Marion Grange et Bronwyn Louw : comment penser les histoires, traductions et imaginaires des migrations végétales (entretien)

Marion Grange, Bronwyn Louw, La migration des plantes, © Manuella éditions

Rencontre avec Marion Grange et Bronwyn Louw, deux chercheuses en littérature qui ont dirigé Les Migrations des plantes, ouvrage collectif qui rassemble une trentaine de contributeur.ices artistes, chercheurs et chercheuses, scientifiques. Ce livre nous plonge dans un faisceau de récits autour des plantes et de leurs migrations. À partir de plusieurs points de vue, prismes et focales, nous nous retrouvons dans des échanges intimes, informels où l’espace végétal devient un foyer de rencontres, où les frontières disparaissent.

Pouvez-vous nous présenter vos deux parcours, vos recherches et nous expliquer les raisons qui vous ont poussées à travailler en commun ?

Marion Grange : Je suis chercheuse en littérature, doctorante à l’EHESS, sous la direction de Marielle Macé et en co-direction à Paris 3 avec l’africaniste Xavier Garnier.  Je travaille sur les imaginaires de la Terre à l’ère de l’anthropocène, à la croisée des questions écologiques et des enjeux de migration, dans la littérature francophone contemporaine. Sur ces problématiques, je propose un double élargissement : temporel, puisque je travaille sur ce dont on hérite de la période coloniale dans nos imaginaires migratoires et écologiques ; et un élargissement des formes de vies considérées, puisque je m’intéresse, au-delà des migrations humaines, à l’échelle plus vaste des migrations des vivants, notamment aux migrations des oiseaux et des plantes.

Bronwyn Louw : Je suis aussi avec Marielle Macé à l’EHESS, plus précisément au CRAL (Centre de Recherche sur les Arts et le Langage), en co-direction avec Jean-Marc Besse. Ma thèse s’intitule Comment écrire le verger au XXIe siècle (poésies, pensées, pratiques). C’est une enquête agropoétique qui relie l’écriture et le jardinage du verger. Je m’intéresse tout particulièrement aux pratiques poétiques et agricoles contemporaines qui cherchent à composer avec la végétation spontanée ; ce qu’on pourrait appeler des petites migrations, qui se font en marge de l’agriculture, dans les friches. Cette question des migrations végétales se trouve donc à la confluence de nos deux recherches.

Marion Grange : C’était le point de départ des rencontres universitaires et artistiques qui se sont tenues au Théâtre du parc – Scène pour un jardin planétaire –, un petit théâtre parrainé par Gilles Clément qui se trouve dans le Parc Floral de Paris. Nous avons organisé ces journées dans le désir de croiser les approches, les disciplines, de les penser à l’aune de la friction des formes. Elles ont réuni des chercheurs et chercheuses, des performeuses, des artistes du cirque ainsi que des photographes. Le livre est né de ces rencontres, mais il est devenu en cours de route un objet à part entière.

La lecture de ce livre est une traversée, bercée de rencontres, d’échanges, d’événements heureux, mais aussi d’obstacles. Il y quelque chose de l’ordre d’une tension qui émerge, ainsi pourquoi l’objet du livre en soi ? Est-ce que vous avez pensé à d’autres types de dispositifs ? Étant vous-mêmes chercheuses en littérature cela coule de source peut-être ?

Marion Grange : Nous sommes très sensibles à cette part vivante qui émerge des rencontres. Soutenir une approche par le dialogue, par le sensible, par des expériences empiriques a été essentiel dans l’élaboration du livre, et nous sommes heureuses que cela se ressente à sa lecture. Si la forme écrite nous a semblé la plus adaptée, c’est qu’on a voulu – en littéraires – faire la part belle à la question des mots, se demander comment on nomme les migrations végétales, comment on les pense, poser la question des histoires, des traductions, des imaginaires qu’elles accrochent. Ce sont là des questions littéraires, formelles en quelque sorte. Évidemment le livre permettait de donner une place à une très grande diversité d’approches sensibles, y compris des photographies, ou encore des poèmes, comme ceux de Zoë Skoulding ou d’Isaline Dupond Jacquemart…

Bronwyn Louw : Oui, c’est un livre choral ! Tu parlais de la friction, et c’est très juste, quelque chose a cherché à se faire par la friction des formes, la rencontre de plusieurs voix, une sorte de polyphonie…

Envisagez-vous le sujet de la migration comme un enjeu transdisciplinaire ?

