce qui n’est pas utilisable disparaît pour faire de la place ; ce qui est utilisable s’éteint par surexploitation. Il paraît qu’il y a cent ans, à la faveur d’une hécatombe, nous autres, civilisations, apprenions brusquement que nous étions mortelles. Nous apprenons aujourd’hui que la nature est mortelle et que nous lui survivrons. Pas besoin de guerre nucléaire ni d’apocalypse à effets spéciaux. Notre quotidien va suffire à cette élimination. La disparition des fantômes, du corail et des papillons est en train de nous l’apprendre. La terre est en rupture de stock.

Une table de pierre simple, une carreau de calcaire ocre, gravé en latin sur le flanc. C’est la tombe du tout premier habitant du cimetière, premier colon de l’enclos : George Langton, étudiant d’Oxford, mort à Rome en 1738, concivis dulcissimus itinerisque socius, pleuré par ses compagnons. Je suis assis devant la tombe, dans l’herbe déjà brûlée du cimetière acatholique, réservé aux étrangers morts à Rome ou dans la région. Acatholique est étrange : cimetière non-universel. Le championnat national du basket américain s’appelle World Championship. Rome aussi tenait lieu de monde. La pyramide de Cestius pointe sa prothèse de marbre dans la gencive rousse du mur d’Aurélien. J’ai avec moi The Fall of Rome : A Traveler’s Guide, de Anne Carson. Je ne lis pas, mais des vers bougent. L’homme est touriste de sa vie. Il fait la queue aux attractions, coche les étapes obligées et en trépigne, piètre amant, les vieilles zones érogènes émoussées de répétitions.

Francesca Woodman, Self-deceit #1, 1978 © George and Betty Woodman

Il était une fois une enfant, une jeune fille, une femme, qui, voulant pénétrer le sexe de son origine, bascula en dedans d’elle-même par le truchement d’un miroir qui fit apparaître un lapin blanc. Quel est le regard que la femme porte sur le sexe de son origine ? Un regard rétrograde qui plonge à rebours, descend en lui-même, en son corps qui se creuse.

Marie Cosnay (DR)

Aquerò, de Marie Cosnay, développe des éléments du conte, de la logique et de l’imaginaire des contes. Le livre est une mise en scène de l’enfance. Des animaux y sont des personnages et, parfois, parlent. Les adultes y sont une menace. On y trouve des monstres, des apparitions, des métamorphoses étonnantes du corps. Les lieux y sont la forêt, des grottes, la nuit. Les éléments naturels y ont leur vie propre comme une puissance inquiétante. La mort et la vie y sont partout présentes à l’état brut, non médiatisées par la culture, le savoir, le pouvoir protecteur de la technique. Ce sont la mort et la vie telles qu’elles existent pour l’enfant sans langage et sans pouvoir.

Christophe Pellet © Jean-Philippe Cazier

A l’occasion des représentations d’Eric von Stroheim au théâtre du Rond-Point, dans une mise en scène de Stanislas Nordey, rencontre avec le dramaturge et cinéaste Christophe Pellet pour un entretien où il est question, bien sûr, de théâtre et de cinéma, mais aussi du désir, de politique, de Bachelard, de l’image, de transgenre, des acteurs, de sexualité, de Racine et de fétichisme ou de l’importance d’inventer de nouveaux moyens de diffusion.

Spectateur devant L’Origine du monde (1866) de Gustave Courbet, au musée d’Orsay © MaxPPP

Depuis la nuit des temps peut-être, le sexe féminin attire et terrifie les hommes, non parce qu’il est en soi attirant et terrifiant, mais parce que les hommes y ont projeté maintes visions phantasmatiques, parce qu’ils ont vu en lui la chose impossible à voir, parce que le sexe féminin demeure un grand trou noir, le grand trou noir de la création, face cachée du monde, voilée à jamais au regard. En ce sexe est enfoui un lieu abscons, non seulement abstrus mais dont la traversée, la pénétration, au sens physique et intellectuel, s’avère périlleuse.

Je pressentais bien que l’on rentrait dans une ère clinique. Tracks l’a bien compris dans son émission sur Arte du 8 mars dernier qui présentait le film juste avant un rapide reportage sur des artistes chinois proposant la mise en scène de cadavres humains et montrant une préoccupation envers la « surmédicalisation » de notre monde.
Grave, est le premier long métrage de Julia Ducournau, jeune réalisatrice diplômée de la Femis et fille de médecin. Elle y dépeint comment Justine, adolescente issue d’une famille végétarienne, se retrouve, sur la trace de sa sœur aînée et de leurs parents, en première année d’une école vétérinaire. Son arrivée est marquée au fer rouge par un violent bizutage : une absorption forcée d’organes crus d’animaux. Suite à quoi l’étudiante plonge dans une faim carnivore sans limites qui se transforme peu à peu en faim cannibale.

Le Secret de la chambre noire, de Kiyoshi Kurosawa, peut être envisagé selon un tropisme en lien avec la serre où Marie (Constance Rousseau), quand elle n’est pas la fille aux daguerréotypes, élève des plantes rares.
Le sujet principal du film, ainsi que les attendus fantastiques de son récit, concernent pourtant bien la réalisation de portraits sous forme de daguerréotypes. Stéphane Hégray (Laurent Gourmet) photographie sa fille dans un atelier situé au sous-sol de sa demeure ancienne, à Gennevilliers. Le terrain des Hégray est isolé, dans un paysage en attente de reconstruction, selon un étrange déplacement des zones désertes que le cinéaste a su filmer au Japon.

Ikigami préavis de mort

Se laisser mourir pour permettre aux autres d’apprécier la valeur de la vie, voilà ce que prône le gouvernement dans lequel s’inscrit Ikigami : Préavis de mort, de Motorō Mase. Dans le futur proche d’un pays calqué sur le Japon moderne, est entrée en vigueur « La loi pour la prospérité nationale ». Derrière ce nom politiquement correct se cache le moteur vrombissant de la dystopie que Motorō Mase construit. Chaque enfant se voit injecter un sérum dont certains échantillons seulement sont contaminés et provoqueront la mort des plus malchanceux entre l’âge de 18 et 24 ans. Le gouvernement déclare que voir des vies s’arrêter réveille l’envie de vivre, sans preuves à l’appui ni que nous, lecteurs, connaissions clairement le contexte socio-politique dans lequel la loi a été acceptée.

Damien Hirst, Lullaby (détail), 2000. Verre, acier, aluminium, résine et peinture
Damien Hirst, Lullaby (détail), 2000. Verre, acier, aluminium, résine et peinture

Au début du siècle dernier, la découverte et le développement des produits anesthésiants sonnent la fin de la douleur physique au cours des interventions incisives. L’anesthésie participe remarquablement à l’évolution des techniques chirurgicales qui sont encore fortement imprécises et dangereuses avant la première guerre mondiale. Les méthodes d’antalgie, dont l’économie serait aujourd’hui impensable quelque soit l’intervention, sont assez récentes : c’est au XIXè siècle qu’ont lieu les premières interventions concluantes sous anesthésie générale à partir des découvertes respectives des savants : Joseph Priestley, Horace Wells, Young Simpson et James Corning.