Depuis le temps que je suis sur facebook, et comme mon principe est d’accepter tout le monde, je suis « arrivé à 5000 amis », drôle d’expression. Tout ça pour dire que quand je publie quelque chose j’ai de fait une certaine audience. Récemment, par hasard, je veux dire que je n’avais aucune idée derrière la tête, il ne s’agissait pas d’une expérience, j’ai publié deux vidéos à un jour d’intervalle.

Samedi 17 juin 2017, une chaleur terrifiante nous expulse d’un sommeil agité dès 7 heures du matin. À 9 heures, après un café deux cafés trois cafés et trois douches froides, on se dit qu’après avoir turbiné toute la semaine on irait bien se baquer dans une mer gelée où l’on noierait sa lassitude amère de voir déjà les pannes et les provocations d’une République en marche. Qui va sans doute échouer bientôt à fond de cale quand un autre mouvement, de nageurs par exemple, sortira de sa torpeur et de sa tétanie. Contre la casse, contre la masse élue qui casse, contre la vilaine farce et pour la vie.

Juliette Mezenc, Jean-Philippe Cazier, Frank Smith © Basile Gantelet

Dans le cadre du Marché de la poésie 2017, une rencontre réunissant Juliette Mézenc, Frank Smith et Jean-Philippe Cazier, et intitulée « L’émotion ne dit pas Je », était organisée le 13 juin à la bibliothèque Marguerite Audoux. L’entretien qui suit est la transcription des échanges qui ont eu lieu au cours de cette rencontre.

Juliette Mézenc © Jean-Philippe Cazier

Juliette Mézenc construit ses livres autour de thèmes et de questionnements récurrents que l’on retrouve, repris et déplacés, portés ailleurs, dans Laissez-passer, qui vient de paraître. Rencontre et entretien avec l’auteur autour des thèmes de la rencontre, de la frontière, de la migration, du temps, de l’identité et de la multiplicité, du genre, du politique, de la lecture – et bien sûr de l’écriture.

Samuele

Il aurait fallu parler de Fuocoammare, par-delà Lampedusa au moment de sa sortie le 28 septembre 2016. Mais on peut encore le visionner dans certaines salles, en Italie le DVD est déjà sorti, sans doute il sortira bientôt en France. L’Ours d’Or obtenu au 66° Festival de Berlin assure en tout cas à la pellicule une bonne visibilité. Et elle aura peut-être un autre bel avenir puisque Fuocoammare a été choisi pour représenter l’Italie dans la course aux Oscars.

« Nous avons la sensation qu’une limite a été atteinte », écrit John Jefferson Selve, en ouverture du numéro V de Possession immédiate. Le constat est à la fois politique et linguistique, il est celui d’une tentative de dépossession, de mots vidés de leur sens, aplatis, ternis par leur usage politique ou médiatique — ainsi « courage » et résistance » devenus des « identifiants idéologiques propres au pouvoir ».
Balzac l’écrivait dans Illusions perdues, « il est des mots qui, semblables aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse des saltimbanques, attirent toujours le public. Les mots beauté, gloire, poésie ont des sortilèges qui séduisent les esprits les plus grossiers ». Depuis, Amour, gloire et beauté ont eu la carrière que l’on sait ; depuis, les émotions collectives se disent via des slogans identifiant un moment à un nom, un impensable à son expression la plus basique… Je suis (complétez selon le drame).
Lorsque le numéro V de Possession immédiate se préparait, aux lendemains des attentats de novembre, il fallait ainsi se détacher de deux mots évidés, « courage » et « résistance » — « un mode de vie, nous disait-on, ça s’affichait à la une des journaux : continuer de fréquenter les terrasses plutôt que de réfléchir et de s’interroger ». Leur préférer alors deux adjectifs, comme une action indissociable : « intrépide et réfractaire ». C’est autour d’eux que s’est construit le numéro V de Possession immédiate, comme nous le rappelle son fondateur et rédacteur en chef, John Jefferson Selve, dans le grand entretien qu’il a accordé à Diacritik.

