Jean-Claude Grumberg : « Mon seul dieu, c’est le hasard » (Pourquoi les juifs n’aiment pas les antisémites)

Jean-Claude Grumberg, juillet 2026 © Diacritik

Jean-Pierre Vernant était catégorique : « On ne discute pas recettes de cuisine avec des anthropophages ». Que se passe-t-il dès lors quand un vieil auteur juif se retrouve à devoir converser avec un antisémite notoire ? Cette rencontre forcée, presque incongrue (mais pas si improbable) ne va-t-elle pas réveiller sinon des démons, du moins des voix qui sommeillaient ? Et quelles voix ? Celle d’un dibbouk qui aurait pris possession du vieil auteur ? De fait, les voix successives et combinées de l’enfant caché, de l’enfant de déporté que ce dernier porte en lui et qui le portent et celle de l’écrivain aujourd’hui.

Pourquoi les juifs n’aiment pas les antisémites (sans point d’interrogation) est le nouveau – on n’a pas envie de dire « le dernier » – livre de Jean-Claude Grumberg. On pourrait être tenté d’y lire un aboutissement, le point presque final, d’une œuvre traversée par les fantômes du passé, par la colère de vivre dans un pays qui a dénoncé ses concitoyens juifs et livré des enfants, des femmes, des hommes, des vieillards à la machine d’extermination nazie, par l’amour qu’un homme porte à son épouse, à sa fille (à qui le livre est dédié), à son frère (qui l’a protégé quand, enfants, ils ont vécu cachés, échappant aux rafles et à une mort organisée)… On est surtout ravi de lire (alors que l’actualité ne cesse de renvoyer nombre d’exemples récents d’un antisémitisme atemporel) l’expression libre d’un auteur pour qui le hasard a été plus qu’un compagnon de route, de sa naissance en juillet 1939 à aujourd’hui, alors qu’il est en passe de perdre la vue, tel son grand-père, Naphtali, déporté et mort aveugle après avoir été raflé sous les yeux de Jean-Claude enfant…

Il s’est passé beaucoup de choses avant, pendant et après l’écriture de ce livre au titre catégorique, subtil et provocateur, désabusé et cruellement actuel tant son corollaire inverse ne cesse de traverser les siècles. Avant, et comme le dit si ironiquement l’auteur, l’histoire et Adolf Hitler lui ont donné un sujet pour la vie. Pendant, l’auteur a continué de perdre la vue : ayant déjà perdu l’usage d’un œil, Jean-Claude Grumberg a vu le second le lâcher un peu plus chaque jour, au point de ne plus deviner que des ombres, de ne plus distinguer son intérieur, de ne plus déchiffrer les lettres, de loin comme de près, rendant complexe toute tentative d’écriture alors même que son inspiration et sa passion pour les mots le tenaillent encore et toujours. Après, il s’est aussi passé quelque chose, de l’ordre de l’indicible (que Jean-Claude Grumberg raconte avec une émotion non contenue) : il a appris par hasard comment, pourquoi et grâce à qui sa future femme a pendant la guerre échappé à une rafle et une déportation certaine. Et comme il l’écrit en toute fin du livre : « quand le hasard frappe, il frappe fort ! »

Ce n’est donc pas un hasard si au cours de l’entretien que Jean-Claude Grumberg nous a accordé mi-juillet, quelques semaines avant la parution de Pourquoi les juifs n’aiment pas les antisémites, il a donc été question du hasard, de ce que veut dire écrire (titre du premier chapitre), et vivre avec toutes ces voix (l’enfant de déporté, l’enfant caché, l’auteur juif) . Il a été question de liberté d’auteur et de préjugés (le lobby, les banquiers, l’argent), de l’état du monde et de la genèse d’un livre « dans un malheur grandissant ». Il a été question d’histoire, celle que l’on convoque pour expliquer et dire ce qui a été, la déportation de masse, le génocide juif, les nombreux exemples où les juifs sont rendus responsables de tout, comme de répandre la peste dans une ville allemande au XIVe siècle justifiant l’assassinat de 12000 juifs… On a parlé d’histoire et de la liberté d’expression que d’autres utilisent pour se plaindre de ne plus pouvoir rien dire, à l’image du personnage de l’antisémite Rodolphe qui regrette ce « traitement de faveur » :

« Et vous, vous avez le droit de le dire ! « Je n’aime pas les antisémites. » Mais moi, si j’étais antisémite, je devrais prendre des chemins de traverse, passer par des… enfin prendre des précautions avant de dire que je n’aime pas particulièrement les… les… tout en craignant qu’on ne me traite à la fin d’antisémite. Et donc, si je veux respecter la loi, je dois déguiser ma pensée, je dois me méfier de chaque mot que je pourrais dire, ce qui signifie, en termes de justice, deux poids deux mesures. »

À ce jeu, sur le ton de la blague et de la farce, Jean-Claude Grumberg excelle. Son ironie, son humour, son sens du dialogue transforment un drame en une succession de scènes quasi comiques, tandis que l’auteur assène une salve de critiques bien senties à l’adresse de figures littéraires patrimoniales : Bernanos, Voltaire, Céline « qui, soit dit en passant, s’il était encore parmi nous, ce génie, de nos jours, serait dans l’incapacité d’exprimer son point de vue, son moi intime et profond. » Pour autant, Jean-Claude Grumberg se défend d’avoir seulement voulu régler des comptes. D’abord parce que si « on lui a éteint la lumière avant la fermeture définitive », il a encore des choses à dire : à Jacqueline, sa femme disparue, à laquelle il écrit une lettre bouleversante, à sa fille Olga, aux générations suivantes, aux survivants (qui pensaient « être les survivants du dernier massacre »), à son frère Maxime qui lui demande d’allonger le pas pour continuer d’avancer malgré la nuit totale qui s’annonce, à toutes et tous pour parler « de l’état du monde, du triste, du sombre, du sordide état du monde « . On a parlé des hasards encore et de la fin aussi, parce que « tout a une fin, dit-on, sauf ce livre. Peut-être sait-il qu’il est le der des ders. (…) Sur celui-ci, j’en étais aux dernières corrections, quand le hasard, seul dieu auquel je suis soumis, sonna à ma porte. »

Alors que l’antisémitisme fleurit toujours et même un peu plus chaque jour, au point que certains responsables politiques ressemblent au personnage de Rodolphe – qui regrette sincèrement de ne pouvoir assumer publiquement sa haine des juifs –, tandis que la haine de l’autre est devenue un argument de campagne ou qu’on passe sous silence voire réhabilite les mots ou les écrits racistes des « grandes plumes de la langue française traitant de la question »… on souhaite que le hasard continue de sonner encore longtemps à la porte de Jean-Claude Grumberg.

Jean-Claude Grumberg, Pourquoi les juifs n’aiment pas les antisémites, Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 208 p., août 2026, 18 €

Jean-Claude Grumberg est l’invité du Mémorial de la Shoah, jeudi 15 octobre 2026 à 19h. En conversation avec Valérie Lehoux, journaliste à Télérama. Lecture par Olga Grumberg, comédienne. Programmation dans le cadre des 70 ans de la création du Mémorial du Martyr juif inconnu devenu Mémorial de la Shoah en 2005.

Pourquoi les juifs n’aiment pas les antisémites (et quelques-uns des Molière de Jean-Claude Grumberg) © Diacritik