Marion Grange : On a en effet souhaité aborder les modalités de mouvement végétal à travers différents angles. À partir d’un prisme social, géographique, politique, c’est le plus évident. Mais on a aussi travaillé en essayant d’élargir le sens du mot « migration », en travaillant sur la migration des imaginaires, des mots. Ce mot de « migration » vient susciter autour de lui toute une constellation de mots et de pensées. On a également voulu réfléchir à la migration des plantes sur un plan plus philosophique, ontologique. Je pense notamment à la contribution d’Emanuele Coccia, qui parle de la manière dont la vie migre, par-delà même la naissance et la mort des individus, de forme en forme à travers le vivant.

Bronwyn Louw : La transdisciplinarité vient aussi d’une intuition au cœur des recherches doctorales de Marion, celle de penser ensemble migrations végétales et migrations humaines. Faire ce rapprochement oblige d’une certaine façon à rentrer dans un dialogue entre sciences humaines et sciences naturelles… Mais, au-delà de cet aspect interdisciplinaire, on avait aussi envie de se saisir de la migration de façon « indisciplinée », notamment par les arts, la performance, pour faire place aux enjeux esthétiques, sensibles, poétiques et politiques qui l’agitent. Dans le contexte politique actuel, on peut sentir qu’il y a une certaine urgence à créer et recréer des imaginaires de la migration qui se nourrissent de tout plein de domaines, de façon à penser la migration comme un mouvement vital, un phénomène pluriel, et un haut lieu de rencontres, de créations et de sociabilités interspécifiques, qui a lieu d’être.

Vous diriez qu’il y a quelque chose de poreux qui se situe entre les lignes et les frontières de ce mot, et aussi entre ces disciplines qui peuvent rentrer en relation et se répondre les unes aux autres ? Il y aurait donc, derrière l’idée de faire résonner les disciplines, de les faire côtoyer, l’idée qu’elles puissent s’apporter les unes aux autres ?

Marion Grange : J’aime bien ce mot de « porosité » pour le sujet de la migration, car il œuvre en faveur d’une pensée qui circule entre les disciplines, les approches… C’est une pensée en mouvement qu’on a voulu travailler dans ce livre.

Dans le mouvement végétal, il y a aussi porosité, car la migration des plantes est toujours une co-migration. Le végétal a nécessairement besoin, pour se déplacer, de l’alliance avec d’autres vivants. Qu’elles voyagent dans la fourrure d’un animal, sous la semelle de nos chaussures, ou encore transportées par bateau, par avion ou par le vent, les semences font des autres les véhicules de leurs disséminations. Les plantes, dans leurs migrations, viennent éclairer la dimension sympoïétique du vivant. La sympoïèse (qui fait l’objet de la quatrième partie du livre) c’est l’idée que le vivant peut créer en s’associant avec d’autres vivants, en composant avec eux.

Il me semble que dans cette manière qu’a notre livre de travailler à la croisée des disciplines, par la friction des formes, mais aussi dans la porosité entre approches, il est à l’image des migrations végétales qu’il s’attache à penser : une co-création, une sympoïèse.

Bronwyn Louw : Cette impression de porosité vient aussi peut-être de l’hybridité des profils des contributrices.eurs du livre. Jacques Tassin, par exemple, est écologue, mais aussi écrivain, et participe à de nombreux projets liés au monde de l’art. Emanuele Coccia est philosophe mais il travaille aussi dans la mode, fait des performances… Zoë Skoulding est poète mais aussi universitaire… En plus, il y a des phénomènes d’hybridation qui ont lieu entre les plantes migrantes et la végétation se trouvant déjà sur place. La porosité comme hybridation, incarnée par les personnes qui ont contribué à l’ouvrage, est aussi présente dans notre sujet.

