Il faut en finir avec le Jugement de Freud, dit en substance aujourd’hui Paul B. Preciado dans son essai suivant le texte de N.O. Body, Mémoires des années de jeune fille d’un homme (qui paraît aujourd’hui aux éditions du Seuil dans la collection La Librairie du XXIè siècle), récit d’un jeune homme enfermé dans une assignation sexuelle qui ne lui correspondait pas.
Le 28 novembre 1947, Artaud déclare la guerre aux organes : Pour en finir avec le jugement de Dieu, « car liez-moi si vous le voulez, mais il n’y a rien de plus inutile qu’un organe ». En 1980, Deleuze et Guattari soulignent dans Mille plateaux (Minuit) que « c’est une expérimentation non seulement radiophonique mais biologique, politique, appelant sur soi censure et répression ». Deleuze et Guattari désignaient là ce qu’ils appelaient alors le corps sans organes (le CsO). Mais comment se faire un corps sans organes ? Et qu’est-ce qu’un corps humain vivant ? « Combien d’organes un corps possède-t-il ? Lesquels sont sexuels ? A qui appartient un nom ? » demande aujourd’hui Paul B. Preciado dans Mon nom est Body, qui fait suite aux Mémoires des années de jeune fille d’un homme du même Body, anonyme, publié en allemand en 1907, puis réédité, et traduit aujourd’hui pour la première fois en français – qui concentrent, plus d’un siècle plus tard, toutes les questions de notre époque : « Combien y a-t-il de sexes ? Est-il nécessaire d’assigner un sexe à la naissance ? Et si oui, quels critères légitiment ce processus administratif ?
Il faut donc en finir avec la « théorie de la sexualité truffée de structures et de modèles narratifs coloniaux et familialistes, du complexe d’Œdipe au complexe de castration en passant par l’universalisation de la différence sexuelle ». La tyrannie de la différence sexuelle, dit en somme Paul B. Preciado – quand le poète et biographe de Sade, Gilbert Lely, nous avait pourtant convaincus du contraire avec sa sublime formule : « La différence corporelle de l’homme et de la femme, ce luxe fabuleux m’éblouit »… Ça, c’est fini (apparemment) ; il faudrait peut-être même parler aujourd’hui d’obsolescence de la différence sexuelle.
Mémoires des années de jeune fille d’un homme est d’abord le témoignage de ce garçon, assigné à un sexe qui ne lui correspond pas, qui rencontre l’année de la publication de son texte le sexologue Magnus Hirschfeld (anti-Freud, NDLR), lequel l’épaule dans sa démarche de changement de « sexe ». Puis on lit le texte théorique (queer) de Paul B. Preciado qui intitule ainsi son essai « Mon nom est Body », car N.O. Body est « à la fois notre ancêtre et notre contemporain ». Dans son texte mutant Dysphoria mundi (Grasset, 2022), Preciado disait avec Deleuze que « penser, c’est toujours commencer à penser » et qu’il n’y a rien de plus complexe que de trouver les conditions qui rendent possible ce commencement… Paul B. Preciado écrivait même : « La construction précaire de ces conditions a débuté pour moi avec le sentiment de faire partie du lumpen sexopolitique de l’Histoire, en mettant en marche un processus intentionnel de mutation de genre, avec le désir de fabriquer un lieu en dehors du système binaire masculinité/féminité/hétérosexualité/homosexualité, et de transformer cette expérience (…) en écriture. »
C’est bien ce que fait Préciado : il déconstruit le « sexe » – avec Derrida dont il est un héritier fidèle et infidèle, tout comme Derrida à l’endroit de Freud. Preciado a parfaitement conscience que tout ça n’est que l’écho « d’une mutation politique et épistémologique plus profonde » : « Nos mots sont comme des caméléons politiques contraints d’adopter la grammaire et le langage des discours qui le dominent afin d’être entendus, compris, même lorsque cette grammaire et ces discours nient, paradoxalement, l’existence de celui qui parle« . Dont ici Paul B. Preciado lui-même, à la suite de ces Mémoires qui sont non seulement le texte « d’un hermaphrodite », mais aussi comme un texte non binaire, un texte inclassable. D’autant que « notre histoire est effacée lorsqu’elle est racontée », dit encore Preciado en énonçant là une véritable thèse sur l’Histoire.
Preciado règle son compte un peu à tout le monde. C’est le soulèvement de Preciado. C’est l’Ange de l’Histoire (avec Baer). Et l’objectif de ces Mémoires n’est en aucun cas de raconter la « vraie » vie de Karl M. Baer (qui commence pourtant par dire : « Ce livre est un livre de la vérité »), mais de construire « un récit lisible par les juges et la société chrétienne nationaliste allemande, qui sont ceux qui ont le pouvoir de décider de la vie et de la mort de l’auteur ». Tout ou presque a été écrit comme signe-codé, « comme un hiéroglyphe destiné à l’un.e ou l’autre lecteur-ice »… Car l’effacement est un nouvel acte d’écriture, dit Preciado – qui comprend que Baer écrit là sa propre « judéité » sous l’origine présumée « française » et « catholique » de N.O. Body, « ce qui lui permet de parler de sa subalternité sans être confronté à l’antisémitisme ».
Aujourd’hui Karl M. Baer revient vers nous « pour nous parler, presque à l’oreille, de l’urgence de construire les conditions qui permettent de vivre des vies non binaires, non pas en affirmant une utopie identitaire, homogène et universaliste, mais à partir d’une attention nouvelle portée aux expressions infinies de notre condition techno-vivante« , dit Preciado – qui continue là la reproduction sexuelle de sa bibliothèque, où Baer/Body rejoint, par exemple, Guyotat qu’il admire tant. Ce sont les « joyeux animaux de la misère« de Paul B. Preciado lui-même.
Mémoires des années de Jeune fille d’un homme, de N.O. Body, suivi de Mon nom est Body de Paul B. Preciado. Traduit de l’allemand par Béatrice Masoni. Seuil – Collection « La Librairie du XXIè siècle », 272 p., 22 euros (En librairie le 13 mars)