Marie Darrieussecq et « l’entropie suicidaire du monde » : La mer à l’envers

À l’envers la mer dans le dernier roman de Marie Darrieussecq, à l’envers ceux qui tentent d’y (sur)vivre, à l’envers nos espoirs et nos repères. Qui serait un héros aujourd’hui ? « We can be heroes, just for one day », chantait David Bowie, en exergue du livre, une chanson qui revient au cœur du roman, Bowie qu’on écoutait sans savoir « ce que ça voulait dire ». On avait beau « traduire mot à mot, non », on ne savait pas alors. « Le plafond tournait », comme la planète. Mais rond, vraiment ?

Pourtant Rose était prête à beaucoup de compromis : elle part en croisière en Méditerranée avec ses deux enfants, cadeau de Noël de sa mère pour « changer d’air. Changer d’eau » avant le grand chambardement, le déménagement de Paris à Clèves. À bord du monstre marin — « douze étages, trois cents mètres de long et quatre mille êtres humains » —, Rose tente de faire abstraction de tout mais le réel fait irruption dans la plane apathie de l’immeuble flottant, le 24 décembre à l’aube.

Des bruits perturbent le luxe de carton-pâte et la linéarité de la croisière : une chaloupe est mise à l’eau et Rose sur le pont comme d’autres passagers comprend que le paquebot vient de croiser un bateau de migrants en perdition, qu’il s’agit de sauver ses occupants. Elle voit repêcher un homme mort, tourne autour des survivants, des hommes, des femmes, « des enfants mouillés, transis, vivants, arrachés à la mer qui est l’exact équivalent ici de la mort ».

Rose Goyenetche doit et veut faire quelque chose. Mais quoi ? Elle retourne dans sa cabine, rassemble quelques vêtements, fait un sac qu’elle rapporte. Parmi la centaine de migrants, un jeune homme, « Youssef, non, Younès » qui lui dit avoir besoin d’un téléphone. Elle retourne dans sa cabine, remonte, lui tend celui de son fils, « elle lui donne aussi le chargeur, car elle a l’esprit pratique ». Le réel et les migrants sont bientôt évacués, « en vedette », du « HLM de la mer ». Mais « le problème avec les migrants, c’est combien ils sont angoissants ». Rose est obsédée, hantée par la scène et le regard de Younès, elle ne peut s’en détacher, bientôt elle traque Younès via la géolocalisation du téléphone de son fils, elle ment à Gabriel, lui dit qu’il a perdu son téléphone, qu’elle lui en achètera un autre à la prochaine escale, en Grèce.

Mais Rose ne parvient pas à décrocher, au sens propre comme figuré, quand Younès l’appelle. Elle ne parvient pas se dire qu’il peut avoir disparu, « pouf », comme il est apparu. Pourtant « il faut qu’elle rentre chez elle, les enfants, son mari ». Mais comment faire abstraction du monde, comment reprendre la douce indifférence à son cours, bien protégée derrière son « gauchisme de bourge », ainsi que son fils le qualifie ? Rose, à son corps défendant, est devenue autre — « tout ce voyage lui semble celui d’une autre. Une excursion hors de sa vie » —, elle a perdu pied, tout en demeurant pragmatique : changement de forfait pour le téléphone laissé à Younès, « elle sélectionne l’option « international », 19,99 euros par mois et la 3G illimitée, ce sera une sorte de parrainage ou de marrainage, elle qui n’a jusqu’ici jamais fait dans l’humanitaire ».

Elle ira même chercher « son » migrant nigérien devenu trop « abstrait » dans la « nouvelle dentelle de Calais », sa jungle. Rose flotte sur la ligne d’un dehors/dedans du monde en héroïne durassienne et le regard que Marie Darrieussecq porte sur elle comme sur nos conforts déguisés en certitudes idéologiques, est tour à tour empathique et cinglant, au détour d’une phrase, d’un mot, d’une incise.

À la radio, un homme « parle des migrants, parce que tout le monde parle constamment des migrants ». Mais quand Darrieussecq le fait dans La Mer à l’envers, tout est décalé, mis en perspective, ironisé, pris par la lame de fond de son regard sans concession sur nos petits arrangements. Grand roman sur le décentrement de nos certitudes et nos exils à nous-mêmes à travers Rose « éberluée par toute l’affaire, par toute l’affaire depuis le début ». La Mer à l’envers ne juge pas, ne donne aucune leçon mais constate et confronte : comment nommer ce qui nous échappe, comment (ré)agir ? Darrieussecq nous place au cœur nos apories, dans le ventre de la baleine, puisque Younès est la forme arabe du prénom Jonas, au cœur de nos culpabilités et face au seul héros, de son livre comme du monde que nous construisons et évitons dans un même mouvement : dans la « faille folle. Là d’où s’exfiltrent les prisonniers. Coûte que coûte, les habitants de la Terre empêchés d’habiter ».

Marie Darrieussecq, La mer à l’envers, éditions P.O.L, août 2019, 258 p., 18 € 50 — Lire un extrait