Par ailleurs, pourquoi décider de penser la migration au pluriel, et quel impact selon vous cela peut-il avoir sur nous, notre rapport au monde en tant qu’être humain, sur notre rapport à l’espace végétal que l’on côtoie de loin ou de près ?

Marion Grange : Évidemment, les plantes ne migrent pas comme les humains ou les oiseaux, elles migrent à leur manière. Si on a choisi ce mot de « migration », c’est plutôt pour les différents imaginaires qu’il suscite. Ce mot de « migration » pour parler des plantes nous permettait d’aborder la question à une échelle planétaire, d’où l’utilisation du pluriel. C’est notamment l’échelle que mobilise toute la pensée de Gilles Clément autour du « Tiers paysage » ou encore du « jardin planétaire ». Le pluriel évoque aussi l’idée défendue par Emanuele Coccia, selon laquelle la migration serait la condition partagée de tous les vivants.

Bronwyn Louw : Oui, absolument, cette question de la pluralité, du pluriel, du multiple, est très importante. Notamment parce que la question modale de comment migrent les plantes, qui suscite une grande diversité de réponses, est au cœur du livre. Il était important pour nous de mettre en avant les différentes manières, les différents modes de migrations végétales, tout en distinguant certaines plantes particulières. Ainsi, le livre est traversé par une pluralité de parcours de plantes. Nous suivons dans son voyage la trajectoire du séneçon, cette petite fleur jaune qu’on trouve le long des voies ferrées et qui apparaît dans l’enquête de Ralph Samuel Grossman. Il y a également la glycine qui déborde de l’écriture incisive de Jamaica Kincaid lue dans la contribution de Jamie Herd, une chercheuse en littérature qui s’intéresse à la permaculture. Elle donne à voir la migration de la glycine non pas tant comme déplacement spatial, mais surtout en évoquant les différentes manières qu’a cette plante de bouger, de se mouvoir, de vriller…

Justement, je tenais à vous demander s’il n’y aurait pas, au-delà de cette question de migration physique, l’idée d’une migration interne aussi, des sentiments des émotions, différents aspects sensitifs que l’on peut ressentir vis-à-vis de la plante et des plantes ?

Marion Grange : Oui, tout à fait. À ce sujet, il y a un article sur l’arada, réalisé par Francesca Cozzolino et Sophie Krier. On ne sait pas vraiment comment l’arada est arrivée en Martinique, si elle est arrivée du continent américain, ou du continent africain. Mais c’est une plante très présente dans l’imaginaire martiniquais. Elle est associée notamment à des histoires de révolte, de marronnage, elle a une forte valeur symbolique. Il y a donc un rapport d’identification très prégnant et intime à cette plante. L’article parle moins du voyage l’arada, qui reste énigmatique, que de la manière dont l’imaginaire, les mots, les expressions ont circulé autour de cette plante. Par exemple « faire arada », pour certains Martiniquais, veut dire « faire œuvre ».

Bronwyn Louw : On peut aussi penser à « Étrangères en leur sol » de Sacha Bourgeois-Gironde et Isabelle Rabault-Mazières, justement construit en partie autour d’une introspection. C’est une enquête intime qui opère un mouvement indiscipliné d’identification, celle d’un humain à une plante. Le protagoniste du texte propose en effet de raconter sa biographie en tant que bouton d’or. Ce mouvement d’identification pourrait susciter la critique d’anthropomorphisme, qui vient en quelque sorte fliquer les frontières en disant que d’un côté il y a les humains et de l’autre les plantes. L’indiscipline ontologique de se reconnaître dans une plante, on la retrouve également chez Liliana Motta, qui dit qu’elle aussi est une « saloperie » comme la renouée du japon qu’elle étudie. C’est un mouvement intérieur, intime, que de se reconnaître dans les plantes, leurs migrations, leurs façons de bouger, de vouloir déborder.

Pour revenir à la question du marronnage, Marion, votre contribution s’articule autour d’un jardin marron dont s’occupaient les esclavisé·es sous l’ordre colonial. Pensez-vous que l’on puisse révéler des enjeux sociaux construits sous l’ordre colonial à travers cette étude de l’espace végétal ?

