Avec Une femme sur le fil, Olivia Rosenthal démantèle la linéarité d’une forme littéraire, tire sur le fil de l’écriture et de l’existence en déplaçant nos repères narratifs. Grâce à des fragments numérotés de 1 à 1000, l’écrivaine délivre une œuvre inclassable, à la fois intuitive et réfléchie, où elle explore les violences intimes à travers la figure du funambule, mêlant interviews d’artistes de cirque et réflexions sur l’écriture. Elle donne à voir une pensée qui s’élabore et se corrige continuellement, jusqu’à susciter le vertige. Entretien.

Avec L’avenue de verre, Clara Breteau offre un premier roman sous forme d’une enquête et d’une méditation sur la mémoire, sur les récits coloniaux et postcoloniaux. Tenter de restituer par la fiction les traces de ce qui reste de ces vies, de ces corps, de ces histoires quand l’oubli et l’effacement s’abattent sur ces héritages et traumas rendus presque imperceptibles, voilà ce que l’autrice parvient à créer dans ce roman poétique et puissant. Entretien avec l’autrice.

« Qu’est-ce qu’aimer pour un écrivain ? Une histoire peut-elle être vécue sans devenir récit ? » : je posais la question la semaine dernière à propos de Philippe Vilain. Cette même question est à la source du dernier livre de Camille Laurens, Ta Promesse. Cette promesse est celle que Claire, autrice, avait faite à son compagnon, Gilles, de ne pas écrire sur lui. C’était le temps de l’amour plein, sans partage, celui où l’on renonce à tout, même à ce qui fait sa vie : écrire.

Qu’est-ce qu’aimer pour un écrivain ? Une histoire peut-elle être vécue sans devenir récit ? Les correspondances publiées sont une forme de réponse, Mauvais élève de Philippe Vilain, récemment paru aux éditions Robert Laffont, en est une autre. Il ne s’agit plus d’échanges de lettres dont la publication est le plus souvent posthume mais bien de l’histoire de sa rencontre, alors jeune homme, avec une autrice désormais nobelisée. Il ne s’agit pas seulement d’un récit mais bien d’une réponse alors que cette écrivaine a déjà évoqué plusieurs fois cette histoire, elle de manière plus anonyme mais répétée et qu’elle écrivait, en ouverture du Jeune homme justement : « si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues ».

Rosie Pinhas-Delpuech traduit l’hébreu depuis quarante ans, elle est également responsable de la collection « Lettres hébraïques » aux éditions Actes Sud, et autrice de plusieurs livres, dont le dernier  « Naviguer à l’oreille » a paru en octobre aux éditions Actes Sud. Elle a accepté de recevoir chez elle Diacritik pour nous en parler, ainsi que de sa dernière traduction d’Orly Castel-Bloom, « Biotope », publiée en janvier dernier, toujours chez Actes Sud.

Début janvier, c’était la tempête. Deux mois après, c’est marée basse, à moins que ce ne soit une illusion. Le chroniqueur en profite pour rattraper son retard : ne jamais être pressé, même s’il arrive qu’à peine reçu, un livre soit lu, puis recensé dans la foulée. Pour une publication le 5 mars, une chronique en 5 temps s’impose. 37 suivant 31 dans l’ordre des nombres premiers, ça colle avec le programme échafaudé. So May we Start ? 

2 février 2025. Je relis dans le transilien Mahu reparle de Robert Pinget (Éditions des cendres, 2009) : environ quarante pages – les premières, les seules – d’un projet abandonné, écrit probablement fin 1968, entre la publication du Libera et celle de Passacaille qui marque, en 1969, un tournant dans son écriture. Robert Pinget (1919-1997) est un écrivain au ton singulier – ou plutôt aux tons singuliers, un de ceux dont je reprends régulièrement la lecture sans jamais être déçu.

Le Signal de Sophie Poirier est placé sous l’exergue d’une phrase d’Emmanuel Hocquard : « on aimerait que la qualité d’une architecture ne tînt ni à sa démesure, ni à son aspect spectaculaire et/ou spéculatif, mais au rôle qu’elle joue, éthiquement, dans le paysage et les vies qui l’incorporent ». C’est dire que si le Signal impose sa barre de 4 étages et son énorme « masse rectangulaire » sur une plage de Soulac sur la côte Atlantique, ce ne sont ni cette démesure ni cet aspect spectaculaire qui ont conduit l’autrice à centrer son livre sur un immeuble… mais plutôt le paradoxe qu’il figure puisqu’il est « si fragile, si près du bord », sous la menace d’une montée du niveau de la mer. Le signal dit une beauté sidérante parce que disjonctive comme une double cristallisation amoureuse. Dans sa « solitude flagrante », le Signal est signe, multiple, et concentré de plusieurs époques, des années 70 à aujourd’hui.

Quelques années après Le Cercle (The Circle, 2013), Dave Eggers publie Le Tout (The Every, 2021), qui vient de se voir traduit en France, chez Gallimard, par Juliette Bourdin. Le Cercle annonçait explicitement Le Tout. Bailey, l’un des fondateurs de la puissante entreprise technologique, déclarait alors à Mae : « Comme tu le sais, le Cercle lui-même s’efforce d’être entier. Nous essayons d’atteindre la complétude du cercle au Cercle ». Le c du logo n’a plus qu’à être fermé pour devenir un « cercle parfait », un Tout. C’est désormais chose faite et… c’est terrifiant.

Peut-on tomber physiquement amoureuse d’une forme architecturale et entretenir avec elle une relation jusqu’à la séparation ? C’est exactement le genre d’expérience que Sophie Poirier a vécue avec un immeuble installé à même la plage sur la côte Atlantique. Son roman Le Signal – du nom de ce lieu étonnant – est passionnant.

35 est la somme des cubes des deux premiers nombres premiers : 23 + 33. Je le note, sans être certain d’en tirer quoi que ce soit d’utile pour avancer dans ce travail qui occupe une bonne partie de mes journées en solitaire : en passeur, en veilleur, à l’écoute, à l’affut, ce qui peut sembler relativement absurde tant ce travail s’accomplit en dehors de toute attente (ou si discrète – même s’il y a de belles surprises). Mais ce qui compte avant tout, c’est d’entretenir un sens de l’ouverture qui permet çà et là quelques échanges vivants, même si le plus souvent esquissés en pointillés, et troués de silence : précieux viatique qui conduit le guetteur à ne pas abandonner la partie.

Un masque, dans notre imaginaire, s’anime de diverses manières. En premier lieu, il renvoie au monde du Jeu, du théâtre, celui de la Tragédie ou de la Comédie. Il est un instrument par lequel on se dissimule, se dédouble. Il peut également appartenir au registre de la ruse. On connaît la célèbre maxime cartésienne, larvatus prodeo, « j’avance masqué »… Dans Le masque de Hegel, nous entrons dans un tout autre monde, celui qui sépare la vie de la mort, qui marque de son empreinte le visage d’un mort, ou qui reflète pour les vivants, le visage de la mort. Nous sommes davantage face à un memento mori. Le masque prend la place du crâne. To be, or not to be, se répète-t-on.

Du Fil à retordre, le nouveau roman de Michelle Gallen vient de paraître aux éditions Joëlle Losfeld. Situé en 1994 dans une petite ville d’Irlande du Nord, juste avant les accords de paix, il raconte l’été de trois jeunes filles pressées de partir pour l’université, et qui travaillent à l’usine pour financer leurs futures études.
Michelle Gallen a accordé une interview en français à sa traductrice, Carine Chichereau.