Quentin Leclerc (DR)

La ville fond est un récit déroutant. On a envie de s’aventurer à dire de La ville fond qu’il est comme un livre de déroutes. Dans un langage d’une clarté vite inquiétante, on y suit l’échec répété d’un homme âgé et veuf, Bram, tentant de quitter le village pour rejoindre la ville. Et ce encore et encore. Cela seulement : Bram, le chauffeur, le village, les policiers, le bus, la forêt et la tentative répétée d’atteindre la ville. Encore et encore. Sans succès. La quête unique de rejoindre la ville, sans cesse empêchée, est sans cesse recommencée. C’est comme la mise en échec du livre de Cormac McCarthy, La Route, et du post-apocalyptique qui ronge cependant le texte tel un feu sourd depuis ce titre mystérieux : La ville fond.

Le cinéphile porte en lui une malédiction : il est condamné à ne jamais être cru. On va lui demander son avis, pour surtout ne jamais le respecter. On vous demande « qu’y-a-t-il-à-voir-au-cinéma-en-ce-moment », et on sait que c’est foutu parce que la plupart du temps, on n’apporte pas la bonne réponse. Par exemple, si au milieu du mois d’août on me demande ce qu’il faut voir, je vais répondre : Une femme douce. Jusqu’ici, tout va bien. Sauf que l’on se méfie de vous. « Et ça raconte quoi ? » Et là, vous savez que la partie est perdue.

Joseph Fritzl est un monstre et chacun d’entre nous. « Ingénieur spécialisé en matériaux de construction », il se rêve l’inventeur d’une « nouvelle race de béton (…) léger et robuste comme le titane » mais c’est une cave qu’il concevra, y enfermant sa fille (et les enfants qu’il lui donne) pendant 24 ans… L’horreur du fait divers, « affaire cruelle à base de viol et d’enfants séquestrés » a défrayé la chronique en 2008-2009, pourtant Fritzl est un homme ordinaire, un quidam, comme le décrit un psychiatre : « il n’était ni schizophrène, ni paranoïaque, ni même dépressif ». « Un homme très banal », conclut l’expert, corroborant les autres diagnostiques psychiatriques, « un petit homme ennuyeux et gris qui se fondait dans la foule des braves gens et des salauds ordinaires dont chacun contribue à grossir la cohorte », « un patient sans épaisseur, sans vie intérieure, aucun intérêt ».

Pourquoi la littérature se limiterait-elle à la saisie d’un monde, pourquoi cette barrière du singulier, comme dans ces rédactions que nous avons tous rédigées, enfants, sur ces livres qui nous permettraient de nous identifier à une autre existence ?
Ce sont bien des mondes et des vies parallèles que nous proposent un roman et un essai, signés Andrew Sean Greer et Pierre Bayard.
Croisons-les pour multiplier ces possibles, ce « pop-up de vies éventuelles ».

© Amaury da Cunha

Dans le dernier livre d’Amaury da Cunha, le plus souterrain refait surface : qu’il s’agisse de lieux (le métro), de souvenirs (le suicide du frère), de moments présents mais longtemps tus, tout est traces et chemins, tout remonte après avoir creusé, en lui comme dans le réel, une Histoire souterraine.
Le livre, difficile à simplement qualifier de roman tant il joue de frontières souples entre les genres, est accompagné d’un recueil de photographies aux Éditions Filigranes (HS), en un diptyque fascinant, tant il prolonge une forme d’énigme à la fois identitaire et générique : à quel moment l’image surgit-elle ? Le texte en procède-t-il ou, à l’inverse, la photographie naît-elle de ces failles intérieures ?

Perez © Yann Stofer

Après Saltos en 2015, remarquable premier album où la pop la plus synthétique s’alliait à la mélancolie la plus sombre, Perez revient ces jours-ci sur le devant de la scène avec Un album de collection, splendeur électronique et plastique. Héritier d’une chanson française dont les hérauts seraient Daho et Bashung, le prince noir de la pop surprend à nouveau avec un album composé de 11 titres qui, entre performance et exposition musicale, s’inspirent d’œuvres sélectionnées par le chanteur dans la collection du Frac Île-de-France.
Avant son concert au Plateau qui lancera ce nouvel album, Diacritik est revenu avec Perez le temps d’un grand entretien sur les inspirations riches et multiples de cet artiste singulier dont la pop littéraire doit aussi bien au synthétiseur qu’à Marguerite Duras.

