Vincent Message : « une littérature du présent, engagée dans les conflits actuels de notre monde » (Cora dans la spirale)

Vincent Message © Astrid di Crollalanza / éditions du Seuil

Vincent Message est maître de conférences en littérature à l’université Paris 8 et l’auteur de plusieurs romans : Les Veilleurs, Défaite des maîtres et possesseurs et Cora dans la spirale récemment publié aux Éditions du Seuil. Il y décrit avec beaucoup de maîtrise et de sensibilité l’engrenage dans lequel plonge une jeune femme, cadre dans une grande société assurantielle. Nous l’avons rencontré le 5 février 2020 lors d’une soirée  de l’Association Étudiante des Protestants de Paris, organisée par Samuel François et Patricia Glaizal. On retrouvera ici l’essentiel de cet échange.

Vincent Message sait raconter la violence et le faire non pas sous la forme de l’essai ou de la théorie mais de la fiction. Le recours à cette forme littéraire a évidemment une incidence : la polyphonie, le déploiement patient des micro-récits des personnages, la constitution de l’entreprise Borélia comme une protagoniste à part entière de l’histoire, autant de sujets qui nous ont intéressée. Nous observons une migration des points de vue : au début, le narrateur semble être omniscient, quoique davantage préoccupé par le point de vue de Cora, puis nous assistons à une extension vers d’autres vies auxquelles le narrateur – se dévoilant lui-même progressivement – s’intéresse.

Vincent Message manifeste ici sa grande maîtrise de conteur en ce qu’il se déplace dans divers niveaux de langage et de discours, imbriquant ça et là des récits autonomes mais reliés, sans jamais nous perdre. L’auteur sait faire parler la langue de l’entreprise ; il a même l’art de créer des « petites différences » dans le discours des chefs. Ainsi verrons-nous Georges Bories, fondateur d’une petite entreprise auvergnate, parler dans un style direct et concret de sa philosophie de l’assurance comme nous entendrons aussi, non sans crispation, les discours de ses successeurs, plus brutaux et plus ambitieux. Vincent Message sait alors démonter – en même temps qu’il les compose – les rouages des sophismes managériaux, se voulant pourtant au « cœur de l’humain ». Analysant les nouveaux espaces du travail (l’open space) comme les nouveaux modes de discours, par mot clés, l’auteur tisse un lien subtil entre le rétrécissement de l’espace et celui de la parole. Cora, en quête de sens, est aussi, pour son drame, une femme de la société néo-libérale. Elle montre par-là combien la violence réside peut-être déjà dans cette muette complicité avec le système que Vincent Message sait faire parler.

Pourriez-vous nous raconter en quelques mots l’histoire de Cora ?

Vincent Message : Cora dans la spirale raconte l’histoire d’une femme qui a trente ans au début de l’intrigue. Elle vit à Montreuil et travaille dans une société d’assurances, Borélia. Le roman s’ouvre le jour où elle reprend le travail, après son congé maternité, puisqu’elle a donné naissance à une petite fille, prénommée Manon. Nous suivons ce qu’il lui arrive au moment de la grande crise économique des années 2010-2012, crise qui a commencé par la crise des subprimes en 2008 aux États-Unis. C’est donc un moment où l’entreprise dans laquelle elle se trouve est rachetée, les méthodes de management changent, le climat se dégrade – et tout cela va l’entraîner dans une descente aux enfers. L’essentiel de cette intrigue se focalise sur les années 2010-2012 avec l’annonce d’un drame qui a lieu le 8 juin 2012 et qui marque une rupture dans sa vie.

Cora est un personnage particulier, caractérisé par l’absence de traits saillants ou remarquables. En un sens, c’est une anti-héroïne. Avez-vous voulu expressément dessiner un personnage ordinaire ?

En effet, ce n’est pas une héroïne au sens fort du terme. Pour cerner sa personnalité, je dirais que c’est quelqu’un qui a découvert l’existence de la mort, vers l’âge de cinq ou six ans, et est restée profondément marquée par cette expérience. Sans se sentir douée de facultés exceptionnelles, elle est à la recherche d’intensité. Elle cherche à tirer les conséquences de cet horizon temporel limité. Mais dans quel sens ces conséquences doivent-elles aller ? Elle peut tantôt se dire qu’il faut savoir cueillir le jour, tantôt considérer que le présent est un ensemble de pierres à poser pour construire un avenir un peu meilleur et être utile aux autres.

