Anne-James Chaton : « Tu n’as rien vu à Dallas »… (Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy)

President Kennedy and motorcade minutes before his assassination in Dallas in 1963 - Walt Cisco, Dallas Morning News (Work in public domain)

« Nous sommes nos écrits. Nous sommes définis par les écrits qui nous entourent. Nous sommes également les écrits que nous provoquons. Et les écrits que nous provoquons deviennent, de fait, les portraits de ceux qui les produisent… » : tel était le postulat de Vie d’hommes illustres d’après les écrits d’hommes illustres d’Anne-James Chaton, rappelé en quatrième de couverture (Al Dante, 2011). Et tel pourrait être celui de Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, paru en mars chez P.O.L, ample mise en réseau des discours qu’une tentative de portrait provoque et produit.

L’homme qui tua John F. Kennedy voit ici sa vie déployée : de sa naissance en octobre 1929, deux mois après la mort de son père à sa mort le 24 novembre 1964. Lee Harvey Oswald porte le prénom du héros sudiste de la guerre de Sécession, il est cet être ambigu, anxieux, balloté, abandonnant ses études pour s’engager dans les Marines, toujours en quête de père(s) et repères, toujours ailleurs. Aux États-Unis, il lit Marx et La Pravda, ne se sépare jamais de son exemplaire de 1984 ; quand il part pour l’Union Soviétique, en octobre 1959, il espère se faire naturaliser, il travaille en usine, épouse Marina qui donne naissance à June mais l’idéal socialiste ne résiste pas au réel. Retour amer au bercail américain avec femme et enfant, le système soviétique qui lui semblait un exil politique rêvé n’a rien à voir avec le marxisme, il est « aussi mauvais que nos pitoyables démocraties ».

Lee n’est nulle part à sa place, ni aux USA ni en URSS, toujours entre deux, espion ou non (et pour qui ?) ; il écrit un journal de Russie, relate la vie quotidienne là-bas. Il a des accès de violence, contre Marina, il aurait tiré sur le général Walker, et rien ne l’ancre, quel que soit le sol. « Je lui ai demandé ce qu’il pensait du président Kennedy et de Nikita Khrouchtchev. Il m’a dit qu’il pensait qu’ils s’entendaient bien ensemble ». En 63, Lee commence à travailler dans un dépôt de livres de Dallas, aux colis. Tout le monde connaît la suite, « les tirs » et le film de la mort d’un président, « après » et Lee Harvee Oswald désigné coupable, alors qu’il clame n’avoir « rien à voir avec tout cela. Ils n’ont aucune preuve », enfin l’« Épilogue » tel que le rapporte un photographe du Dallas Morning News envoyé au sous-sol de la mairie pour prendre des photos du transfert de Lee en prison, « je mitraillais avec mon appareil-photo. Il avait à peine passé la porte que Jack Ruby a surgi de la foule et l’a abattu d’une balle dans l’abdomen ».

« Je me souviens de Lee Harvey Oswald »
(Perec, Je me souviens, 265)

L’histoire est connue, on a lu Norman Mailer comme Stephen King, on a vu les images d’archives et le film d’Oliver Stone, on en viendrait presque à saturer, personne ne sait rien, tout le monde (en) parle. Et c’est justement ce qui intéresse Anne-James Chaton : en quoi la langue parle à travers ce dont elle parle, en quoi elle nous parle et parle de nous.

Si la première partie de son livre, « Avant », est une forme de récit de soi par Lee, tout entière composée depuis ses témoignages, à partir des « tirs » le texte n’est plus que témoignages, des spectateurs à Dallas, d’agents des services secrets qui suivaient le convoi présidentiel, de journalistes et photographes sur place. Tout est non pas factuel mais discours rapportés et extraits du rapport de la commission Warren, seule manière de dire l’aporie fondamentale d’un fait divers qui est aussi un événement historique planétaire et un blanc, une énigme. Le « qui a tué Kennedy » du titre est un on a dit qui l’a tué. Pour rendre compte cette inflation de paroles gelées, de témoignages qui ont vu, entendu mais n’ont rien vu et entendu, de discours sur un moment d’autant plus invisible qu’il a été filmé, seul un procès verbal est possible, un « on parle » puisqu’« on n’y voit rien » (Arasse). Seule à même de dire, une forme incertaine, plastique, épousant l’inflation de discours sur l’instant (in)visible : un « roman », désignation générique en couverture, qui est aussi une « biographie romancée » selon les termes de l’éditeur, une poésie en action, performée.

