Il y a Jérôme et Sylvie et il y a Jérôme et Sylvie. Le premier Jérôme et Sylvie ressort de la deuxième moitié du XXe siècle et vit fictivement dans le roman Les Choses de Georges Perec. Ce deuxième Jérôme et Sylvie ressort de ce premier quart du XXIe siècle et vit fictivement dans le roman En Salle de Claire Baglin. Ces deux couples sont emblématiques de leurs époques et leurs vies révèlent une progression/régression de l’évolution sociale.
Claire Baglin se rendait-elle compte que son couple avait les mêmes prénoms que les personnages dans Les Choses de Perec ? D’après Sophie Joubert, dans son article « Ce que le travail fait au corps » (L’Humanité, 2, 3 et 4 septembre 2022), les parents de l’autrice s’appellent Jérôme et Sylvie et ce n’est qu’un « heureux hasard » qu’ils portent les mêmes prénoms que les personnages de Perec. Ceci n’aurait pas plu à Perec, membre prééminent de l’Oulipo où tout hasard est, pour le moins, suspect. Dans le roman de Baglin, Jérôme est ouvrier et on apprend seulement que Sylvie travaille au « centre » avec des jeunes. La narratrice du roman n’a pas de nom ; sans nom elle n’est personne et nous tous en même temps. Un tel personnage est prêt à porter l’uniforme de celles et ceux neutralisés en rendant service aux clients du fast-food, elle fait partie des robots sans personnalité aucune, managés par l’oligarque et qui ne prononcent que des paroles prédéterminées.
Jérôme, père de cette narratrice sans nom, trime dans une usine où il se sent valorisé, où il a ses potes, c’est un type qui s’occupe de la maintenance et qui appartient à la France actuelle. Curieux comme personnage, il se ronge les ongles, il répare (mal) tout ce qui ne marche plus, ayant inconsciemment comme but de contrer une culture de consommation et de jetable. Pour ce faire, Jérôme répare des objets jetés afin d’assurer le bien-être de sa famille, surtout de ses enfants. Jérôme réinvestit de valeur un monde qui va trop vite, il rend folle sa famille car il ne s’empêche pas de descendre dans des bennes afin de récupérer ce qui, selon lui, est comme neuf. Que ce soit dans la vie quotidienne ou au boulot où la production et la reproduction des objets quelconques s’enchaînent continuellement, Jérôme maintient. Baglin décrit ainsi la maintenance dont Jérôme s’occupe à l’usine où il travaille : « La maintenance consiste à éviter la perturbation, prévenir le dysfonctionnement et perpétuer silencieusement un état de fonctionnement standard » (148). Une telle tâche, décrite de façon anodine et sans impunité aucune, va de soi pour toute usine et fait partie de la « nature » et de l’usine et de Jérôme. La standardisation et la prévention du dysfonctionnement pourraient bien s’entendre au niveau du bon fonctionnement de la famille de ce début du XXIe siècle. Cependant cette tâche n’est pas sans danger et Jérôme n’en sort pas indemne. À la fin du récit (attention : spoiler!) Jérôme est victime d’un accident du travail : il est électrocuté et échappant à la mort sans aucune extérieure — personne n’est venu à son secours. Il réalise alors qu’il aura à s’inquiéter de son emploi, risquant d’être licencié car son chef le rend responsable de son accident. Bon gars, bon père, bon travailleur, Jérôme vit inconsciemment la précarité.
