Jørn H. Sværen est un auteur, éditeur et traducteur norvégien. Il a dirigé la maison d’édition H Press et dirige actuellement England Forlag. Il a édité Den engelske kanal, une revue annuelle dédiée à la poésie contemporaine scandinave et internationale en traduction. Figure reconnue de la poésie norvégienne contemporaine, il est aussi le traducteur en particulier d’Emmanuel Hocquard et de Claude Royet-Journoud.

Beaucoup de temps perdu, nous dit-on, dans de vains échanges sur les réseaux sociaux. On sent une étrange satisfaction chez ceux qui nous font prendre conscience de la toxicité de ces lieux. Et quelque amertume parfois chez qui les abandonne à leur triste sort. Mais, vu du Terrain Vague, ces réseaux peuvent devenir des forêts primitives, ou plus modestement des bois à peine entretenus, où l’on sème des cailloux, non pour retrouver son chemin, mais pour indiquer qu’on est passé par là. Et en même temps que l’on sème, on imprime, parfois lourdement, l’empreinte de nos pas : souvenirs pour les temps futurs.

Après une semaine de pause, vingt-cinquième constellation de l’année, avec cinq (ou neuf) livres (tout dépend comment on compte) dont la pagination n’est pas excessive : lus dans les intervalles du travail, parfois à la maison, parfois dehors (en particulier dans les transports) – le bonheur étant de s’installer dans un dedans du dehors : une véranda par exemple, où Internet serait coupé (comme dans le troisième Conte du hasard de Ryusuke Hamaguchi).

Pendant “les fêtes” (appellation dont le sens m’échappe parfois – ou plutôt qui me conduit à m’échapper, notamment par la lecture), j’ai continué à explorer l’œuvre de Roberto Bolaño, auteur aujourd’hui fameux (comme en témoigne le dernier Goncourt qui se réclame à haute voix de lui), dont je dois avouer n’avoir lu jusqu’ici que les livres de taille relativement modeste – le  plus marquant dans mon souvenir étant La littérature nazie en Amérique (en passionné de vies imaginaires, de Schwob à Borges) et le plus épais, Le Troisième Reich (à quoi s’ajoutent plusieurs recueils de nouvelles, de brefs romans comme Étoile distante, et l’essentiel de la poésie).

Chroniques de l’inactuel – tel est le titre, depuis toujours, de ces pages écrites en écho aux travaux de nos contemporains. Même s’il est question de nouveautés en librairie, ou ailleurs, ça ne change rien : l’actualité est éphémère et l’air du temps, hélas, prend de plus en plus souvent forme de dépression sur un monde en quête de lumière et de silence. L’inactuel, c’est la résistance en temps réel ; c’est l’ajout de quelques dissonances dans ce qui ronronne platement. C’est aussi manière de rester fidèle à l’incipit originel de ces chroniques. Décidément, l’automne est encore plus fertile que le printemps, cette année. Ça se bouscule dans nos constellations. So May we Start ?

Si le titre du livre de Marie de Quatrebarbes, Gommage de tête, est emprunté à Eraserhead, le film de David Lynch, ce titre est en français plus polysémique : le gommage comme effacement mais aussi comme élimination des peaux mortes – un gommage pour supprimer, effacer de l’existence, autant que pour vivifier, rendre plus vivant : ôter ce qui est mort ou faire disparaître de l’existence. Dans les deux cas, il s’agit d’enlever, soustraire.

Entretien avec Marie de Quatrebarbes autour de Gommage de tête qui vient de paraître chez Eric Pesty éditeur : il y est question de boîte verte et tête coupée, de boules de billard cosmiques, de robinets, soit d’un usage sérieux comme ludique de référents cinématographiques ou artistiques, d’« emprunts et empreintes », de la composition même de ce livre depuis « des forces plastiques qu’on ne peut pas contraindre : C’est une matière dynamique, engagée dans de multiples essais de formes ».

Le De anima ou Peri psychès (ou De l’âme) est un traité d’Aristote sur les principes du vivant, son mouvement, sa génération, ses passions, ses dispositions et ses moyens de connaissance. On ne trouvera rien de tel dans le livre de Martin Richet – en est-on bien sûr ? – qui certes n’est pas un traité mais un livre de poésie. Toutefois le titre de ce livre est bien De l’âme, et on peut imaginer que ce n’est pas par hasard.