L’idée de garder la trace des jours est importante pour elle : elle le fait par des carnets où elle prend des notes, et qui, cités dans le roman, permettent d’y faire entendre sa voix. Elle le fait aussi par une pratique artistique, la photographie. Elle a cherché à se lancer dans cette carrière mais ne s’est pas sentie suffisamment opiniâtre ou sûre de son talent pour persister, sachant que c’est un milieu extrêmement difficile et qu’elle n’arrive pas à y boucler les fins de mois, qu’elle veut faire du reportage et du portrait alors que les journaux n’ont plus beaucoup de budgets pour ces commandes-là.

C’est quelqu’un qui vient d’un milieu de classe moyenne, plutôt cultivée mais sans patrimoine, qui a une vocation artistique mais qui n’est pas prête à prendre tous les risques pour persévérer. Elle prend un poste en marketing dans une compagnie d’assurances en se disant qu’il y a des chances que cela lui convienne à bien des égards, que cela requiert des compétences qu’elle sait exercer, avec l’appréhension toutefois de se retrouver emprisonnée là-dedans. Je voulais que ce soit un personnage qui représente une expérience majoritaire – expérience par ailleurs relativement absente de la littérature contemporaine. Les entreprises de services sont peu représentées. Il s’agit pourtant de la profession d’une bonne proportion des actifs en France. J’avais l’impression que les écrivains n’écrivaient pas là-dessus parce qu’ils ne connaissent pas ces milieux et viennent souvent de milieux assez favorisés. Attacher plus d’importance à la classe moyenne qui travaille dans le secteur des services me paraissait en somme important littérairement et politiquement.

Le choix d’une femme était-il une nécessité pour ce portrait d’un individu contemporain ? Qu’est-ce que la condition féminine dit de différent par rapport à la condition masculine ?

C’est un roman qui m’a occupé longtemps. Il est né dans mon esprit l’été 2009. On est alors dans cette crise que le livre va raconter. Je ne savais pas que j’écrirais les choses de manière aussi réaliste et contemporaine par rapport à ce qu’est la France, mais j’étais sûr de vouloir écrire sur le monde du travail, la violence que l’on peut y subir, la façon dont il reste possible de s’y épanouir. J’ai très vite su que ce serait avec un personnage féminin.

Plusieurs raisons à cela : je sortais d’un livre, mon premier roman, Les Veilleurs, centré sur un trio d’hommes. Un meurtrier commet un crime en pleine rue, un psychiatre et un policier sont chargés d’évaluer s’il est responsable de son acte. À travers ce trio masculin, dans lequel se développe une amitié forte, je réfléchissais sur ce qu’a pu être dans ma vie à l’adolescence l’amitié masculine. Je parlais d’une expérience que je digérais, sublimais et déplaçais beaucoup, puisque je ne suis pas un psychopathe capable de tuer trois personnes dans la rue, et que tous mes amis ne sont pas policiers et psychiatres…

Or voilà : je n’aime pas écrire toujours le même livre. L’idée d’avoir un personnage féminin fort était une manière de tenter autre chose, un défi un peu difficile, mais qui correspondait aussi à une part de mon expérience personnelle : j’ai grandi dans un milieu très féminin, avec trois sœurs. Je travaille dans des milieux féminisés, comme peut l’être le milieu littéraire : globalement, le lecteur est une lectrice, les étudiants en lettres sont plutôt des femmes, tout comme les libraires. J’ai des amitiés fortes avec des femmes et je voulais écrire sur la condition féminine pour restituer cette part-là de ma vie. Il y avait aussi des raisons liées au sujet : le salariat se présente comme un lien de subordination hiérarchique. Là où nous sommes en démocratie politiquement, dans l’entreprise, cette prétention n’a pas lieu d’être – ou elle est en tout cas très marginalisée. Or cette relation de subordination est redoublée pour les femmes par la domination masculine. Cora travaille dans un secteur féminisé, à 65 % dans son service de marketing. Son supérieur est un homme avec qui elle s’entend bien, Édouard Verzack. Malheureusement, il est vite remplacé par un autre, nommé Franck Tommaso, avec qui les relations vont être beaucoup plus conflictuelles. Il est plus agressif et viriliste, portant une vision du management étriquée, il a le culte de la performance et attache peu d’importance à soigner ses relations de travail. Ce personnage contribue à la spirale dans laquelle entre Cora.

