L’annonce de la mort de Staline le 5 mars 1953 est tombée le matin où le PCF réunissait une conférence nationale – qu’il annula avant même qu’elle eût commencé. Tous les communistes étaient bouleversés. Le 12 mars paraissait à la une du n°456 des Lettres françaises le portrait du « petit père des peuples » par Picasso – qui allait faire éclater un scandale resté dans les annales du parti communiste.
Auteur : Didier Pinaud
Venise, millefleurs est le portrait romanesque de la ville qui rend la parole aux femmes – avec une narratrice « lassée du nombre de romans écrits sur Venise par des hommes qui projetaient sur la ville une image féminine pour mieux la fantasmer ». (Sollers est visé, Hemingway, et les autres…) La narratrice de Ryoko Sekiguchi pense que les écrivains n’ont jamais vraiment réussi à parler de Venise – moins bien, en tout cas, que les personnes qu’elle rencontre dans son récit, architectes, historiens, écologistes, militants ; les Vénitiens eux-mêmes à qui elle se présente avec un curieux projet : écrire un livre – un roman – sur Venise et ses fleurs, sa forêt…
Voici le second roman de Pauline Peyrade, Les habitantes, où « chiennes, hirondelles, abeilles, héron, peuplier, tremble, champs de chanvres, qu’ils agissent ou non sur les événements, occupent le même plan que les personnages et participent à leur quête ».
Léa Bismuth s’empare du dernier texte que Blanqui écrivit dans sa dernière prison – au fort Taureau, dans la baie de Morlaix – et qui était resté totalement négligé jusqu’à aujourd’hui (comme le disait déjà Walter Benjamin il y a bien longtemps). C’est le texte L’Eternité par les astres, où Blanqui écrit : « Je me réfugie dans les astres où l’on peut se promener sans contrainte. »
Une question traverse l’œuvre de Calvino : « Où se forme la vision ? dans l’œil ou dans le cerveau ? », comme Calvino lui-même le soulignait en analysant le livre de Ruggero Pierantoni, L’occhio e l’idea, Fisiologia e storia della visione (« L’œil et l’idée, Physiologie de la vision ») (Turin, 1981).
La baronne Elsa von Freytag-Loringhoven (1874-1927) s’était rendue célèbre à New York – à Greenwich Village – par sa transposition de Dada dans la vie courante… Le surréaliste Georges Hugnet disait qu’il fallait l’imaginer « vêtue de loques ramassées ici et là et voisinant avec des objets impossibles accrochés à des sautoirs, bringuebalant des traînes d’impératrice d’une étrange planète, le chef orné de boîtes de sardines, indifférente à la légitime curiosité que soulevait son passage ». Elle promenait dans les avenues « son apparition déchaînée, libérée de toute contrainte ». C’était là son œuvre – car pour « EvFL, l’art, c’est la vie », comme on le lit dans ce très bel essai d’Eric Fassin et Joana Masó précisément intitulé « L’art, c’est la vie. Else von Fretag-Loringhoven critique de Marcel Duchamp ».
« Henri Michaux est assis chez lui dans un fauteuil à motifs floraux près de la cheminée » écrit Muriel Pic qui plante le décor. Muriel Pic qui récemment nous avait parlé aussi de L’Herbier de prison de Rosa Luxemburg, publié aux éditions Héros-Limite, tandis qu’aujourd’hui elle nous parle du « héros cérébral » Henri Michaux, l’auteur de L’Espace du dedans, de L’Infini turbulent, de Misérable miracle.
On se souvient de la célèbre formule de Baudelaire selon laquelle la Révolution aurait été « faite par des voluptueux »… Mais peut-être aussi – et plus encore – par les petits écrivains, les scribouillards, les « Rousseau des ruisseaux » nous dit aujourd’hui le grand historien américain Robert Darnton.