Marion Grange : La question de ces jardins créoles – des « jardins d’esclave » comme on les appelait historiquement – est vraiment très intéressante. C’est un lieu ambivalent, ce jardin créole, à l’intérieur de l’ordre colonial. Sa raison d’être, au départ, était de permettre aux maîtres de se décharger de la responsabilité de nourrir leurs esclaves en leur donnant un lopin de terre sur lequel ils cultiveraient eux-mêmes les moyens de leur subsistance. Mais cet instrument s’est retourné contre les maîtres. Cet espace qui devait être coercitif est devenu un espace de potentielle résistance à la domination esclavagiste, porteur d’une forme d’autonomie. Puisque dans ces jardins créoles les personnes esclavisées ont pu préserver des pratiques culturelles de survie dans un système qui les a complètement déracinées. Ces petits espaces touffus étaient aussi un endroit où ils ont pu camoufler des plantes poisons, d’autres pour se guérir, alors qu’ils avaient interdiction d’utiliser les plantes pour des usages médicinaux. Et puis c’était un espace qui préparait la fuite marronne, car il permettait aux esclavisé·es d’acquérir une certaine autonomie avec les plantes qui pouvait servir s’ils s’évadaient. Le jardin créole est un espace qui montre l’imbrication du végétal et du politique. Un lieu où des personnes esclavisées ont pu s’associer à des plantes, faire alliance avec le végétal pour créer un espace d’autonomie et de résistance. Et c’est vraiment une dimension importante dans le livre que de penser les dominations et les résistances avec le végétal, par le végétal, des résistances sympoïétiques et interspécifiques.

Pour finir, quel souvenir vous vient de votre première rencontre ou échange avec une plante, quel souvenir vous a marqué ? Et est-ce cette impression, ce souvenir qui vous a donné envie de consacrer votre recherche à ces dimensions esthétiques ?

Marion Grange : Je me souviens d’une traversée du Vercors avec une amie. À un moment on était sur un grand plateau, et au milieu de ce plateau, il y avait un arbre. C’était un pin je crois et il dégageait quelque chose de vraiment incroyable. On avait l’impression qu’il y avait quelque chose de magique dans cet arbre, on se demandait comment il était arrivé là, pourquoi il était tout seul ici. Et pour parler de la première rencontre, l’image qui est très forte pour moi, et qui incarne l’enfance à mes yeux, me vient d’un voyage avec mes parents. On allait cueillir les jonquilles sur les crêtes des Vosges au moment où la neige fond au printemps. J’ai le souvenir de la lumière du printemps et des jonquilles toutes jaunes. Et de nous qui ne sommes pas bien grands, qui cueillons ces fleurs toutes dorées et qui dévalons les pentes des montagnes.

Bronwyn Louw : Spontanément, je dirais que mon premier souvenir de rencontre végétale remonte à mes trois ans.  Il y avait des framboises, ça devait être en été, et j’ai le souvenir d’avoir été toute occupée à chercher ces fruits que j’aimais passionnément. Il n’y avait que quelques-uns, je les ai pris et mangés et après il y en avait plus, évidemment, et j’étais déçue. Mais je me suis accroupie et j’ai vu que quand on regarde par en bas, on voit d’autre framboises cachées sous les feuilles. Souvent ce sont les meilleures, d’ailleurs. C’est peut-être une envie qui m’est restée dans mes recherches auprès des friches : plutôt que de porter un regard surplombant, chercher à regarder d’en bas.

Peut-être qu’on peut parler, comme le fait le poète italien Camillo Sbarbaro, de « l’épiphanie des rencontres », en parlant des rencontres végétales. Il y a quelque chose qui se joue dans ces moments-là, quelque chose qu’on peut déplier.

Marion Grange, Bronwyn Louw (dir.), La migration des plantes, Manuella éditions, février 2024, 304 p., 23 €

Un entretien réalisé en partenariat avec le Master Écopoétique et création d’Aix-Marseille Université