Renata Adler par Richard Avedon

Renata Adler, plume du New Yorker, n’est pas seulement une journaliste iconique, elle est l’auteur de deux livres cultes, Speedboat (1976) et Pitch Dark (1983), réédité aux États-Unis en 2013.
Les lecteurs français l’avaient (enfin !) découverte en 2014, avec la publication de Hors-Bord aux éditions de l’Olivier, dans la si belle traduction de Céline Leroy. Voici que paraît en français son second livre, sous le titre de Nuit noire, formant un diptyque discret avec le précédent, poursuite d’une Règle du jeu fascinante, un portrait oblique et fragmentaire, en écho au « we tell ourselves stories in order to live » de Joan Didion (The White Album, 1979).
Nous nous racontons des histoires pour pouvoir vivre. Mais comment ? « Est-ce que je dois y mettre les formes ou est-ce que je peux le raconter comme ça s’est passé ? », se demande la narratrice de Nuit noire.

Pierre Bergounioux © Renaud Monfourny

Nous existons deux fois, par le corps et par la pensée : « Le monde existe deux fois, dans les choses et dans nos esprits, qui en sont la modalité subjective ». Cette phrase de Pierre Bergounioux est tirée des entretiens (2007-2012) rassemblés en un volume chez Fayard, Exister par deux fois. Des réflexions sur la littérature, le monde, la société, l’histoire qui éclairent non seulement l’œuvre, singulière, fondamentale, de Pierre Bergounioux mais aussi notre époque, que l’on soit familier ou non de ses livres.

Jonathan Safran Foer

Faut-il manger les animaux ? telle est la question percutante posée en titre de la traduction française (2011) du livre de Jonathan Safran Foer, Eating animals (2009), un essai publié parce qu’« il faut chercher un moyen de mettre la viande au centre du débat public, de la même façon qu’elle se retrouve bien souvent au centre de nos assiettes ».
Ce texte, mêlant souvenirs d’enfance, enquête et arguments philosophiques, a eu un impact indéniable sur ses lecteurs : Geoffrey Le Guilcher le cite en épigraphe de Steak Machine, récit de son infiltration durant 40 jours dans un abattoir industriel en Bretagne ; Diacritik en fait le titre d’une série d’articles consacrés à la cause animal en fiction et non fiction.

Sylvie Kande
Sylvie Kande

« Des gestes de mort et de vie, d’extrême tendresse et de violence inouïe, qui fissurent la surface lisse et bouleversent le temps dans sa course annoncée » : tel est le pari de Gestuaire, le nouveau recueil poétique de Sylvie Kandé. Offrir un espace pour collecter les différents gestes et comprendre ce que signifie l’aventure poétique, l’ambition est vaste.

Pierre Bergounioux (à gauche), Frédéric-Yves Jeannet (à droite) © Renaud Monfourny
Pierre Bergounioux (à gauche), Frédéric-Yves Jeannet (à droite) © Renaud Monfourny

Diacritik a le plaisir et l’honneur de publier cet entretien inédit entre deux écrivains, Frédéric-Yves Jeannet et Pierre Bergounioux, réalisé par mail entre Cuernavaca et Gif-sur Yvette, en janvier dernier.
Les deux auteurs correspondent, selon un mode que l’on pourrait penser « mineur », comme l’écrit Frédéric-Yves Jeannet, qui révèle pourtant « ce que l’écriture de création ne laisse pas soupçonner ».
Ces pages inédites sont destinées à paraître dans un livre dans les mois qui viennent.

Jean-Clet Martin
Jean-Clet Martin

Asservir par la dette aborde d’un point de vue philosophique les rapports actuels du politique et de l’économique, ce qui conduit à reconnaître, de façon nouvelle, un débordement de l’économique hors de ses frontières et à envisager de nouvelles perspectives politiques. Ce qui revient aussi à mettre au jour les conditions présentes d’un nouveau pouvoir et des subjectivités contemporaines ainsi que des possibilités singulières pour un contre-pouvoir. Entretien avec Jean-Clet Martin.