Xavier Boissel : « au cœur de l’instant » (Autopsie des ombres)

Xavier Boissel © Christine Marcandier

Xavier Boissel est le créateur d’un univers littéraire majeur, de Paris est un leurre (2012) à Capsules de temps (2019), en passant par Autopsie des ombres (2013), Rivières de la nuit (2014), Avant l’aube (2017). La sortie en poche d’Autopsie des ombres, dans la collection Barnum des éditions Inculte, est l’occasion de le (re)découvrir. observe un monde qui se désagrège, une Europe véritable terrain vague. Si pour l’ex-casque bleu de retour du conflit yougoslave du livre « il n’y a plus de lieu possible », la fiction est, pour Boissel, cet espace où les fragments trouvent un sens.

Dans Paris est un leurre, Xavier Boissel évoquait déjà la fin d’une guerre, 1917 et la décision de l’État-major français « de planifier une réplique de Paris et de ses environs destinée à duper les aviateurs allemands susceptibles de venir bombarder l’agglomération parisienne ». Xavier Boissel arpentait cette ville fantôme et analysait ce « simulacre », ce « leurre parisien — digne d’une chronique de Bustos Domecq ou d’une grande fiction de Philip K. Dick ». La guerre est, pour l’écrivain, un espace-temps venant condenser Histoire et fiction, le lieu du même conflit, au-delà des seules armées en présence.

À cette tentative d’épuisement d’un leurre parisien davantage essai que roman, succède Autopsie des ombres, pleinement récit cette fois, même si son point de départ est toujours le réel et une « guerre pas comme les autres », celle qui déchira la Yougoslavie dans les années 90. Mais de cela, l’auteur ne livre que des indices : un fleuve, la neige noire, une zone sécurisée, les Drina que fume un soldat, deux communautés qui s’affrontent, la photographie d’un couple abattu sur un pont, deux êtres que leur religion séparait, qui s’aimaient malgré tout et « leurs cadavres enlacés que personne n’osait ramasser ». Xavier Boissel refuse de mentionner un conflit spécifique, de même qu’il s’en tient longtemps à un « il » pour désigner son personnage, un soldat de retour de la guerre, sorte d’entité neutre, collective et indéterminée.

Paris est un leurre comme Autopsie des ombres sont placés sous l’égide d’une citation de Hans Magnus Enzensberger, féroce observateur de l’Histoire et de nos sociétés, auteur de Perspectives de guerre civile (1993) dans lequel il écrit qu’elle est « l’une des principales inventions » de l’homme « seul primate à pratiquer de manière méthodique, enthousiaste et à grande échelle, le meurtre de ses congénères ». La guerre n’est pas seulement un moment de l’Histoire, elle est un point nodal dans notre perception du monde et des êtres. Comme le rappelle la citation d’Enzensberger en ouverture d’Autopsie des ombres : « seul le véritable sujet de l’Histoire crée une ombre. Il la projette sous forme de fiction collective ».

Au cœur du conflit, les ordres sont simples : « sécuriser la zone », « ne pas engager le feu », « stricte neutralité », une simplicité sans rapport, bien entendu, avec ce que ressent le soldat, les images qui s’imposent, les cadavres comme l’enseigne déglinguée d’un coiffeur, « peigne immense édenté » qui se balance « comme un squelette pendu à un gibet ». Mais la langue militaire est, elle, « obstinément injonctive », ordre de ramasser les corps « sous les lourdes grappes sonores des mouches », puis cette mission pour le casque bleu : abattre les chiens errants dans l’enclave désertée de ses habitants pour circonscrire maladies et épidémies. Alors il vise « un grand chien gris au pelage strié de gris et de brun », tire, le touche en pleine course. Et d’autres images se lèvent, le sergent-chef Barbet agonisant, touché par la balle d’un sniper et sa mémoire unit « ces deux cadavres, ce duel d’ombres écorchées ».

L’animal est le prisme de cette guerre, l’angle par lequel l’écrivain peut dire sa férocité mais aussi son absurdité. Quelle frontière entre l’homme et la bête ? L’interrogation est portée par l’ensemble du roman, des animaux abattus dans l’enclave au nom du personnage principal, Pierre Narval, du chat que l’ex-soldat abandonne pour prendre la route aux cimetières d’animaux qu’il va longer dans son errance, de son propre état mental au poème d’Eric Fried qui troue soudain le récit :

Un chien
qui meurt
et qui sait
qu’il meurt comme un chien
et qui peut dire
qu’il sait
qu’il meurt
comme un chien
est un homme.