Quand on dit « Nimier », aujourd’hui, on pense davantage à Marie qu’à Roger, à la fille plutôt qu’au père qu’elle n’a pas vraiment connu puisqu’il est mort alors qu’elle n’avait que cinq ans. Marie Nimier naît en 1957, Roger meurt en 1962 dans un accident de voiture. Lorsqu’il avait appris la naissance de Marie, l’auteur du Voyage au bout de la nuit lui avait écrit ces mots : « Oui ! oui ! oui ! Parfaitement ! Marie pleine de grâce… » Ou encore, une autre fois (comme le rapporte encore Sollers dans sa préface aux lettres de Céline) : « Vous avez reçu, Dieu merci, assez d’instruction chrétienne pour ne point méconnaître le plus subtil et perfide des péchés : par omission. »
Le philosophe, helléniste et sinologue François Jullien se hisse hors de sa propre histoire à partir de la toute dernière phrase de la nouvelle « Sarrasine » de Balzac : « Et la marquise resta pensive. » On se souvient que Roland Barthes avait fait une analyse (structurale) de cette merveilleuse nouvelle, dans un essai qu’il avait intitulé S/Z publié en 1970 dans la collection Tel Quel de Philippe Sollers et qui était la trace d’un travail né au cours d’un séminaire de deux années (1968 et 1969) tenu à l’Ecole pratique des hautes études.
Georges Didi-Huberman publiait, le 2 octobre dernier, un essai intitulé « Les Anges de l’Histoire », avec au centre de ce texte le tableau de Paul Klee, Angelus Novus… et son commentaire par Walter Benjamin dans la thèse IX de son essai « Sur le concept d’histoire » – où il dit de l’ange de Klee qu’il a l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’Histoire, avec ses yeux écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées…
Schopenhauer fascine un peu tout le monde – à commencer par les écrivains qui le citent volontiers, comme par exemple Kerouac qui fait dire à son personnage Dean, dans Sur la route, que ce qu’il brigue « c’est la concrétisation de ces facteurs qui dépendraient au premier chef de la dichotomie de Schopenhauer pour une part intimement accomplis… », qu’il dit sans bien comprendre ce qu’il dit (nous non plus). Ou encore Zola qui écrit La Joie de vivre tout en lisant Schopenhauer, alors que des tas de gens venaient de mourir autour de lui…
Ayant accès à la correspondance de Maurice Blanchot (pour son travail d’éditeur), Richard Millet dit dans son récit Place des Pensées (Gallimard, 2007) que le courrier manuscrit est « le surgissement de l’autre dans l’attente, dans le différé (et la différence) de sa parole, de son altérité scripturaire » ; c’est une grâce, dit-il ; la correspondance est une grâce « pour qui vit dans la solitude contemporaine, s’insurgeant contre le fantasme néototalitaire de la communication globalisante, de la transparence, du refus du silence, du secret, du retrait, de la nuit. »
« Penser est une fête » a dit un jour Bernard Sichère (1944-2019), dans le livre éponyme où il ne cite jamais Aristote mais beaucoup Heidegger (l’auteur de Qu’appelle-t-on penser ?) et Debord : l’auteur de La Société du Spectacle ; où il cite deux fois une phrase cocasse de Malraux – celle-ci : « Il semble que dans la seconde partie du XXè siècle on ait tenu l’art de tirer un coup plus important… que de prendre doucement une tête dans ses mains. »
L’historienne Sylvie Lindeperg est comme « une nouvelle archiviste nommée dans la ville » , comme le disait Deleuze à propos de Foucault –qu’il avait donc qualifié de « nouvel archiviste » ne tenant compte que des énoncés. Foucault que Sylvie Lindeperg cite en exergue à son essai Archéologie d’un procès, pour dire que de nos jours, l’histoire tend à l’archéologie, « à la description intrinsèque du monument », comme Foucault l’a effectivement écrit dans L’archéologie du savoir, l’histoire, « c’est ce qui transforme les documents en monuments »