Près d’un an après sa présentation à la Berlinale et des sélections dans de nombreux festivals, dont une au Cinéma du Réel où il remporte le Grand prix, Maman Colonelle n’est malheureusement toujours pas distribué en salle.  Dans son second long-métrage, Dieudo Hamadi suit la colonelle de police Honorine chargée de la répression et la prévention des violences sexuelles envers les femmes. Celle qui fait figure de mère-courage impressionne par sa détermination, son charisme et son abnégation, si bien que le village qu’elle quitte au début du film suite à sa mutation reste comme orphelin. Elle doit effectivement se rendre à Kisangani et s’attaquer là-bas à un fléau supplémentaire : celui des enfants maltraités et accusés de sorcellerie. Les deux combats convergent naturellement mais ravivent les plaies de la « Guerre des 6 jours », suite à laquelle les victimes n’ont jamais obtenu de réparations et les coupables n’ont jamais été inquiétés. Un portrait vertigineux d’une femme impressionnante se mêle ainsi au paysage d’un pays en proie à une certaine violence, sous un regard qui tient toujours la bonne distance, frontal mais jamais voyeuriste, attendrissant mais jamais faussement complaisant. Rencontre et entretien avec Dieudo Hamadi.

Muriel Pic

Le goût de l’archive et le parti-pris du document ont fortement marqué l’esthétique contemporaine : dans le sillage des pratiques surréalistes et de la revue Documents, l’écrivain contemporain travaille volontiers avec des matériaux hétérogènes, sur le mode du collage et du montage, pour réinvestir avec force critique des supports antérieurs, les subvertir ou les investir sur le mode imaginaire. Ils tournent là le dos à toute illusion factographique, pour mettre en scène le trajet toujours indirect pour accéder au monde : une traversée documentaire, à travers une épaisseur de papiers, un murmure de témoignages, une collection photographique. Le second volume de Devenirs du roman, orchestré par le collectif Inculte, l’avait bien marqué dès 2014 : « Nombre d’œuvres littéraires contemporaines font un usage singulier de ressources documentaires : connaissances multiples, faits divers, vies d’hommes et de femmes illustres comme anonymes… Elles perturbent ainsi les répartitions traditionnelles entre document et imaginaire. »

Un Paese di Calabria

La mer – Ionienne – à perte d’horizon et une liste de prénoms dont une voix-off égrène les sonorités italiennes s’envolant dans l’infini du souffle bleu. Le ton du documentaire est donné dès la première scène, dès les toutes premières minutes qui ouvrent le regard et le cœur : Un Paese di Calabria de Shu Aiello et de Catherine Catella est à voir pour lui-même et son esthétique, pour son sujet atypique et pour tous les aspect sociopolitiques qu’il évoque et qu’il soulève.

Le documentaire que Griffin Dunne a consacré à sa tante, l’immense Joan Didion, est disponible sur Netflix. Le Centre ne tiendra pas (The Center Will Not Hold) est le portrait d’une femme comme l’explicitation d’une œuvre majeure, il est construit sur un savant équilibre de documents d’archives (films familiaux comme interventions télévisées) et d’entretiens au présent, avec Joan Didion et ceux qui lui sont proches (Calvin Trillin, David Hare, Harrison Ford…).

Le 11 octobre prochain sortira dans les salles le film d’Amandine Gay, Ouvrir la voix, un documentaire beau et politique dans lequel s’enchevêtrent les témoignages de vingt-quatre femmes noires. Des femmes que l’on n’entend pas, que l’on ne voit pas dans le paysage audiovisuel habituel, des femmes diverses dont les parcours individuels viennent se confronter au racisme systémique.

Le fait divers qui sert de point nodal au sixième épisode de la série documentaire d’Arte pourrait avoir échappé à nos mémoires collectives : au printemps 1924, à Hanovre, les ossements de jeunes hommes sont découverts dans la Leine. Un homme est rapidement arrêté, il s’agit d’un brocanteur, Fritz Haarmann, homosexuel, accusé d’avoir assassiné ses amants. La presse lui forge une épithète, « le vampire », « le boucher », opération qui est le signe onomastique d’une affaire destinée à entrer dans les annales du crime.

