Un masque, dans notre imaginaire, s’anime de diverses manières. En premier lieu, il renvoie au monde du Jeu, du théâtre, celui de la Tragédie ou de la Comédie. Il est un instrument par lequel on se dissimule, se dédouble. Il peut également appartenir au registre de la ruse. On connaît la célèbre maxime cartésienne, larvatus prodeo, « j’avance masqué »… Dans Le masque de Hegel, nous entrons dans un tout autre monde, celui qui sépare la vie de la mort, qui marque de son empreinte le visage d’un mort, ou qui reflète pour les vivants, le visage de la mort. Nous sommes davantage face à un memento mori. Le masque prend la place du crâne. To be, or not to be, se répète-t-on.

Du Fil à retordre, le nouveau roman de Michelle Gallen vient de paraître aux éditions Joëlle Losfeld. Situé en 1994 dans une petite ville d’Irlande du Nord, juste avant les accords de paix, il raconte l’été de trois jeunes filles pressées de partir pour l’université, et qui travaillent à l’usine pour financer leurs futures études.
Michelle Gallen a accordé une interview en français à sa traductrice, Carine Chichereau.

Olivier Rolin, dans Vers les îles éparses, articule lieux et littérature (une constante de son œuvre) et il évoque la vie des livres autour du monde, au gré de bibliothèques d’hôtels ou café : « ça leur fait, à ces livres, une vie discrète et hasardeuse, et à moi — la parcelle de moi qu’ils enferment — une vie inconnue ». Dans Sept villes (1988), qui vient de paraître en parallèle et en poche (toujours chez Verdier, dans une version remaniée), c’est en quelque sorte le mouvement inverse, ce sont les lieux qui font jaillir des livres aimés, les itinéraires urbains sont des cartographies littéraires. « Les villes sont des machines à écrire, et des machines écrites ».

Lundi 6 janvier 2025. Alors qu’on annonce le passage d’une nouvelle tempête nommée Floriane, je continue avec beaucoup de retard mon exploration du nouveau cinéma argentin : Trenque Lauquen (Laura Citarella), Los delincuentes (Rodrigo Moreno), La flor (Mariano Llinás), des films très longs (4h22, 3h10, 13h34) où on ne s’ennuie jamais.

« J’ai laissé ma famille monter dans les étages, s’installer dans quelque chose, disons, d’inadmissible » énonce le narrateur à l’orée du nouveau livre de Bertrand Belin. « C’est au bas de cet immeuble, sur les quelques marches de ciment qui donnent sur le parking, que je me trouve depuis. » Depuis quoi ? Depuis que sa famille a emménagé dans un nouveau logement, et que le très petit garçon qu’il était alors a décidé de ne pas lui emboîter le pas. L’enfant a décidé de s’extirper de cette « machine à mal grandir » en prenant ses quartiers juste en bas de l’immeuble, s’installant dans une sorte de campement solitaire et sauvage de longue durée, où il est demeuré le temps de faire ses dents et de passer les étapes scolaires.

Le titre du dernier livre d’Olivier Rolin, qui vient de paraître chez Verdier, Vers les îles Éparses, est autant un itinéraire qu’un programme narratif, autant une topographie qu’une forme. Éparses, ces îles du canal du Mozambique que l’écrivain rallie sur un bateau de la Marine nationale. Éparses, ces proses à la fois ironiques et poétiques que l’art accompli de l’écrivain rassemble, tisse et subsume en un (anti-)récit de voyage qui nous embarque.

La lecture de Par-delà le principe de répression de Geoffroy de Lagasnerie, livre de théorie politique sur la justice pénale, procure un sentiment d’inconfort et de vertige, parfois perturbant, souvent jubilatoire, fidèle à l’écho nietzschéen du titre. Dans ces « dix leçons sur l’abolitionnisme pénal », denses, issues d’un cours public donné en 2023-2024, le sociologue et philosophe invite tout à la fois à mettre radicalement en cause des phénomènes et des réactions qui semblaient de l’ordre de l’évidence et dont on s’étonne finalement qu’elles n’étaient pas davantage interpellées ; à regarder le monde social autrement ; à imaginer un autre fonctionnement de ses institutions.

Nuit de noël, quatre heures du matin : réveil brutal, la tête débordant d’images s’effilochant à toute allure. N’étant pas comme Lorine Niedecker qui « dort avec un crayon sous l’oreiller pour ne rien perdre de ses rêves et de leur syntaxe » (Abigaïl Lang, préface à Louange au lieu), je pars à la recherche de quoi noter, griffonnant quelques lignes probablement illisibles au réveil : La tempête a dévasté la bibliothèque ; je découvre au sol les livres de la « rentrée d’hiver » à peu près détruits par l’eau, le vent, le sable ; sur l’un d’entre eux, j’arrive à lire un nom – Echenoz –, mais pas davantage : le déluge a tout effacé ; je me dis que c’est le signe que Terrain vague ne peut – ne doit pas – dépasser le nombre 31, car comment continuer – et sous quel titre générique – quand ce qui devrait être en attente d’être lu et commenté a été dévasté : s’il n’y a plus rien à sauver – et d’ailleurs le faut-il, vraiment ?