Dans Les Choses de Perec Jérôme et Sylvie étaient tous les deux « psychosociologues », ils n’avaient pas de « vocation », ni d’« ambition », en revanche, dans cette « histoire des années soixante », ils ne se connaissent qu’une seule passion, celle du « mieux vivre ». Pendant qu’ils gravissaient les échelons au sein des agences publicitaires pour lesquelles ils travaillaient, croissaient en eux l’envie et le besoin de tout simplement se procurer des choses — et ainsi mieux vivre —, tout en les laissant et émerveillés et profondément vides : « Ils ne connaissaient rien qui ne fût fragile ou confus » (35). Dociles et insatisfaits, Jérôme et Sylvie subissaient ce qu’ils croyaient être « une loi de la civilisation » : « désirer plus qu’on ne pouvait acquérir ». Dépendre des caprices et des choix des cadres au-dessus d’eux dans la hiérarchie de ces agences leur donnait l’envie des choses (vêtements, meubles, victuailles, etc.) mais aussi installait en eux l’impossibilité de savoir — la précarité, l’instabilité — s’ils seraient jamais à la hauteur de leurs envies. À ce malaise des années soixante (ce capitalisme à grande vitesse), s’ajoute le colonialisme français dont la guerre en Algérie est emblématique. Ce malaise particulier perturbe toute confiance qu’ils auraient en eux-mêmes. En effet, le Jérôme et Sylvie de Perec ne saurait se révéler plus mou : les actions et la pensée de ce couple vis-à-vis de la guerre en Algérie démontrent que leur engagement était « épidermique » et se résumait à leur présence à un certain nombre de manifestations et leur entrée au « Comité antifasciste » (75). Mais c’étaient réellement la peur, la terreur et la paranoïa qui prédominaient chez eux : au milieu des manifs et des réunions, Jérôme et Sylvie « se demandaient ce qu’ils faisaient là », cherchant une preuve de l’importance de leur « efforts peureux », se rendant compte que « leur vraie vie était ailleurs » et qu’ils n’étaient que les « pions minuscules » de la « grande machine publicitaire » (85). Finalement, après de longs rêves de richesse, Jérôme et Sylvie se sentaient « écrasés » (102).
Le vide qui mine ce couple est total. Ils décideront alors de fuir, en quête d’une nouvelle vie. Jérôme et Sylvie déménagent à Sfax en Tunisie où Sylvie aura un boulot comme professeure. Puisqu’ils avaient prévu de vivre à Tunis, l’arrivée à Sfax ne représente qu’un autre échec. Sans amis, avec des collègues désintéressés, sans aucun intérêt pour la culture locale, Jérôme et Sylvie « ne s’étaient pas préparés à devoir un jour s’adapter, se transformer, se modeler sur un paysage, un climat, un mode de vie » si différent de celui qu’ils avaient déjà connu. Comme si leur socialisation était pré-programmée et imbattable. Pour eux, même « la frénésie d’avoir » qui dominait leur vie à Paris semblait plus emballante que l’ennui prévalant à Sfax. Ils rentreront donc en France. Dans l’Épilogue du roman les verbes sont majoritairement au futur (comme ceux de la première partie sont à l’imparfait et ceux de la deuxième partie sont au conditionnel). Cet espace ‘futur’ où Jérôme et Sylvie projettent de vivre est à Bordeaux, ils seront bien plus aisés, ils auront réalisé en commun leur rêve. Dans le train vers cette nouvelle vie Jérôme et Sylvie, dans le wagon de première, se trouveront dans le wagon-restaurant croyant y trouver un « festin somptueux ». Bien au contraire, le repas « sera franchement insipide », le goût même de la vie qu’ils mènent.
La publicité, outil d’un capitalisme effréné et motivé par une mythologie profonde, est le fil conducteur commun des deux romans. Dans la société contemporaine, tout objet possède une obsolescence programmée et cette approche dès la fabrication de tout ce qu’on consomme et consume s’applique aussi aux êtres humains : c’est du « business think » vivant. Et Baglin et Perec de transformer l’alimentation, si importante dans la mythologie et la culture française, en consommation sans valeur, « insipide » pour Jérôme et Sylvie, à vendre en tant que publicité chez Baglin (travailler ‘en salle’ est la récompense que reçoit la narratrice d’une excellente performance au fast-food). Une scène d’En Salle est d’ailleurs très révélatrice : au goûter, Nico, le fils de Jérôme et Sylvie, « a la bouche remplie de céréales rendues molles par le lait et la mastication… il me regarde, non il ne me regarde pas, je sers de support visuel à sa mastication effrénée, comme la télé » (73). Pendant ce même goûter, Jérôme, Nico et la narratrice ne se parlent pas, ils choisissent de feuilleter des prospectus avec papa, Jérôme, ayant droit au « meilleur de la publicité », ce qui permet à la narratrice de faire la liste des choses sorties de la poche de son père ainsi que d’autres objets sur la table de cuisine crottée. Cette liste est bien différente de belles listes sophistiquées que décrit Perec : « petites pièces, jetons de caddie, un appareil à raclette attend que quelque chose se produise, des enveloppes cachetées qui servent à poser des plats chauds et quatre téléphones, récupérés à la déchetterie, côtoient plusieurs tubes de paracétamol, une pince, la télécommande, un mètre ruban » (74) écrit Baglin. Cette petite famille se noie dans un monde que promet la pub, un monde mythique, un monde parfait où tout hamburger a, a eu et aura, jusqu’à l’éternité, le même goût et ceci pour satisfaire une clientèle qui préfère l’irréel promis. Dans le monde de la pub et du fast-food, tout mythe est vrai.