Entretien Anne-James Chaton (© Jean-Paul Hirsch, P.O.L)

Anne-James Chaton le confie à Jean-Paul Hirsch, il possède une version condensée du rapport Warren, publiée en 10/18, ce texte de près de 1000 pages rendu public en 1964, il compile ce rapport et l’étoffe de dépositions de témoins, échanges radio de policiers, interrogatoire du suspect désigné, etc., pour offrir un récit factuel, épousant le déroulé des événements pour mieux en révéler le revers, écho mis en perspective du dé-lire médiatique et fictionnel autour de deux des scènes choc du XXe siècle, l’assassinat en direct du président des États-Unis à Dallas, la mort de Lee Harvey Oswald, deux scènes gravées dans la mémoire collective, qu’on en ait été témoin ou non à la télévision puisque désormais des archives filmées nous servent de mémoire des faits, que le spectacle double le vécu, est l’expérience même.

C’est pourquoi, dans « Les tirs », la scène qui concentre l’évidence du quelque chose se donne à voir mais tu n’as rien vu à Dallas est une bande son qui passe et repasse, boucle séquencée selon les focales de témoins qui parlent mais ne savent pas, figuration du paradoxe de la parole qui s’épanche à défaut de perception nette. La bande son est comme une courte séquence filmique enrayée en replay, le cortège qui arrive, le crâne qui explose, on voit tout, on ne voit rien, principe de la sur-exposition.

« L’agent de police n°6. J’étais à l’accueil. Je prenais le témoignage de quelqu’un qui était à Dealey Plaza. En fait je prenais la déclaration sous serment d’un témoin qui disait qu’il n’avait rien vu ! ». Toute la scène, toute l’histoire est un théâtre de mots, un abîme spéculatif autant que spéculaire : tout documentaire, même au ras des faits, est fiction.

« Elle est maintenant sur Dealy Plaza »,
« Elle voit John s’effondrer »
(Anne-James Chaton, Elle regarde passer les gens)

 

Si ce « roman » est une « vie romancée », une vie illustre/vie infâme, il est surtout une pièce, au sens théâtral comme mécanique et juridique du terme, chaque partie peut être représentée mais l’assemblage des pièces produit un dispositif opaque ; Lee est à l’évidence un personnage en quête de son grand œuvre, conscient d’être et vouloir être un personnage de l’Histoire ; il y a les spectateurs de Dallas mais aussi ce « Texas theater », théâtre de l’arrestation du suspect après l’assassinat du président. Un theater est un cinéma en anglais, Chaton traduit quasi systématiquement par théâtre, pour dire la société du spectacle qui trouve dans ces faits l’une de ses origines, mettre en abyme le dispositif de voix plurielles de ce livre, érigeant la polyphonie protéiforme en principe de saisie du réel, la seule possible. Tout est logos, tout est montage : celui des preuves de la culpabilité de Lee Harvey Oswald (« cette photo est un montage ») par la police auquel s’oppose celui du texte qui fait saillir une vérité ou l’absence de toute vérité par un montage de paroles attestées, archivées, qui disent tout, qui ne disent rien, que Anne-James Chaton remet en mouvement.

La vie de Lee, rapportée dans toute la première partie du livre, supposée éclairer ce qui suit et que l’on connaît ou mettre en relief une logique et/ou nécessité, ne peut rien pré-dire, elle est une collection de détails et un faisceau d’indices contradictoires sur lesquels ont été bâties les thèses qui ont pu prévaloir. Le portrait ici (dé)construit est, de fait celui, à la fois singulier et kaléidoscopique, d’un homme dont le nom est effacé du titre du livre, désigné par une périphrase transparente et qui demeure entre l’évidence du « c’est arrivé » et l’énigme opaque.

Comme le sous-entend le titre, en apparence générique — Vie et mort de —, c’est bien parce qu’il y a eu mort que cette vie banale se prête à l’enquête. Mais les faits demeurent têtus, toute lecture en construit une fiction. Seules peuvent être énoncés l’énigme et le vertige de l’intime et du collectif, dans un angle mort de l’Histoire, l’épaisseur irréductible d’un homme qui s’est construit comme un personnage tout en ne livrant aucune clé de son montage. Reste, pour nous, le formidable ready-made d’un déjà là, déjà énoncé, déjà écrit qui ne parle, en définitive, que du langage.

Anne-James Chaton, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, P.O.L, mars 2020, 247 p., 18 € 90 — Lire un extrait