Arno Schmidt : Une Pocahontas à nulle autre pareille (Paysage lacustre avec Pocahontas)

Machine à écrire et lunettes d'Arno Schmidt, musée Bomann, Celle ©Hajotthu/WikiCommons

Dans le passage suivant, tout y est :

« Maintenant un bâtonnet-doigt hautement dubitatif désignait un mot multisyllabé : je me glissais aussitôt à ses côtés, serviable, et me mis en position de secouriste (c’est-à-dire d’abord le bras gauche autour des épaules anguleuses, main droite sur serre droite, et embrassai la bouche niveau béheupécé, ce qui fit légèrement cliqueter nos lunettes ! Elle nous les ôta, économe, se tourna vers moi, s’offrant à plus de maniabilité, et nous nous attelâmes sérieusement à l’examen ; « linguistique » veut dire « avec la langue », non ?). / Je m’enfonçais, poitrine contre poitrine, dans son étang rougeâtre […] ».

Tout y est, donc : une ponctuation typique, un style sans équivalent, un humour décapant, des néologismes et, pour le besoin de la cause, un clin d’œil au sujet de ce bref roman d’amour d’Arno Schmidt, Paysage lacustre avec Pocahontas.

Erich et Joachim se retrouvent pour quelques jours de vacances et jettent rapidement leur dévolu sur deux jeunes femmes, Annemarie et Selma. Si Erich, peintre en bâtiment, ne regarde pas à la dépense parce qu’il en a les moyens, son ami Joachim, est sans le sou. Ne serait-il pas écrivain ? En tout cas, sans hésitation il choisit Selma en laquelle il voit Pocahontas : « vrilles de roseaux dans les cheveux, silhouette triste et gauche ». Vraiment ? Oui, exactement. Et bien lui en prend car Joachim va vivre une brève mais intense relation, d’amour et de sexe, avec Selma. Et réciproquement. Pendant que l’autre duo ne s’amuse pas autant : « Confesser ? : interdit, j’orientai mon regard vers Selma, qui, de bronze et nerveuse, était assise à côté de moi, sa jambe, du fondement à la cheville, collée contre la mienne ». Du fondement à la cheville il faut le faire ! Et du fondement il en est plus que vaguement question. Car, si ce paysage lacustre est aussi, comme on l’aura compris, un paysage de cul, il l’est à double titre puisque le cul, littéralement, n’est jamais en reste de quelque sonorité. Pas seulement linguistique !

Comme d’habitude avec Schmidt, cela va vite. On passe du coq à l’âne si souvent. Et si l’on n’est pas habitué ? Et si l’on ne s’est jamais habitué à Schmidt ? Si l’on ne s’est jamais habitué à Schmidt, ce roman est l’occasion de s’y essayer à nouveau. Tout simplement. En raison du sujet ? Certes, mais pas seulement. Les chapitres sont particulièrement courts. Ils sont en outre introduits par des vignettes de textes qui pourraient être autant d’images, de concentrés de textualité : « Un monde de signes : celui gréseux de la lune ; les triangles semblables des pignons ; l’allée mille-pattes cheminait lentement ; la pure noirceur ternie par les lanternes, des grillons zézayaient, de nouveau un chien déblatéra contre nous ».

Et si l’on découvre ? Si l’on découvre, quelques pages passées, il serait possible que l’on se laisse entraîner pas cette langue inouïe, qui plus est après avoir lu l’impeccable préface de Céline Minard que l’on ne peut s’empêcher de citer : « Schmidt ne dit pas l’amour, il ne dit pas l’écriture. Il le prouve. »

Et de saluer, parce qu’il faut la faire, la traduction de Claude Riehl, de nouveau présent au rendez-vous.

Arno Schmidt, Paysage lacustre avec Pocahontas, éditions Tristram, avril 2026, 114 pages, 15,90€. Traduction : Claude Riehl. Préface de Céline Minard.