Dans son célèbre essai « Le mythe aujourd’hui » de 1956, Roland Barthes avance une analyse sémiotique du mythe à l’intérieur de laquelle se trouvent image, sons, lieux et contexte, visant surtout le monde de la publicité. Selon cette analyse, tout mythe profite du sens déjà acquis du langage dont le mythe s’attribue la capacité de désigner, notifier, faire comprendre et imposer (202). Chez les deux Jérôme et Sylvie, dans les deux romans, le mythe s’impose comme un danger réel : selon Barthes le mythe « n’a pas la vérité pour sanction : rien ne l’empêche d’être un alibi perpétuel : … le sens est là pour présenter ; la forme est toujours là pour distancer le sens » (209). Un mot sert à souligner comment le mythe qu’avance la pub permet aux consommateurs de ne pas se culpabiliser : alibi. Être sportif n’est pas nécessaire car porter les vêtements Nike suffit. Manger du bon yaourt est la clé d’une santé saine. Conduire une auto électrique c’est repousser le réchauffement de la terre, etc. Comment les deux Jérôme et Sylvie se servent-ils de cet « alibi perpétuel » ? Ou est-ce plutôt le contraire ? Est-ce que c’est l’alibi perpétuel qui se sert d’eux ? En tout cas, la réponse est la vie phénoménale pour les deux questions.
La pub sert d’alibi à l’expérience de la vie tangible, émotionnelle et sensible. Encore Barthes : « Le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d’en parler ; simplement, il les purifie, les innocente, les fonde en nature et en éternité, il leur donne une clarté qui n’est pas de l’explication, mais celle du constat ». L’argent (« alibi perpétuel ») égale la prospérité réelle et en rechercher satisfait le mythe de la vie contemporaine. « La vraie vie est ailleurs » conclut le couple Jérôme et Sylvie de Perec, leur vie nulle les rend malheureux. Le Jérôme et Sylvie de Perec avertit la société que les « trente glorieuses » promettent plus qu’elles ne donnent. Souvenons-nous que le Jérôme dans En Salle maintient dans son usine les robots qui éventuellement le remplaceront, devenant ainsi son propre bourreau. (In)consciemment il crée sa propre « obsolescence programmée » ; le Jérôme et Sylvie de Baglin est la progéniture défectueuse de l’avertissement de Perec parce qu’ils n’y ont pas prêté attention. Quelle est la gloire des trente glorieuses ? Est-ce un mythe d’État ?
L’adjectif « perpétuel » joint au substantif « alibi » qu’avance l’analyse de Barthes révèle la force et l’actualité de sa pensée : presque 70 ans plus tard le mythe et le réel se sont totalement intégrés l’un dans l’autre ; plus besoin d’alibi, le perpétuel s’est installé et le « naturel » (comme Barthes a décrit l’impact du mythe dans la pub), rend l’espace entre le rêve et la réalité transparent, minime. En gobant les céréales et en allant au fast-food, les consommateurs s’unissent parfaitement aux mythes que vend la pub. Le besoin d’alibi disparaît et le perpétuel prend en charge la capacité de choisir, imaginer et exercer sa volonté. De quoi aura l’air le prochain Jérôme et Sylvie ?
Claire Baglin, En salle, éditions P.O.L, 160 p., 2022, 16 € — Lire ici l’article de Christine Marcandier et l’entretien de Johan Faerber avec l’autrice, lors de la sortie du livre en grand format.
Georges Perec, Les Choses, éditions Julliard, , 170 p., 2023, 18 €