En août 1888, dans le quartier londonien de Whitechapel, une série de crimes sordides défraye la chronique. Les victimes sont toutes des prostituées. L’affaire n’est aujourd’hui toujours pas résolue et elle a donné naissance à une légende du mal, mythe dès le XIXè siècle, Jack the Ripper, l’éventreur, « envers obscur de notre modernité ». Le cinquième épisode de la formidable série d’Arte, proposée par Emmanuel Blanchard et Dominique Kalifa (également co-réalisateurs de ce documentaire, diffusé samedi 23 septembre à 16h25) revient sur les faits mais surtout sur l’énigme et la manière dont, dans le fait divers, l’aporie est le formidable vecteur de l’emballement médiatique comme de la fascination du public.

Le second épisode de la série Faits divers à la une (Arte), diffusé juste après Roswell, se déroule cinquante ans plus tard, sous un pont parisien. C’est ce moment que Robert McLiam Wilson, dans une tribune récente publiée dans Libération, a qualifié de « triomphe du rien », expression qui dit bien le paradoxe oxymorique d’un fait en apparence sans importance pourtant susceptible d’un emballement infini, en ce sens passionnant parce qu’il révèle nos imaginaires, nos constructions fictionnelles comme un moment de l’histoire sociale.

Avec Décor Daguerre, récemment paru aux éditions de l’Attente, Anne Savelli poursuit un cycle entamé avec Décor Lafayette (Inculte, 2013) et Dita Kepler : à la fois épuisement et extension des lieux, ces livres ne sont pas vraiment des romans, ils sont plus que des romans, tout ensemble récits et bifurcation, portraits et autoportraits, des laboratoires, proprement des espaces où tout peut à la fois se dire et s’absenter.
Entretien avec Anne Savelli.

Une fois par mois depuis mars 2016 et pour six séances, le Reflet Médicis accueille l’association Cinewax et son cycle documentaire Baatou Africa. La programmation met en avant les cinémas africains encore peu distribués dans les salles (encore moins s’agissant du documentaire), tout en mettant en relief leur diversité. Chaque séance s’inscrit dans une problématique telle que la jeunesse, l’oralité, le conte et la transmission, les diasporas ou les visions de femmes. Rencontre et entretien avec Marie-France Aubert qui met en lumière ces films au travers de sa programmation.

Décor Daguerre d’Anne Savelli se présente comme un livre « découpé en 75 parties », 75, comme l’année du film d’Agnès Varda, Daguerréotypes et 75, Seine et scène : une temporalité, un lieu soit un double rythme. Mais ce serait trop simple, tant tout, ici, est ligne de fuite, excursions et détours, depuis la rue Daguerre, tant tout est dialogues, avec Varda, avec un lieu, avec le lecteur et avec soi-même.

Nous connaissons tous, à notre corps défendant souvent, les paroles de cette chanson de Pascal Obispo et son efficacité de earworm (ces vers d’oreille analysés par Peter Szendy dans Tubes) : « si j’existe, c’est d’être fan ». C’est à ce phénomène des fans, débordant largement du seul synonyme de groupies hystériques pour devenir un mouvement créatif, qu’est justement consacré le documentaire de Maxime Donzel, Tellement fan, diffusé sur Arte ce soir à 22 h 25.

C e soir Arte diffuse, à 20 h 50, un documentaire de Jean-Robert Viallet centré sur le monde universitaire et dont le titre se veut sonnette d’alarme : « Étudiants, l’avenir à crédit« .
Les universités sont devenues des entreprises, soumises à un modèle libéral, et si le phénomène est encore émergeant en France, observer son fonctionnement et ses répercussions sur les étudiants aux USA, donnés par beaucoup comme un modèle, ou en Grande-Bretagne, permet de comprendre les risques d’un tel système. Plongée, glaçante et instructive, dans un monde en pleine mutation.

Marc-Antoine Serra © Jean-Philippe Cazier

A l’occasion de son exposition à Paris, A backroom is a backroom is a backroom, à la Galerie Arnaud Deschin, rencontre avec le photographe et vidéaste Marc-Antoine Serra pour un entretien où il est question, entre autres, d’images et de littérature, de désir, de Walter Benjamin et de Roland Barthes, de Marseille, de Cézanne, de BD, d’imaginaire, d’Instagram, de jeunesse ou de solitude.