Les animaux figurent le conflit dans ce roman qui est aussi une fable, des animaux innocents, « êtres sans réponse » (comme l’écrit Valère Novarina) que le récit hisse à la hauteur de symboles. Ils figurent aussi l’état de l’homme qui revient, son inertie face aux images qui le hantent et le tourmentent, son impuissance à trouver un sens à ce à quoi il a participé. Sa tentation ? une vie d’animal, « élémentairement vivant ».

Ce sont ces ombres portées qu’autopsie Xavier Boissel dans ce récit du leurre de retour (rentre-t-on jamais d’une guerre ?) d’un ex-casque bleu pris dans la tourmente de l’histoire en marche, « au cœur de l’instant ». Pierre Narval parcourt et hante une enclave, perçoit les échos lointains des armes, croise ruines et cadavres et transporte sa conscience fragmentée dans un monde qui ne l’est pas moins, de cette Europe en ruines à Paris qu’il doit quitter : englué dans une errance tant mentale que géographique, il taille la route pour tenter d’échapper à ces images qui ne le lâchent plus, « squelettes sans relief, flaques de chair sans consonne ». Lorsqu’il se regarde dans le miroir, désormais, c’est un « reflet » qu’il voit, « un peu brouillé, quasiment flou et il se dit que c’est celui d’un fantôme — le deuil de son corps en tout cas. Il est là sans être là, à la surface du monde, et c’est comme un mirage déplorable et macabre auquel il jette son regard ».

Xavier Boissel © Christine Marcandier

Il est l’homme qui revient, inadapté à Paris, aux gestes mécaniques, englué dans la nausée du quotidien, l’alcool. « Se laisser prendre dans le ressac des habitudes, se dissoudre dans la trame du quotidien s’est avéré, en dernière instance impossible ». L’homme n’a plus véritablement de passé ou d’avenir, la guerre n’a pas été « simple césure », elle devient un présent têtu, les événements « ont contrevenu à l’ordre entier de sa vie ». C’est un véritable « heurt que la guerre avait introduit dans le quotidien ». Et, soudain, en Pierre Narval, la nécessité de repartir. Sur les routes, dans une descente, le long de la vallée du Rhône, autoroutes, zones commerciales, aires sans âme, les zones blanches comme une autre forme de no man’s land. Et la prose épouse cette errance, l’ivresse, les insomnies et vertiges, le maelstrom de deux lieux qui se mélangent, la mémoire qui ne peut se détacher des gestes passés pour trouver un avenir. Elle est lancinante et aiguë, d’une beauté âpre et dense, à l’opposé des discours rodés et si sûrs des experts et autres infos en flux continu qui déversent leurs vérités.

Le discours sur la guerre ne peut plus être héroïque et simple, puisque la guerre a changé, devenue abstraite, toujours « ailleurs » : « Les conflagrations de cette guerre annonçaient une autre forme de la violence, fragmentée, sans rituel, où ni le duel ni la réciprocité n’aurait sa place — une déchéance de la forme. Il n’y avait plus de civils, plus de militaires, plus d’ennemi, plus de criminels, mais une concaténation d’ordres réduits au minimum — s’interpose, ne pas intervenir — qui venaient se greffer sur la synchronisation des opinions ». « La guerre (tes supérieurs disaient « la crise ») semblait avoir déserté les lieux ; pas de ligne d’affrontement, pas d’abcès de fixation, pas de guerriers, mais une atmosphère générale d’inertie, diluée dans une menace lointaine ».

À cette déroute du sens correspond un récit qui refuse la linéarité, tout ordre faux et plaqué — aucune numérotation de parties ou chapitres. L’Autopsie de Xavier Boissel est fragmentée, citationnelle, l’auteur puise aussi bien dans la philosophie ou la poésie que chez Manchette, autant dans le roman noir que chez Gracq, Perec, Coetzee ou Conrad pour dire le fracas du monde à travers ces éclats du discours sur le monde.

Cette prose donne corps au « réel de cette guerre — de cette guerre invisible » et pourtant « carnassière ». Xavier Boissel rend « l’étrange texture » de ces nouvelles formes de conflit, la cartographie des errances de nos « frères humains abandonnés à la combustion des mots ». Son Autopsie des ombres est le récit introuvable qu’attend Pierre Narval, à la mesure de sa « conscience aiguë et pourtant épuisée », bien loin donc, de « la misérable fabrique des épopées ».

Xavier Boissel, Autopsie des ombres, Inculte, « Barnum », mars 2020, 164 p., 7 € 90