Frank Beauvais : la puissance du cinéma (Ne croyez surtout pas que je hurle)

Parfois, le ronronnement cesse. La machine à enquiller les films, de mercredi en mercredi, s’enraye, et un film est là qui s’impose, impose silence au bavardage distrayant du cinéma comme il va. Ne croyez surtout pas que je hurle est de cette teneur-là. Et quand se bousculent chaque semaine, sur les colonnes Morris, les « films-événements » autoproclamés, il convient de regarder en arrière : combien de films cette année auront constitué un véritable événement, auront véritablement provoqué le séisme (si fugace et infime soit-il) qu’on est en droit d’attendre d’une œuvre d’art ? On les compterait sur les doigts d’une main. Le film de Frank Beauvais en fait partie, indubitablement.

Une bonne histoire ? Non, si ce n’est le relevé méticuleux d’une sourde dépression alsacienne. De bons acteurs qui jouent juste ? Non, si ce n’est la voix lucide et implacable du narrateur-auteur qui nous guide. De beaux plans virtuoses ? Non, seulement les bribes d’un capital d’images que Frank Beauvais dilapide, arrachées à sa cinéphilie obsessionnelle, pointilleuse. De la musique trop belle ? Non, même pas. Rien de tout ça. Qu’est-ce donc qui, alors, fait film, événement, ou film-événement ? C’est tout simple : l’invention partagée d’une forme, l’irruption sur l’écran d’une beauté non encore éprouvée, in-vue, in-ouïe, et qui n’est pas, par les temps qui courent, sans demander un certain courage quand tout porte les cinéastes à la redite, à la confirmation, aux lois du genre.

Nous sommes en Alsace et Frank, le narrateur-auteur, ne va pas bien. Ce qui était parti pour être un retrait idyllique vers les terres de l’enfance, une lune de miel à durée indéterminée pleine d’écriture, de création et d’air pur, a tourné en catastrophe mineure. Et, au départ de l’amant, ne reste plus qu’une maison désertée, sans tendresse, assiégée par la médiocrité nationale-rassembleuse du dehors, par les fantômes diaphanes de l’échec. Et tout ce qui reste à Frank, c’est cet ordinateur obsolète où viennent échouer jour et nuit tous les films du monde. De cette plongée à corps perdu dans les images, de ce geste d’appropriation boulimique, naîtront un bouleversant récit de soi au miroir du cinéma et l’hypothèse téléchargée d’une fragile rédemption. Ne croyez surtout pas que je spoile !

On pourrait parler de film d’écrivain, de dispositif voix off/found footage, et s’en tenir là : mais, non. Paradoxalement, ce que célèbre le film de Frank Beauvais, c’est la puissance du cinéma, la possibilité d’un salut mécréant par l’émerveillement de la fiction, par le grain blessé des images et de la voix, par l’enivrant Vertige des Possibles (pour reprendre le titre du film de Vivianne Perelmuter) qu’ouvre l’écriture d’un film. Car, au-delà de son élégante radicalité, de son minimalisme exigeant, Ne croyez surtout pas que je hurle reste un hymne à la vie, à l’intensité, à la joie d’être au monde. Au bout de sa descente aux enfers, de sa solitude suffocante, de sa contemplation passive et dévorante de tous les films du monde, notre M. Bovary d’Alsace ne s’évanouit pas dans le réseau. Non. Il s’en empare, recompose, monte, fomente, épelle son mal, « streame » sa douleur, résiste à voix haute… En résulte un feel-good movie sec et tranchant, enfin à la hauteur du mal qui nous ronge, en guerre ouverte contre cette terrible insignifiance qui émousse l’événement-film, de mercredi en mercredi, la plupart du temps. Ne croyez surtout pas qu’il se plaint, Frank Beauvais porte plainte (comme le dit un personnage de Par les villages, de Peter Handke), en cinéma.

Ne croyez surtout pas que je hurle, film de Frank Beauvais, sortie en salle le 25 septembre 2019. Le film sera projeté à la Cinémathèque française le lundi 16 septembre à 20 heures ainsi que, à partir de 18 heures, d’autres films de Frank Beauvais.