Vincenzo Consolo : Les Murs d’Europe

Sans titre
Adieu donc, ville jadis fortunée, adieu, bel appareil de tes remparts ! Si Pallas, fille de Zeus, n’avait pas voulu ta ruine, tu serais encore debout sur tes fondements.
Euripide, Les Troyennes[1].

Eh bien donc, cher père, place-toi sur mon cou ; mes épaules te porteront, et cette charge ne me sera point lourde. Quoi qu’il puisse nous advenir, les dangers nous seront communs à l’un et à l’autre, et le salut aussi. Que mon petit Iule m’accompagne et que ma femme nous suive à quelque distance sans nous perdre de vue.
Virgile, Énéide[2].

Nous voulons dédier ces vers d’Euripide et de Virgile à tous les exilés, à tous les rescapés, des guerres, des désastres, à tous les hommes contraints de quitter leur ville, leur pays et d’émigrer ailleurs. Ces vers sont dédiés aux malheureux qui, aujourd’hui, touchent les rivages de l’Europe méditerranéenne, quand ils ne sont pas engloutis par la mer, aux malheureux qui, à travers le détroit de Gibraltar, arrivent à toucher Punta Camarinal, Tarifa, Algeciras, qui arrivent à toucher à travers le Canal de Sicile l’île de Lampedusa ou de Pantelleria, les rivages de Mazara del Vallo, Porto Empedocle, Pozzallo…

L’histoire du monde est une histoire de migrations de peuples – par nécessité ou contrainte – d’une région à une autre. Dans notre Méditerranée, dans la Grèce péninsulaire, les Achéens ici émigrés au XIVe siècle avant J.C. donnent origine à la civilisation mycénienne qui supplante la civilisation crétoise, qui à son tour est éclipsée par la migration dorienne dans le Péloponnèse.

Avec ces derniers commence au XIIe siècle avant J.C. la grande expansion colonisatrice des côtes de la Méditerranée – en Cynéraïque[3], en Italie du Sud (Magna Grecia), en Sicile, France, Espagne.

La colonisation grecque en Sicile, où vivaient déjà les Sicules, les Sicanes et les Elimi, eut lieu à travers des expéditions d’émigrants, de phratries, de communautés de différentes villes – Megara, Corinthe, Messane… – qui sous les ordres d’un ecista[4], un chef, tentaient l’aventure dans ce Nouveau Monde qu’était pour eux la Méditerranée occidentale.

En Sicile ils fondèrent de grandes villes comme Syracuse, Gela, Selinunte ou Agrigente, ils vécurent avec les populations qui vivaient déjà sur ce sol, ils apprirent souvent leurs mythes et leurs rites, ils établirent des rapports pacifiques avec la phénicienne Mozia et l’éliméenne Erice.

Mais nous ne voulons pas faire ici – et nous ne saurions le faire – l’histoire de l’émigration de l’Antiquité. Nous voulons seulement dire que l’émigration est l’un des signes les plus forts – avec les guerres et les invasions – de l’histoire.

L’émigration, un signe fort de l’histoire de l’Italie moderne.

« Depuis l’unité de l’Italie (1860), pas moins de vingt-six millions d’Italiens ont abandonné définitivement notre pays. C’est un phénomène qui, par son ampleur, sa constance et ses caractéristiques, n’est comparable dans l’histoire moderne à celui d’aucun autre peuple. »[5], écrit Enriques Spagnoletti, dans un numéro spécial de la Revue Il Ponte dédié à l’émigration (novembre-décembre 1974 – revue fondée par Piero Calamandrei).

Sur l’émigration vers le Nouveau Monde il existe, nous le savons, une vaste littérature historico-sociologique, documentaire, mais aussi une littérature littéraire. Le récit « Dagli Appennini alle Ande » dans Cuore[6] d’Edmondo de Amicis est le plus célèbre. Et, du même auteur, Sull’Oceano[7]. Moins connu est le petit poème « Italy » de Giovanni Pascoli, « Sacro all’Italia raminga »[8] en est l’épigraphe

A Caprona, una sera di febbraio,
gente veniva, ed era già per l’erta,
veniva su da Cincinnati, Ohio.

Dans ce petit poème on raconte l’histoire d’une famille toscane, originaire de la Garafagna, qui revient d’Amérique à cause de la maladie de la petite Molly. Dans ce poème apparaît – et c’est la première fois dans la littérature italienne – le plurilinguisme : le dialecte garfagnino des grands-parents, l’argot du couple et l’anglais de la petite fille.

