Beaucoup de livres paraissent chaque année, pour les romans, qui occupent une place hégémonique, encore plus en janvier, et plus encore en septembre ; parutions que stimule à l’automne la course à l’obtention d’un Prix. L’année 2026 n’échappe pas à la règle.
Les réflexions ne manquent pas pour tenter d’analyser ce phénomène de « rentrée littéraire ». Parmi elles, le paradoxe suivant : comment se fait-il qu’on en arrive à critiquer une trop forte abondance alors qu’on devrait à l’inverse s’en réjouir à l’heure où la lecture est en crise ? Est-ce parce que nous publions trop et que la quantité finit par nuire à la qualité ? Les réponses sont variées. Pour le dire vite, l’économie du Livre, des copistes à Gutenberg puis avec le développement de la presse et de l’édition au XIXe siècle, n’a pas cessé de croître – croissance allant de de pair avec l’apogée progressive de notre système capitaliste et de l’économie de Marché. Ce qui se vend, vaut. Au début du XXe siècle sont apparus les Prix. John-Antoine Nau reçoit le premier Goncourt en 1903 pour Force ennemie(Gallimard avec Proust en 1919). On s’est mis à parler surtout de « rentrée littéraire » après 1945, et depuis, le phénomène donc s’est normalisé sans qu’on sache très bien si cette répétition annuelle est infinie, désespérément indéfinie ou, à force de se répéter, stérile ? Là encore, les réponses sont variées. Un point attire souvent l’attention : l’impitoyable sélection de la machine éditoriale (groupes de diffusion et librairies confondus), que relaient les médias, la publicité et maintenant les réseaux. Parvenir à la publication (beaucoup échouent) est une chose ; retenir l’attention en est une autre. On estime à 10 % le nombre de titres réussissant à tirer leur épingle du jeu. Et le reste ? Que devient-il ? Qui en décide ?
Je ne prendrai qu’un exemple. En avril 2019 sur les presses de l’imprimerie Schraag pour le compte de médiapop éditions paraissait Chroniques des années d’amour et d’imposture de Christophe Fourvel. La date d’impression offrait une petite chance à ce roman de plus de 450 pages de continuer à figurer sur la table des librairies à la rentrée de septembre. Tel ne fut pas le cas. Seuls François Gorin et Sylvie Zobda en rendirent compte dans Télérama et dans La Cause littéraire. Ce qui ne changea rien, la critique étant de moins en moins prescriptive. Et pourtant. Qu’est-ce qui distingue un échec d’un succès ? Certes, pourquoi s’en étonner ? Ne s’agit-il pas que d’un ressentiment ? La question n’est-elle pas ailleurs ?
Julien, en sortant un soir du cinéma, a soudain la révélation du « roman » qu’il désire écrire. Il est représentant de commerce chez un « maroquinier célèbre » et se débrouille comme il peut des contradictions existentielles qui l’animent. Le prénom n’a rien de romanesque sinon que le personnage de Fourvel serait une lointaine émanation de Sorel, le héros du Rouge et le Noir, « Chronique du XIXe siècle » (ou de 1830). Plusieurs indices le confirmeraient : Fourvel vit à côté de Besançon, son nom rime avec Sorel, le titre du roman reprend l’idée de « chronique », au pluriel, et il serait possible de traduire l’opposition rouge/noir en amour/imposture, comme une « chronique de 1970 ». Mais la comparaison s’arrête là.
Rohmer, Tanizaki, Cent ans de solitude (?), Amicalement vôtre, un feuilleton TV qui marque nostalgiquement une époque, ne sont que des pistes fictives données au début du livre… S’il fallait chercher des influences, il faudrait peut-être aller les chercher du côté de Tristram Shandy et des avatars postmodernes que Sterne a suscités, tant par la construction gigogne, en emboîtement, que par la dimension ironique. La vie est chaotique, désordonnée, et c’est en vain que l’on s’efforce à lui trouver une cohérence. Chacun tente d’écrire l’histoire de sa vie, mais on s’y perd car la vie est trop complexe pour que l’art puisse la traduire pleinement. On voudrait tout planifier, naissance, éducation, etc. ; des projets qui correspondent rarement à ce qu’on en espérait et qui sont plutôt source de désillusions. Une histoire à NE PAS dormir debout, a cock and a bull… Le livre raconte ainsi comment le roman s’écrit, comment Julien est en train d’écrire le roman « familial » que nous lisons sur son frère Hector et qui a pour titre « Die Klösse », à partir d’une recette de pommes de terre de la Thuringe (en ex-RDA). Pour mettre en parallèle la vie de ces deux frères, qui s’avère très différente, Fourvel s’inspire du générique en « split screen » d’Amicalement vôtre, une vieille technique audiovisuelle qui consiste à partager l’écran et à faire défiler simultanément plusieurs images.
La partie « Hector » demeure toutefois la plus substantielle, Julien ne revenant dans le cours du récit que pour ponctuer les douze chapitres de Die Klösse en commentant les frasques de son frère. Les conquêtes amoureuses qu’Hector accumule ne comblent pas le vide qu’il éprouve face à l’absence d’horizon politique malgré un émouvant plaidoyer de Yolande, la femme d’Octobre, le complice gauchiste d’Hector. « Si, si, je vous assure, insiste Yolande, en enfonçant son épée dans nos airs sceptiques, les conditions sont réunies pour que les aspirations à plus de justice, d’équité, de responsabilité se réalisent dans “nos démocraties”… » (p. 217 ss). À la fin, Julien, qui ne sait plus de quel
côté sont l’amour ou l’imposture, si l’imposture est dans le livre qu’il a écrit ou dans les années d’amour que son frère a vécues, s’adresse longuement à Panaït Istrati (l’auteur des Récits d’Adrien Zograffi).
« Cher Panaït, j’ai un talent immense pour la somatisation, commence-t-il par lui écrire. Je ne t’en ai encore jamais parlé, à toi, qui as souffert dans ta chair d’une manière que mon petit cerveau de bourgeois ne peut concevoir… » Et de poursuivre : « Cher Panaït, tu m’as plusieurs fois demandé ce qu’était mon livre. Je viens de te répondre. Je peux dire les choses autrement. Disons que mon livre est comme une équation mathématique que je n’arrive pas à résoudre. Un tableau noir rempli de formules avec une erreur que je ne situe pas, planquée quelque part dans les logarithmes de X ou de Y, et qui fait que la démonstration échoue… » Mais le pire est que nous n’avons plus rien à raconter, conclut-il, « si ce n’est nos fantasmes, nos peurs et ce que nous entendons ou lisons de la brasse coulée de migrants ou de ceux qui rêvent de l’être… » Chroniques des années d’amour et d’imposture, un des romans oubliés de la rentrée littéraire 2019.
Christophe Fourvel, Chroniques des années d’amour et d’imposture, Médiapop éditions, 2019, 455 p., 18 €