Dix ans, une demi-génération, une miette au regard de l’histoire, un abîme si l’on considère les reculs et les renoncements en nombre que nous ne pouvons que constater depuis une décennie. Depuis ce mercredi terrible de janvier 2015 qui a marqué le début d’une série d’actes terroristes qui coûtera la vie à 17 femmes et hommes et fera 18 blessé.e.s parmi la rédaction de Charlie Hebdo, dans la rue, parmi les otages de l’Hyper Casher ; depuis ce déchaînement de balles tragiques, qu’est-ce qui a changé ?
Est-ce que le « plus jamais ça » scandé fièrement dans les rues de Paris les jours suivants a été suivi d’effets ? Et si oui, lesquels ? Est-ce que dix ans après, on est toujours Charlie ? Est-ce que l’unité nationale tant appelée des vœux des 4 millions de manifestants en France a supplanté la peur instillée par les terroristes ? Est-ce que l’héritage laissé par Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Elsa Cayat, Honoré… a été dilapidé en moins de temps qu’il n’en faut pour ne pas tenir une résolution de nouvelle année ou une promesse de campagne ?
Ce sont quelques-unes de ces questions (et quelques autres) que (se) pose Aurel dans un album au format court (32 pages) dans la collection [Paroles] de Futuropolis, Charlie quand ça leur chante a paru le 8 janvier 2025. Dans ce texte qui est à la fois témoignage, retour vers le passé et quasi pamphlet tiré de son expérience personnelle, Aurel analyse la situation du dessin de presse dix ans après les faits qui conduit à la sanctification d’un journal (voire la béatification post-mortem de dessinateurs souvent lynchés de leur vivant). Dans cette carte blanche, où la parole libre d’Aurel interpelle – il dit tout le bien qu’il pense du symbolisme « concon » –, l’auteur et dessinateur rappelle la précarisation de la profession et la difficulté
d’exercer son métier quand on est pris entre le marteau du patron de presse et l’enclume de la société, de la réaction et des réseaux sociaux.
Aurel raconte comment (très vite mais pas tellement sur la durée), dessinateurs et dessinatrices ont été « brandi.e.s tour à tour comme des ‘hérauts de la démocraties’, des ‘thermomètres de la liberté d’expression portant haut les ‘valeurs de la république’, voire des ‘fantassins de la démocratie' ». Revenant sur « l’affaire Guillaume Meurice », Aurel pointe le changement qui s’est opéré depuis la sacralisation (temporaire) de l’esprit Charlie face à l’horreur terroriste jusqu’à la néo-réaction des partisans du « on peut rire de tout » à géométrie très variable. Pour une blague sur le prépuce de Netanyahou (chacun jugera la qualité de la-dite vanne à l’aune de son degré de Charlitude ou de Desprogité), l’humoriste de France Inter, poursuivi mais pas condamné, a été débarqué de l’antenne par la patronne de la radio publique. Aurel fait bien plus que sous-entendre que Meurice a été victime de néo-réacs (le printemps républicain, les pourfendeurs du « wokisme », les idéologues de gauche « qui ne veut voir qu’un humour : celui qu’elle trouve bon et qui pense comme elle »…), il avance l’idée que l’humour et le dessin de presse sont la cible de « tartuffes » de plusieurs sortes dont celles et ceux qui « incarneraient l’esprit Charlie et seraient donc intouchables ». Avec une conséquence improbable et paradoxale : « on peut rire de tout… sauf de Charlie ». Plaidoyer pour la liberté de dessiner, coup de gueule adressé aux tenants d’un humour institutionnalisé et largement récupéré, Charlie quand ça leur chante est un joli pavé jeté dans la mare des néo-réacs qui confisqueraient l’héritage, le dévoierait même à en croire Aurel.
Sur ce dernier point, on peut souligner que l’anniversaire des attentats de janvier 2015 a fait resurgir des souvenirs contrariants : l’extrême droite avait été bannie des manifestations du 11 janvier ; le RN a aujourd’hui droit de cité pour battre le pavé contre l’antisémitisme alors que le parti a été fondé par des anciens Waffen SS, de l’OAS, de la milice… Une certaine gauche réactionnaire qui a marché dans le cortège juste derrière les chefs d’États n’est plus la dernière pour s’indigner des unes de l’hebdomadaire là où la gauche d’alors portait aux nues Choron, Cavanna, Wolinski, Cabu, Charb… Depuis la communion spontanée du 11 janvier 2015, est-ce que ça va mieux ? Rien n’est moins sûr : la société, le discours public et la classe politique se sont extrême-droitisées ; les médias d’extrême droite jubilent en toute impunité (à quelques amendes de l’Arcom près) et déversent des idées que Charlie Hebdo a toujours combattues par le dessin et le texte. Une certaine réécriture de l’histoire est même en marche avec ceux qui « n’étaient pas Charlie » mais le sont devenus ou, pire, ceux qui l’étaient mais ne le sont plus ou, pire encore, ceux qui aujourd’hui ne voient pas pourquoi il faut être Charlie.
D’amalgames tordus en révisionnisme coupable, la période qui a précédé l’anniversaire que l’on « célèbre » en janvier 2025 a connu son lot de revirements et de transformations qu’on n’aurait jamais imaginés : tandis que l’on célèbre les « martyrs de la liberté d’expression », il semble que tout est dit ou fait pour porter au pouvoir des opposants notoires à cette même liberté (et à bien d’autres). Comme le souligne Aurel, « n’en déplaise aux néo-réacs, ce ne sont ni les ‘woke’, ni les islamistes qui sont aux portes du pouvoir, menacent à grande ampleur la liberté d’expression en s’emparant peu à peu d’un nombre toujours plus grand de médias. C’est bel et bien l’extrême droite. La bonne vieille réaction rance ». Alors non, ça ne va pas mieux en dix ans. Mais ça va mieux en le disant.
Aurel, Charlie quand ça leur chante, Futuropolis, collection [Paroles], 32 p., 6 € 90 – Lire un extrait.