Jadis, l’émigration ne se réalisait pas seulement vers les Amériques, mais aussi et surtout du Sud de l’Italie et de la Sicile vers le Maghreb, particulièrement en Tunisie. Cette émigration commence au début du XIXe siècle et c’est une émigration de ressortissants politiques. Libéraux, jacobins et carbonari persécutés par la police bourbonienne se réfugient en Algérie et en Tunisie. Pietro Colletta écrit dans sa Storia del reame di Napoli[9] : « C’étaient des règnes barbares, les seuls dans cet âge civilisé qui donnaient un refuge courtois aux ressortissants. ». Garibaldi lui aussi s’exile en Tunisie.

La grande vague migratoire de travailleurs agricoles italiens en Tunisie a lieu entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle à cause de la crise économique sévissant dans les régions du Sud. Ces émigrants échappés à la misère s’établirent à La Goulette, à Bizerte, Sousse, Monastir, Mahdia, dans les campagnes de Kélibia et de Cap Bon, dans les régions minières de Sfax et de Gafsa. En 1911 les statistiques comptaient une présence italienne de 90000 individus. A La Goulette, à Tunis, et dans d’autres villes situées à l’intérieur des terres, des quartiers très peuplés s’appelaient « Piccola Sicilia » ou « Piccola Calabria »[10]. On ouvrit des écoles, des instituts religieux, des orphelinats, des hôpitaux italiens. La prépondérante présence italienne en Tunisie, tant au niveau du peuple qu’au niveau du patronat, donna lieu à une forte réaction de la France qui, avec sa réelle compétence d’entrepreneur, par son action diplomatique, déboucha en 1881 sur le Traité du Bardo et quelques années après à la Convention de la Marsa, pour établir le protectorat français sur la Tunisie. La France débuta alors sa politique d’expansion économique et culturelle en Tunisie, en ouvrant des écoles gratuites, en diffusant la langue française, en donnant sur demande la nationalité française aux étrangers résidants. C’est en allant dans les écoles gratuites françaises que le fils de pauvres émigrants italiens, Mario Scalesi, devint francophone et écrivit en français Les Poèmes d’un maudit, ce fut le premier poète italien francophone du Maghreb.

Même sous le protectorat français, l’émigration de travailleurs italiens en Tunisie continua à s’intensifier. Il y eut différents naufrages, pertes de vies humaines dans la tentative de traverser le Canal de Sicile avec des moyens de fortune (notons comment l’histoire de l’émigration se répète, dans ses dynamiques, dans ses effets). En 1914 arrive à Tunis le socialiste Andrea Costa, alors vice-président de la Chambre des Députés. Il visite les régions où vivent les communautés italiennes. Il s’exprime ainsi devant les représentants des travailleurs : « J’ai parcouru la Tunisie d’un bout à l’autre ; j’ai été parmi les mineurs du Sud et parmi les terrassiers des routes naissantes, et je suis convaincu que ceux qui nous gouvernent se déshonorent avec leur lâcheté, en vous abandonnant à votre sort. »

La fin des années soixante du siècle dernier, dans l’Italie industrialisée, celle du dit miracle économique, de la crise du monde agricole et aussi de la nouvelle émigration de main d’œuvre agricole du Sud vers le Nord industriel, le Nord du pays et le Nord de l’Europe, cette fin des années soixante marque la date fatidique de l’inversion de courant migratoire dans le Canal de Sicile. Elle marque le début d’une histoire parallèle à la nôtre, spéculaire.

Des sibéries, des camps de travail, des mondes concentrationnaires, de l’oppression des peuples à cause de régimes totalitaires ou coloniaux, ce sont ces temps qui viennent de s’écouler. Des temps où l’humanité, pour trois quarts, a été prisonnière, prise dans les chaînes du malheur. Et les sibéries ont permis à ce quart qui restait de l’humanité, derrière les murs ou les fils de fer barbelés, de vivre dans le bonheur, de s’aliéner dans le gaspillage de l’opulence et de la consommation. Mais, idolâtries et utopies dissoutes, colonialismes écroulés, murs tombés, fils de fer barbelés coupés, voici venu le temps des fuites, des exodes des pays de mauvais sort et de mauvaise histoire, vers de vagues abords de salut et d’espérance. Et c’est le présent – un présent qui a déjà commencé depuis plusieurs années – un atroce temps d’expatriations, de fuites dramatiques, de pressions aux frontières de notre doré « premier » monde, de masses de déshérités, d’offensés, d’outragés.