Ce que je voulais dire du monde du travail est plus manifeste dans le cas des femmes, surtout des femmes de son âge, à un moment où les injonctions contradictoires sont très fortes. Elle atteint la trentaine ; elle veut fonder une famille, mais ses statuts de jeune mère et de cadre ne sont pas faciles à concilier. Elle voudrait se maintenir dans une multiplicité forte : garder une pratique artistique, être engagée politiquement… Mais vieillir, c’est choisir entre des possibles multiples. Cora est sensible à cela, sans doute parce que je le suis aussi… et elle le refuse. Cette situation-là, de quelqu’un qui veut être ouverte et multiple, mais qui subit une double domination, est ce qui m’intéressait.

Comment l’entreprise, son espace et sa novlangue, ont-ils pu devenir pour vous un objet de littérature ?

Je voulais faire de l’entreprise un lieu d’action qui ne soit pas qu’un décor mais devienne un échiquier narratif. À première vue, des gens qui font des réunions, sont derrière des écrans, conçoivent des produits ne sont pas des sujets narratifs. Pourtant il existe en entreprise des ascensions, des chutes, des jeux de séduction et de pouvoir – et on sent bien que tout cela peut mériter le récit. Je ne voulais pas parler d’une entreprise interchangeable, mais créer une entreprise dont je retrace l’histoire et la culture. Borélia naît après-guerre, en Auvergne, c’est une petite mutuelle d’assurances qui va grandir au fil des Trente Glorieuses. La singulariser, passer du temps à raconter son évolution, c’est dire aussi que « l’entreprise » n’existe pas.

Je milite plus généralement pour abolir le singulier collectif. Je ne crois pas que « l’homme » existe, que « l’entreprise » existe, ou encore que « l’homme contemporain » ou « la femme musulmane » existent. Je pense qu’il y a des entreprises extrêmement diverses. J’ai beaucoup enquêté pour que les choses soient fidèles à la réalité et pour représenter tout le système de contraintes et de chaînes hiérarchiques qui structurent une boîte comme Borélia. La novlangue managériale fait effectivement partie des choses qui me frappent et m’intéressent. Mais j’ai pu constater que beaucoup de gens y résistent et la réinterrogent. Il me semble qu’il y a en fait plusieurs langues à l’œuvre dans une entreprise : d’abord un langage technique lié à la réalité d’un métier (et qui peut parfois tourner au jargon, créant volontairement des couches d’opacité, mais qui dans l’ensemble se justifie par une technicité réelle des activités que l’on a à décrire). Ensuite, il y a cette langue idéologique, capable de créations monstrueuses, comme le concept de low performers qui désigne ceux dont on aimerait se débarrasser sans trop tarder, ou encore celui de chief happiness managers, censés prévenir les risques psychosociaux – comme si le bonheur pouvait se gérer. Enfin il y a un ensemble de langues plus personnelles, liées aux individus, à leurs régions d’origine, à leur génération, aux études qu’ils ont faites. En menant beaucoup d’entretiens, dictaphone en main, j’ai été chercher ces mots dont je n’aurais pas eu l’idée moi-même. Par exemple, beaucoup de gens dans le milieu des assurances ont fait des maths. J’ai pu en entendre certains dire, « c’est l’épaisseur du trait de crayon » pour dire que quelque chose était quantitativement négligeable. Chaque personne utilise ainsi des images partagées par son milieu ou des expressions personnelles. Les hauts dirigeants, quant à eux, sont souvent passés par des études longues, y compris dans le domaine des Humanités. Dans leurs discours, l’une des choses les plus remarquables est l’usage de la citation. Souvent, elles ne sont pas contextualisées, elles ne cherchent pas à restituer la pensée ou le travail de la personne citée, mais jouent un rôle d’ornementation, d’appel à des autorités morales ou à des role models. Churchill par exemple est beaucoup cité.