Sans titre
Adieu donc, ville jadis fortunée, adieu, bel appareil de tes remparts ! Si Pallas, fille de Zeus, n’avait pas voulu ta ruine, tu serais encore debout sur tes fondements.
Euripide, Les Troyennes[1].

Eh bien donc, cher père, place-toi sur mon cou ; mes épaules te porteront, et cette charge ne me sera point lourde. Quoi qu’il puisse nous advenir, les dangers nous seront communs à l’un et à l’autre, et le salut aussi. Que mon petit Iule m’accompagne et que ma femme nous suive à quelque distance sans nous perdre de vue.
Virgile, Énéide[2].

Nous voulons dédier ces vers d’Euripide et de Virgile à tous les exilés, à tous les rescapés, des guerres, des désastres, à tous les hommes contraints de quitter leur ville, leur pays et d’émigrer ailleurs. Ces vers sont dédiés aux malheureux qui, aujourd’hui, touchent les rivages de l’Europe méditerranéenne, quand ils ne sont pas engloutis par la mer, aux malheureux qui, à travers le détroit de Gibraltar, arrivent à toucher Punta Camarinal, Tarifa, Algeciras, qui arrivent à toucher à travers le Canal de Sicile l’île de Lampedusa ou de Pantelleria, les rivages de Mazara del Vallo, Porto Empedocle, Pozzallo…

Palerme
Palerme

« Sans la Sicile, on ne peut pas comprendre l’Italie, ni ce lieu antique, changé et changeant, qui s’appelle la Méditerranée », écrit Vincenzo Consolo dans De ce côté du phare. A l’instar de ses illustres prédécesseurs, Giovanni Verga, Salvatore Quasimodo, Elio Vittorini, Consolo voue un amour vif et passionné mais toujours lucide à son île natale. C’est un amour qui est conscient du désastre progressif que la Sicile a vécu, théâtre des supercheries et de la violence mafieuse et étatique. L’île devient ainsi dans son œuvre, le theatrum mundi à partir duquel l’auteur réfléchit sur la condition humaine. Le regard qu’il porte sur cet espace insulaire nous fait dès lors découvrir la réalité italienne et dessine en même temps une véritable altérité anthropologique. Car entre douleur et amertume, le visage de la Sicile s’est créé en se mêlant sans cesse à d’autres visages qui fondent une harmonie ontologique à partir de laquelle Consolo nous demande de continuer à résister.

locandina

Jeudi 3 décembre 2013, j’écris sans lever la tête, un seul souffle ce sera, une ligne continue, tant pis tant mieux. Dans ma vie, dans la vie, je crois que je commence à y voir plus clair, à force, un peu plus clair, je veux dire, et je vois deux sortes de gens. Il y a ceux qui se sont approchés de la mort, qui ont vu, touché du doigt, d’une façon ou d’une autre, la mort ou ses contours, et les autres, qui ne savent pas, ont été préservés ou se sont tenus à distance. Ça crée une frontière, une limite immense, infranchissable, tragique car infranchissable.

OSteiner

Le massacre a eu lieu, le massacre a lieu, le sang est à peine séché et le sang coule, la terre au-dessus des cercueils est encore fraîche, remuée, on est toujours dans la sidération quoi qu’on dise, ce qui s’est passé déborde, nous déborde, débordera toujours. On veut tous faire quelque chose, allumer une bougie, mettre du rouge du bleu du blanc à la fenêtre, poser des fleurs, une simple rose ou un poème ou une corbeille, une couronne, un dessin d’enfant, je ne sais pas, verser des larmes aussi bien, chanter, prier, penser, je ne sais pas, on veut tous faire quelque chose et on ne sait pas quoi alors on fait ce qu’on peut, qu’est-ce qui peut être utile ?