De chaque Est et de chaque Sud du monde, d’Afriques au cœur de plus en plus de ténèbres, de sudamériques de cruautés pinochétiennes, se meuvent aujourd’hui les peuples des bateaux, des canots pneumatiques, des navires-charrettes, des containers, des camions-citernes, caravanes de rescapés de guerres, génocides, faim, maladies. Elle fuit, toute cette humanité douloureuse, et elle est encore la proie des criminels du trafic de vies humaines, elle disparaît souvent au fond de la mer, au milieu des sables enflammés des déserts, comme détritus d’un immense ressac finissant sur les rochers, sur les plages abandonnées ou parmi les vacanciers étalés au soleil, se faisant bronzer.

Nous ne voulons pas aller loin, nous ne voulons pas dire le mur d’acier érigé à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, mais dire ce qu’il y a ici, la frontière d’eau qui sépare l’Europe de tous les Sud du monde, dire la Méditerranée et la belle Italie, l’Adriatique et le Canal de Sicile.

Maintes et maintes fois les charrettes de mer en provenance d’Albanie, de Tunisie ou de Libye, charrettes surchargées de désespérés, charrettes se transformant en cercueils de fer au fond de la mer, cercueils de centaines d’hommes, de femmes, d’enfants, dont, tel Phlébas le Phénicien d’Eliot, « un courant sous-marin / dépouilla la chair avec de doux murmures ». Et les corps de ces noyés finissent par se retrouver dans les filets des pêcheurs siciliens… Et on pourrait continuer ainsi, avec des chroniques de tragédies quotidiennes, la tragédie d’une époque qui concerne les migrants, les non-personnes qui tentent d’entrer dans la vieille Italie, dans la vieille Europe de la monnaie unique, des banques et des affaires. Vieille surtout cette Italie, pour une population de vieux. « Nous nous trouvons aujourd’hui entre une mer de glaire et une mer de sperme » a dit de manière incisive le poète Andrea Zanzotto. Et la métaphore renvoie à notre aveuglement, nous voulons continuer à patauger dans cette mer de glaire et nous voulons écarter cette mer de vitalité qui est enrichissement : physiologique, économique, culturel, humain… Écarter ou escamoter cette rencontre ou ce croisement d’ethnies, de langues, de religions, de mémoires, de cultures, croisement qui a été depuis toujours le signe du chemin de la civilisation. Nous repoussons l’émigration du troisième ou quatrième monde en dressant des frontières d’acier avec des lois et des décrets, comme cette honteuse loi italienne sur l’immigration qui porte le noms des députés d’extrême droite Bossi et Fini, faisant resurgir de nouveaux et néfastes nationalismes, de stupides et vulgaires régionalismes, la xénophobie et le racisme, l’aveugle criminalisation du déshérité, du différent, du clandestin.

A partir de 1968, Tunisiens, Algériens, Marocains arrivent sur les côtes italiennes. Ils arrivent surtout en Sicile, à Trapani, ils s’établissent à Mazara del Vallo, le port où avaient débarqué leurs ancêtres musulmans pour conquérir la Sicile.

Par une nuit du mois de juin de l’année 827 après J.C., une petite flotte de navires musulmans (Arabes, Mésopotamiens, Égyptiens, Syriens, Libyens, Maghrébins, Espagnols), commandés par le docte juriste de soixante-dix ans Asad Ibn al-Furàt, partait de la forteresse de Susa, traversait un bras de mer d’une centaine de kilomètres et débarquait à Mazara, un petit port sicilien. Depuis Mazara commençait à s’étendre alors la conquête de l’île, de l’Occident à l’Orient, jusqu’à toucher la byzantine et imprenable Syracuse où prit fin, après soixante-quinze ans, cette conquête. En Sicile, après les saccages et les spoliations des romains, après l’abandon extrême de la part des Byzantins, après la centralisation du pouvoir dans les mains de l’Église, des monastères, les Musulmans découvrent une terre pauvre, désertique, bien que riche en ressources. Grâce aux Musulmans commence pour la Sicile une sorte de renaissance. L’agriculture, la pêche, l’artisanat, le commerce, l’art redeviennent fleurissants. Mais le miracle le plus grand qui se produit pendant la domination musulmane est l’esprit de tolérance, la cohabitation entre peuples de culture, origines, religions différentes. Cette tolérance, ce syncrétisme culturel sera l’héritage laissé aux Normands sous lesquels se réalisera vraiment une société idéale, une société où chaque culture, chaque ethnie vit dans le respect des autres. Vittorini disait que le grand historien du XIXe siècle Michele Amari, auteur de La storia dei musulmani in Sicilia[11], avait écrit son œuvre « avec la séduction du cœur ».