Vous parlez, à de nombreux endroits, de l’importance du rapport que Cora entretient avec ses carnets et son écriture. Vous analysez même son rapport à l’écriture : « on sent qu’elle écrit pour elle seule, mais ça se déchiffre pour qui fait l’effort de s’y habituer ; et il y a quelque chose de déchirant à lire cela, quand on connaît la suite » (p. 29). Pensez-vous que sans support écrit, rien ne reste de soi et de ce que l’on a ressenti ? Ce besoin de laisser une trace est-il une façon de combattre la peur de la mort comme vous le dites aussi (p. 270) ?

À un moment donné, j’ai pensé que Cora raconterait elle-même son histoire. En y réfléchissant mieux, je n’étais pas à l’aise avec cette perspective narrative, puisque c’est l’histoire de quelqu’un qui n’est plus lucide et qui se trouve aspiré par un gouffre, de plus en plus vite. Dès lors, être restreint à son seul point de vue ne me permettait pas de rendre compte de la complexité de l’entreprise dans laquelle elle se trouve. Il fallait un narrateur qui prenne les choses de l’extérieur, avec distance. C’est bien des années après que l’enquête est menée par ce narrateur. Un mot sur lui, Mathias : il est journaliste, il est tombé sur cette histoire, il s’en sent proche. Il veut se consacrer de manière intense à l’écriture d’un récit d’enquête. Il cherche le sens de son travail : quitter la superficialité du journalisme du quotidien pour un cas. J’aime ce schéma narratif, à la fois classique et fondamental : l’idée de quelqu’un qui prend trop à cœur une affaire. Il va recueillir des témoignages pour comprendre ce qui s’est joué dans les années 2010-2012 et notamment le 8 juin 2012 où le drame a lieu.

Mathias utilise aussi les carnets tenus par Cora : c’était pour moi une manière de faire en sorte que sa voix à elle soit entendue à la première personne, qu’on entende la Cora du moment des faits. D’autres choses ont joué : c’est aussi un livre qui s’est écrit dans des carnets. J’ai donc transposé en fiction ma pratique d’écriture. Pour répondre plus directement à votre question, je suis en effet frappé par le fait que notre mémoire déforme les choses. Si vous vous repassez l’histoire d’une rencontre ou la chronologie d’une dispute et si vous essayez de comprendre comment les choses se sont envenimées, vous déformez déjà – même vingt minutes après. En écrivant, Cora arrache aussi des moments au flux du temps, de même qu’elle lui arrache les visages par sa pratique de la photographie. De même que tomber sur des photos de soi est une expérience « défamiliarisante », se relire peut donner l’impression que c’est une personne niaise qui écrivait, mais en même temps cela donne de la lucidité. On se rappelle comment on pensait, sentait, ou ce qu’on en mettait par écrit en tout cas. Cela évite de tomber dans le mythe de l’âge d’or, d’idéaliser le passé.

Vous décrivez bien ce que produit la violence de l’entreprise sur le rythme du corps, la vie, l’intime. Mais le lecteur ne trouvera pas à la fin du livre de jugement ultime. Les responsabilités ne sont pas véritablement établies. Chacun est-il donc à la fois coupable et responsable ? Cora violentée est-elle complice de cette violence ?

La violence est un thème obsessionnel pour moi, surtout la violence économique. La façon dont nos corps et nos esprits la subissent et l’extériorisent sous des formes destructrices et autodestructrices. Quelqu’un qui subit beaucoup de violence finit généralement par agresser ou s’agresser. C’est une des plus grandes questions du livre : la violence et sa responsabilité.

Si je sors du cadre du roman, on peut prendre l’exemple scandaleux des violences policières. La question est souvent de savoir qui commence. Les manifestants ou protestataires répondent en général à des violences structurelles qui leur sont imposées au quotidien par le système économique, et il est de ce fait très difficile de déterminer cela, de trouver le point d’origine absolu de la violence. Une fois qu’il y a eu escalade, il est très délicat également de faire la part des responsabilités. Je voulais que ce travail d’imputation des responsabilités reste celui des lectrices et lecteurs. J’aime les romans qui montrent une pluralité de points de vue, sans que le positionnement de l’auteur soit trop affirmé – et j’ai d’ailleurs étudié ces esthétiques-là dans mon essai Romanciers pluralistes.

Pour ma part, je ne cache pas ma conviction que le capitalisme est en train de provoquer un effondrement du vivant sans précédent et que c’est un système productif dont la plupart des règles doivent être remises en cause. Mais écrire un roman qui dirait simplement, « le capitalisme est violent », « le capitalisme est l’origine du mal », je ne vois pas trop l’intérêt… Il s’agit d’entrer dans la complexité des problèmes.

Lorsqu’on déploie un monde fictionnel, on a précisément le temps de mettre les choses en perspective. Dans une entreprise où le système de contraintes est extrêmement ramifié, il peut être difficile d’établir des responsabilités directes. Du point de vue de la justice, c’est pourtant presque les seules qu’on connaisse. La chose vaut d’ailleurs aussi dans les éthiques classiques, de la Bible à Kant. L’éthique se demande : quels devoirs ai-je envers mon prochain ? Quels sont les interdits dans mon rapport à mon prochain ? Il s’agit toujours de quelqu’un qu’on a en face de soi, dont on voit le visage, avec lequel on est en contact direct. Or dans le monde contemporain, les chaînes de responsabilité se sont considérablement allongées – Hans Jonas le montre à merveille dans Le Principe responsabilité. Les émissions de gaz à effet de serre des années 1950 pèsent encore sur nous ; les Californiens qui roulent en SUV affectent la vie des habitants de Jakarta qui voient monter le niveau de la mer et doivent quitter leurs maisons.

Dans l’entreprise aussi, les décisions du PDG Antoine Mangin ont une influence sur la vie de Cora jusqu’au plus intime : sur la manière dont elle dort, sur sa sexualité, sur ses rêves. Pourtant, il la connaît à peine, il ne l’a croisée qu’une ou deux fois. J’ai assisté en juin dernier à une douzaine d’audiences du procès France Telecom, entreprise de 110 000 personnes. Son PDG, Didier Lombard, ne connaissait personnellement aucune des 19 personnes qui se sont suicidées. Il a dit à la barre avoir commencé à être informé des suicides à l’été 2009, alors qu’il y en avait depuis 2007, parce qu’on ne fait pas remonter ces informations au plus haut tant que le phénomène n’est pas statistiquement marquant. Mais avoir une responsabilité indirecte ne veut pas dire qu’on peut se dédouaner, puisque précisément les responsabilités indirectes sont celles qui pèsent le plus lourd. Je pense autrement dit que les responsabilités directes et indirectes s’ajoutent – elles ne se diluent pas. C’est la raison pour laquelle je voulais que le drame autour duquel se noue le roman travaille ce jeu de tensions : l’entreprise y a une responsabilité qui est à la fois évidente et difficile à établir, et Cora porte aussi sa part de responsabilité.

Le roman est caractérisé par une polyphonie. Est-ce pour révéler la difficulté absolue de chaque point de vue, la souffrance de ceux qui pourtant luttent dans des rapports de force ? Cora est également ambiguë concernant ses responsabilités : elle ne cesse de se défausser, de fuir les uns et les autres. Elle estime pourtant, à de nombreuses reprises, que la fatalité s’abat sur elle.

Je voulais une polyphonie pour éviter le manichéisme. Le roman peut prendre le temps de déployer la pluralité des points de vue. Cela n’empêche pas le jugement, mais cela évite qu’il soit hâtif. Lorsque les lecteurs et lectrices me parlent du roman, personne ne me dit que Franck Tommaso est sympathique. Mais s’être fait une idée de son parcours personnel, de son ressentiment, de son désir de revanche sociale, l’avoir vu marginalisé par son père dont il n’est pas un enfant légitime – tout cela permet de comprendre sa position, ce qui ne veut pas dire d’excuser son comportement.