Il ritorno infelice[12] est le titre de l’essai du sociologue Antonino Cusumano dont le sujet est l’émigration maghrébine en Sicile à partir de 1968, nous y avons déjà fait référence précédemment. Quarante ans se sont écoulés depuis le début de ce phénomène migratoire. Depuis lors, aucune prévision, aucun projet, aucun accord entre les gouvernements, jusqu’à en arriver à l’émigration massive, inexorable de désespérés qui fuient la faim et les guerres, émigration qu’on a essayé d’endiguer par des méthodes dures, drastiques, en violant les droits fondamentaux de l’homme.

Face aux épisodes de confinement de ces désespérés enfermés dans des cages enflammées[13], face aux détentions dans les dits Centri di permanenza temporanea[14], de vrais lagers, face aux rébellions, aux fuites, face aux conflits avec les forces de l’ordre, aux grèves de la faim, aux actes d’automutilation, nous sommes ahuris. Alors on se souvient des mots de Braudel qui se référaient à une époque révolue : « Dans toute la Méditerranée l’homme est chassé, enfermé, vendu, torturé, il connaît toutes les misères, les horreurs et les saintetés des “univers concentrationnaires”. »[15]

Vincenzo Consolo
Milan, novembre 2006

[1] Les Troyennes, in Euripide, Euripide. Tome IV. Les Troyennes – Iphigénie en Tauride – Électre, traduction de Léon Parmentier et Henri Grégoire, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Collection des Universités de France », 1982, vers 45-47, p. 30.

[2] Virgile, Énéide, traduction d’André Bellessort, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1974, Livre second, vers 707-711, p. 84.

[3] La Cyrénaïque est une région de la Lybie Orientale.

[4] L’ecista était – dans la Grèce antique – le chef des soldats choisi par un groupe de citoyens pour les guider à coloniser un nouveau territoire. Avant le départ l’ecista devait consulter l’oracle pour connaître le sort du voyage.

[5] Les traductions des citations sont de Simona Crippa, sauf mention contraire.

[6] V. Edmondo De Amicis, Le livre cœur, « Des Apenins aux Andes », traduction de l’italien par Piero Caracciolo, Marielle Macé, Lucie Marignac et Gilles Pécout, Paris, Editions Rue d’Ulm « Collection Versions françaises », 2004.

[7] V. Edmondo De Amicis, Sur l’Océan : émigrants et signori de Gênes à Montevideo, traduction de l’italien par Olivier Favier, Paris, Payot & Rivages, 2004.

[8] V. Giovanni Pascoli, « Italy », Primi poemetti, Milano, Mondadori « Biblioteca », 1982, p. 239. « Italy », « Sacre de l’Italie errante », « A Caprona, un soir de février / des gens venaient, et montaient déjà / ils venaient de Cincinnati, Ohio. »

[9] V. Pietro Colletta, Histoire du Royaume de Naples, depuis Charles VII jusqu’à Ferdinand IV, 1734 à 1825, traduction de l’italien par Ches Lefèvre et L** B** (Bellaguet), Paris, Ladvocat, 1835.

[10] « Petite Sicile », « Petite Calabre ».

[11] Histoire des Musulmans en Sicile. Il n’existe pas de traduction française de cet ouvrage.

[12] Le Retour malheureux. Cet ouvrage aussi n’a pas été traduit en français.

[13] Vincenzo Consolo fait référence aux camps constitués de préfabriqués où sont regroupés les immigrés clandestins en Italie et en particulier au camp de Lampedusa. Les flammes renvoient au soleil brûlant sous lequel doivent vivre ces immigrés et aux incendies qui se sont souvent déclarés dans ces camps et qui ont causé la perte de vies humaines.

[14] Centres de Permanence Temporaire.

[15] Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, A. Colin, 1985, pp. 677-678.

La traduction de I Muri d’Europa de Vincenzo Consolo par Simona Crippa a d’abord paru dans Latitudes. Espaces transnationaux et imaginaires nomades en Europe, Encrage Université/Cergy-Pontoise Université, 2008.