Lorsque Cora lui demande une demi-journée de congé pour une raison importante, dans le chapitre « L’anticyclone », une alternance des points de vue s’organise. Cela me fait penser à la citation d’Adam Smith, dans la Théorie des sentiments moraux : « Quoique, selon le proverbe, chaque homme soit pour lui-même le monde entier, il n’est pour le reste du genre humain qu’une de ses parties les plus insignifiantes. » Franck Tommaso, donc, passe une mauvaise journée puisqu’il a accompagné sa mère en chimiothérapie ; il se console en regardant le grand match Tsonga-Djokovic du 5 juin 2012. Du point de vue de Tommaso, Cora ne fait pas bien son travail, elle est distraite et trop absente. Du point de vue de Cora, Franck ne comprend pas que l’équipe est en sous-effectif car il y a eu des licenciements, et qu’elle lui demande ce congé pour des raisons qu’elle n’a pas envie de lui dévoiler mais qui sont réellement importantes. Nous avons tous tendance à juger les autres sans essayer de nous mettre à leur place, sans toujours nous demander : « pourquoi l’autre a-t-il dit ça ? » Le point de vue, dans cette scène, bascule de plus en plus vite, d’une phrase à l’autre. Le lecteur peut porter tous les jugements qu’il veut, mais il le fait au moins en connaissance de cause. Il peut à la fois éprouver de l’empathie pour Cora et se sentir à distance de certains de ses comportements. Estimer, par exemple, que c’est quelqu’un qui en veut trop, qui ne sait pas se contenter, et qu’elle est de ce point un sujet néolibéral pas moins aliéné qu’un autre… C’est de fait une femme qui recherche la vie intense dont Tristan Garcia parle dans un de ses essais, La vie intense. Nous sommes sans cesse dans la recherche de la condensation des expériences, dans une accélération à la fois choisie et subie : nous cherchons plus de contacts, plus d’activités… Souvent, cela mène à des effondrements dépressifs. La dépression est le pendant de l’intensité. Cora vit dans ce risque.

Cora est donc victime d’un système et d’un rythme, celui de l’entreprise et plus généralement de la vie urbaine et moderne. Pourtant, pour relancer la vitalité de sa vie, elle démultiplie ses désirs : elle se lie amoureusement à sa collègue Delphine, elle donne son amitié à Maouloun, un réfugié malien sans domicile. Par-là, elle accélère encore davantage la pression qu’elle subit dans sa vie. N’est-ce pas une démarche paradoxale ?

Le roman semble annoncer un programme (celui d’une descente aux enfers dans le monde de l’entreprise) mais il ne cesse de le déjouer (parce que la manière dont l’intrigue avance dépend de coups de barre, de virages inattendus). À partir du milieu du livre, Cora se lance en effet dans des stratégies de fuite ou des stratégies compensatoires puisqu’elle ne trouve plus de sens dans son travail.

J’ai pensé à ce que disait l’économiste Albert Hirschman expliquant que dans une situation difficile, trois stratégies existent : donner de la voix et résister (voice), se soumettre (loyalty) ou partir (exit). En réalité les gens sont tiraillés entre ces trois options : ils ont une loyauté et une conscience professionnelle, ils peuvent se montrer véhéments dans l’opposition à leur hiérarchie (se dire, je vais voir mon n+1 et lui expliquer ce qui ne va pas) et ils ont aussi des tentations de fuite. La chose se matérialise concrètement dans le livre : un jour Cora prend sa voiture et rate sa sortie d’autoroute pour aller au bureau. Dans le tunnel de La Défense, elle voit défiler les panneaux Exit, ces petits bonshommes courant à toutes jambes vers une issue libératrice… Et bientôt elle se met à filer sur la route de Normandie… En l’occurrence, c’est plutôt une bonne idée de sa part. Mais je voulais qu’à d’autres moments le lecteur ait envie de lui dire : ça ce n’est pas la solution… ne fais pas cela… Car la lucidité, on l’a pour les autres, quand on regarde leur situation, mais rarement pour soi-même.

Je voudrais finir cet entretien par deux questions plus générales. Quel est pour vous aujourd’hui le rôle d’un écrivain ? En quoi consiste la formation en création littéraire que vous proposez à l’université Paris 8 Saint-Denis ?

Au risque de vous décevoir, je dirais que « l’écrivain » au singulier n’existe pas plus que l’entreprise, la femme ou l’homme. Je peux seulement décrire l’écrivain que j’essaye d’être et répondre d’abord d’un point de vue très matérialiste. Les écrivains sont des gens qui ont plusieurs métiers car on ne peut plus vraiment vivre de l’écriture, ou alors en acceptant de vivre de manière précaire. Ce sont des métiers vocationnels mais la vocation et le désir ne compensent pas toujours cette grande précarité.

Comme Cora, je suis tiraillé entre un goût du risque et une peur du risque. Ma riscophobie relative m’a conduit à chercher un poste stable, à l’université. Mon goût du risque me porte à me lancer dans des projets littéraires déraisonnables. J’ai passé dix années à écrire ce roman, qui m’a demandé un travail colossal et m’a parfois surmené, pour un résultat qui est par nature éminemment incertain. Je sais ce que j’ai voulu faire et j’estime y être à peu près parvenu, mais la manière dont les romans sont reçus est, elle, très imprévisible. Écrire est donc un métier de parieur. Peu de livres marchent, la plupart ne marchent pas, beaucoup marchent très modestement. On écrit parce que précisément ce n’est pas un métier aliénant. Essayer de mettre des mots sur les réalités que nous vivons ou que vivent les autres, c’est l’exact contraire de l’aliénation. Il n’y a pas plus grand bonheur que d’écrire une page dont on est content ou de se dire : je ne pensais pas y arriver et je suis parvenu à écrire ce livre où d’autres, peut-être, vont se retrouver.

Pour revenir sur le rôle de l’écrivain tel que je le conçois : j’essaye d’écrire une littérature du présent, engagée dans les conflits actuels de notre monde, de parler de chantiers ouverts et de questions qui ne sont pas tranchées. La Seconde Guerre mondiale est terminée et on peut en tirer des leçons, être vigilants face au retour du fascisme, face aux nouveaux crimes de guerre, etc. Les questions dont parle Cora : comment donner du sens au travail en entreprise ? comment critiquer le capitalisme de façon à la fois juste et efficace ? que faire quand les crises migratoires bousculent les métropoles ? comment rester humain dans un monde où les pressions économiques sont aussi fortes ? – ce sont des questions incroyablement ouvertes, dont aucun aspect n’est tranché. La preuve en est qu’elles se sont plutôt accentuées depuis l’époque que décrit le livre. Je crois qu’il peut y avoir un rapport entre écriture et action : l’écriture est une forme d’action à part entière et elle incite à des réflexions qui changent parfois nos choix individuels et collectifs. J’ai envie d’être engagé, non pas dans un sens restreint : avoir ma carte dans tel parti ou soutenir telle ou telle cause en n’écoutant que les arguments qui vont dans mon sens, mais parce que les écrivains sont des gens comme les autres, ils sont poreux au monde. On ne peut pas ne pas être saisis par les troubles majeurs qui traversent notre époque. Je ne me verrais pas écrire un livre où tout va bien, écrire sur le bonheur sans nuages. Et je ne suis pas sûr d’ailleurs qu’un tel roman existe.

Une autre manière d’exercer ce désir d’écriture et d’engagement passe par le développement de la création littéraire comme discipline en France. Nous avons créé à Paris 8 Saint-Denis un des premiers masters en la matière. Il forme des gens qui veulent consacrer tout ou partie de leur vie professionnelle à l’écriture – et que leurs origines sociales ne destinent pas forcément à cela. La première promotion est sortie en 2015 et nous atteignons une vingtaine de livres publiés par nos diplômés. À côté de celles et ceux qui publient des romans, d’autres font des performances poétiques, d’autres des thèses, de l’écriture de scénarios ou de la réalisation. C’est un laboratoire enthousiasmant et précieux pour réfléchir aux questions communes. En ce moment, je donne un cours sur l’urgence écologique et nous travaillons sur la manière dont on écrit là-dessus : comment écrire sur les incendies en Australie ? Comment écrire pour une génération qui a vu l’empreinte écologique de l’humanité dépasser la capacité de charge des écosystèmes, et qui connaîtra donc l’arrêt de la croissance et des formes d’effondrement du vivant et de nos sociétés ? Je crois que nous faisons du bon travail, actuellement dans de mauvaises conditions puisque nous sommes en grève contre la réforme des retraites et une loi sur la recherche qui risque de concentrer les moyens dans les universités les mieux dotées au détriment d’universités comme la nôtre. Mais faire du bon travail dans de mauvaises conditions, c’est le lot de beaucoup de gens aujourd’hui. Ce master est une cabane dans l’adversité. Cela ne change pas le monde mais cela permet de créer un bout de monde qui va plutôt bien.

Vincent Message, Cora dans la spirale, éditions du Seuil, août 2019, 464 p., 21 € — Lire un extrait